La Parasha de Emor présente deux types d’édifices rituels : le premier, le mishkan (tabernacle), transformé plus tard en Beit Hamikdash (Temple) ; le second, une soukka.
Nous rencontrons le mikdash1 cette semaine, principalement sous la forme de limites concernant ceux qui peuvent y servir et la manière dont ils doivent se conduire. Ceux qui peuvent y servir n’ont pas le droit d’interagir avec le monde comme les autres : les Cohanim ne sont autorisés à aucun contact avec les morts, excepté leurs plus proches parents. Le Cohen Gadol ne peut même pas se rendre impur par contact avec un mort pour ses plus proches parents, pas même pour sa mère, pas même pour son père2.
Ces limites paraissent d’abord étranges. Qu’y a-t-il dans le contact avec la mort de si incompatible avec les tâches d’un Cohen ?
Peut-être la réponse se trouve-t-elle dans la finalité du mikdash, et dans ce qui le distingue d’une soukka.
Le mikdash est la demeure de Dieu sur terre, un lieu où les êtres humains peuvent se rapprocher du Tout-Puissant. C’est un lieu qui évoque le paradis, un lieu où nous faisons l’expérience du monde tel qu’il aurait pu être, et tel que nous croyons qu’il finira par être. En construisant le mikdash, nous recréons en miniature le monde tel que Dieu l’a voulu, et nous nous rappelons le monde que nous espérons contribuer nous-mêmes à bâtir : un monde libéré de la souffrance humaine et de la mort3.
La création d’un petit Éden au sein d’un monde déchu exige une vigilance à ses frontières ; si l’on laisse entrer les douleurs et les blessures du monde, alors en un instant, bien trop facilement, le sentiment de perfection, celui du monde à venir, peut s’effondrer. Le mikdash surveille soigneusement ses frontières et, ce faisant, crée un espace où, tant que nous nous tenons entre ses murs, nous pouvons rêver d’un monde de permanence. Nous créons un monde où, pour un court moment, nous pouvons puiser réconfort et encouragement dans le rappel que la souffrance et la mort n’étaient pas censées faire partie intégrante de ce monde, et que nous croyons qu’un jour, dans le monde à venir, dans le monde futur où Dieu sera pleinement manifeste, elles n’en feront plus partie.
Beaucoup d’entre nous aspirent à un tel espace, un espace où l’on peut se rendre pour se rappeler notre foi en un monde qui pourrait être libéré de la souffrance et de la douleur.
Mais il y a aussi des moments où un tel espace peut sonner creux. Il y a des moments où nous sommes trop conscients de la nature imparfaite et éphémère du monde pour être absorbés par la vision du monde parfait qui pourrait être. Il y a des moments où nous sommes trop conscients de notre vulnérabilité, de notre exposition au mouvement constant et à la perméabilité de ce monde, pour être consolés par l’image de la permanence.
Il y a des moments où la réalité de tout ce qui est trop éphémère dans le monde, de tout ce qui est trop imparfait, est trop puissante pour que nous puissions trouver notre demeure dans le mikdash. La Torah le reconnaît : ceux qui sont impurs en raison d’un contact avec la mort ne sont pas autorisés à entrer dans le mikdash, non seulement en raison de la menace qu’ils représentent pour le lieu, mais parce que dans ces moments où nous venons tout juste de nous trouver face à face avec la réalité crue de la mort, de ce monde où tout est éphémère, le mikdash ne peut pas être la sainte demeure dont nous avons besoin.
Et dans ces moments-là, nous nous tournons vers le second type d’édifice présent dans la parasha de cette semaine : la soukka.
בַּסֻּכֹּת תֵּשְׁבוּ שִׁבְעַת יָמִים כׇּל־הָאֶזְרָח בְּיִשְׂרָאֵל יֵשְׁבוּ בַּסֻּכֹּת׃ לְמַעַן יֵדְעוּ דֹרֹתֵיכֶם כִּי בַסֻּכּוֹת הוֹשַׁבְתִּי אֶת־בְּנֵי יִשְׂרָאֵל בְּהוֹצִיאִי אוֹתָם מֵאֶרֶץ מִצְרָיִם אֲנִי יְהֹוָה אֱלֹהֵיכֶם׃
Vous habiterez dans des cabanes pendant sept jours ; tout habitant d’Israël résidera dans des soukkot ; afin que vos générations sachent que j’ai fait habiter les enfants d’Israël dans des cabanes, lorsque je les ai fait sortir du pays d’Égypte : « Je suis l’Éternel votre Dieu. »
L’essence de la soukka est son caractère éphémère. Elle rappelle les structures temporaires dans lesquelles nous avons vécu dans le désert, une période transitoire. Elle ne nous isole pas des réalités de ce monde ; au contraire, elle les met en lumière. La soukka, destinée à être démontée au bout d’une semaine, nous rappelle que rien en ce monde n’est permanent. Son toit perméable, ouvert à la pluie et au soleil, nous rappelle notre vulnérabilité. Le moment de la fête, juste avant que l’été ne cède la place à l’hiver, nous rappelle que le changement est inévitable, que les longues journées ensoleillées d’abondance se transforment en jours d’hiver et en longues nuits.
La soukka n’a rien de la magie du mikdash. Elle ne peut pas nous transporter dans un autre monde, le monde qui fut autrefois et dont nous prions qu’il revienne. Elle ne peut pas nous protéger de la réalité des blessures, de la maladie, de la mort. Elle ne peut pas être un lieu de perfection et de permanence, et si nous tentions d’en faire un tel lieu, nous perdrions l’essence même de ce qui en fait une soukka.
Mais lorsque nous sommes trop enlisés dans la réalité du monde pour faire pleinement confiance au message du mikdash, dans les moments où la réalité de ce monde est trop réelle pour que nous puissions anticiper le monde à venir, la soukka peut nous accueillir d’une manière dont le mikdash est incapable. Lorsque nous avons le sentiment de ne même pas pouvoir accéder au rêve de la sécurité et de la permanence, la soukka nous rappelle que Dieu peut être présent dans la vulnérabilité et la transition.
Lorsque nous nous sentons étrangers à un modèle de religion qui défie la réalité de la souffrance, de la douleur, de la mort, la soukka nous rappelle que Dieu est avec nous dans toutes ces choses, et que le désert, le lieu de l’incertitude, de l’entre-deux, est saint lui aussi4.
C’est un modèle différent d’expérience religieuse, mais néanmoins un modèle exigeant. C’est un modèle qui insiste pour accepter, du moins en ce moment, la réalité du monde tel qu’il est. C’est un modèle qui affirme qu’en cherchant Dieu dans cette fugacité, dans cette impermanence, dans cette vulnérabilité, nous pouvons trouver la joie.
S’il peut être tentant de choisir l’un ou l’autre modèle – un judaïsme centré soit sur le mikdash, soit sur la soukka – la Parasha d’Emor affirme que nous avons besoin des deux. Nous avons besoin de modèles de sainteté qui nous encouragent à rêver et à anticiper le monde à venir, et à faire tout ce qui est en notre pouvoir pour qu’il devienne réalité. Mais nous avons aussi besoin de modèles qui viennent nous rejoindre là où nous sommes, qui nous permettent d’embrasser ce monde, avec toute sa fugacité, son impermanence et sa douleur, et d’y trouver aussi la sainteté et la joie.
Le mikdash se dresse chaque jour de l’année, tandis que la soukka ne se dresse que pendant sept jours. C’est juste : nous espérons davantage de moments de joie dans la plénitude que dans la précarité et la vulnérabilité.
Mais les jours où les réalités de ce monde (la maladie et la mort, l’impermanence et le changement) sont trop lourdes pour que nous puissions rêver au-delà, la soukka nous assure que Dieu peut aussi être trouvé dans le désert de ce monde.
Cet article a été publié pour la première fois en anglais sur le site de Hadar.org en 2025.
- Souvent, les textes qui traitent du mishkan portent en réalité sur le Beit Hamikdash. Le mot « mikdash » seul peut toutefois désigner l’un ou l’autre, c’est pourquoi je l’emploie ici, là où ces deux édifices se confondent l’un avec l’autre. ↩︎
- Voir Lévitique 21:1-6. ↩︎
- Sur ce thème, voir l’essai de R.abbi Shai Held sur la Parashat Vayikra, « Order Amidst Chaos: Relating to Leviticus », publié dans The Heart of Torah et disponible ici. ↩︎
- Sur le thème de la présence de Dieu dans la soukka, voir Rabbi Aviva Richman, « The Worldly and Other-Worldly Dimensions of the Sukkah », publié dans le recueil des Grandes Fêtes 5782 de Hadar, disponible ici. ↩︎