Les chapitres 9 et 10 du sefer Bamidbar décrivent comment les Hébreux se déplacent d’un endroit à l’autre dans le désert. Le mouvement est entièrement réglé par la nuée divine et par les sons des trompettes, qui indiquent quand le peuple doit partir et quand il doit camper :

במדבר ט:יז-כב

וּלְפִי הֵעָלות הֶעָנָן מֵעַל הָאֹהֶל וְאַחֲרֵי כֵן יִסְעוּ בְּנֵי יִשְׂרָאֵל, וּבִמְקוֹם אֲשֶׁר יִשְׁכָּן שָׁם הֶעָנָן, שָׁם יַחֲנוּ בְּנֵי יִשְׂרָאֵל. … בְּהַאֲרִיךְ הֶעָנָן עַל הַמִּשְׁכָּן לִשְׁכּון עָלָיו, יַחֲנוּ בְנֵי יִשְׂרָאֵל וְלֹא יִסָּעוּ, וּבְהֵעָלותוֹ, יִסָּעוּ

Nombres 9:17-22

Quand la nuée s’élevait au-dessus de la Tente, les enfants d’Israël partaient ; et à l’endroit où la nuée demeurait, là les enfants d’Israël campaient… Lorsque la nuée demeurait longtemps sur le Tabernacle pour y résider, les enfants d’Israël campaient et ne partaient pas ; mais lorsqu’elle s’élevait, ils partaient.

Chaque voyage nécessite le retrait de la nuée divine de l’arche, pour que les prêtres puissent entrer et la couvrir, que les Lévites puissent  la porter, et que tout le peuple puisse l’accompagner sans danger. Et à chaque halte, la nuée revient à nouveau sur l’arche. 

Le chant de l’arche

Et c’est dans ce contexte que nous lisons, un peu plus loin :

במדבר י:לג-לד

וַיִּסְעוּ מֵהַר יְהוָה דֶּרֶךְ שְׁלֹשֶׁת יָמִים; וַאֲרוֹן בְּרִית יְהוָה נֹסֵעַ לִפְנֵיהֶם דֶּרֶךְ שְׁלֹשֶׁת יָמִים לָתוּר לָהֶם מְנוּחָה. וַעֲנַן יְהוָה עֲלֵיהֶם יוֹמָם בְּנָסְעָם מִן-הַמַּחֲנֶה.

Nombres 10:33-34

Ils partirent de la montagne de l’Eternel, et marchèrent trois jours; l’arche de l’alliance de l’Éternel partit devant eux, et fit une marche de trois jours, pour leur chercher un lieu de repos. La nuée de l’Éternel demeurait au-dessus d’eux pendant le jour lorsqu’ils levaient le camp.

À cet endroit, la version de la Massora – la version de la Bible juive la plus commune aujourd’hui – lit1 :

במדבר י:לה-לו

׆ וַיְהִי בִּנְסֹעַ הָאָרֹן וַיֹּאמֶר מֹשֶׁה קוּמָה יְהוָה וְיָפֻצוּ אֹיְבֶיךָ וְיָנֻסוּ מְשַׂנְאֶיךָ מִפָּנֶיךָ. וּבְנֻחֹה יֹאמַר שׁוּבָה יְהוָה רִבְבוֹת אַלְפֵי יִשְׂרָאֵל. ׆

Nombres 10:35-36

׆ Lorsque l’Arche se mettait en marche, Moïse disait : « Lève-Toi, Éternel, que Tes ennemis soient dispersés et que ceux qui Te haïssent fuient devant Toi ! » Et lorsqu’elle se reposait, il disait : « Reviens, ô Éternel, vers les milliers, les myriades d’Israël. » ׆

Un texte pas à sa place

Le texte de la Massora est codifié au dixième siècle à Tibériade. Il crée un système de vocalisation et de signes pour indiquer comment bien dire, bien chanter, bien comprendre. Bien que ce système soit médiéval, il repose sur des traditions scribales beaucoup plus anciennes qu’on connaît grâce aux manuscrits de la mer Morte et à des textes de l’époque de la Mishna. 

Or quiconque regarde le texte avec un peu d’attention peut voir autour des versets 35 et 36 de la Massora des signes qui ressemblent à des parenthèses inversées ou à la lettre noun, ici dans le codex de Sassoon :

Ces noun, ou ces parenthèses inversées, sont des signes de scribe2 qui servent à indiquer au lecteur que ces versets ne devraient pas être là où ils sont. 

C’est exactement comme ça que le comprend le Sifri, au troisième siècle de notre ère :

ספרי במדבר פד

ויהי בנסוע הארון – נקוד עליו מלמעלה ומלמטה, מפני שלא היה זה מקומו. רבי אומר: מפני שהוא ספר בעצמו.

Sifri Nombres 84

Lorsque l’arche se mettait en marche – c’est signé au-dessus et en dessous (avant et après), parce qu’il est au mauvais endroit. Rabbi dit : car c’est un rouleau distinct.

Autrement dit, la tradition rabbinique de l’époque de la Mishna considère déjà les versets 35 et 36 comme un comme un bloc autonome, pas lié aux versets précédents, et inséré à un endroit qui n’est pas le sien. 

Une arche militaire

Il semble donc que ce passage ait été un texte indépendant ou qu’il ait autrefois fait partie d’un autre texte. Pour comprendre où aurait dû se trouver cette unité, il faut approfondir notre analyse des versets 35 et 36.

Ces deux versets sont une prière que fait Moïse lorsque l’arche quitte son emplacement en vue du voyage, et lorsque elle se repose entre deux étapes. Mais en regardant bien, il ne s’agit pas d’un voyage anodin mais d’un voyage aux airs de campagne militaire. Dieu par l’intermédiaire de l’arche, ou Dieu avec l’arche, disperse Ses ennemis, ceux qui Le haïssent. 

Il s’agit donc d’une prière pour la défaite de l’ennemi par la puissance de la manifestation divine dans le camp d’Israël – lorsque ceux-ci partent au combat avec l’arche de l’Éternel – et pour le retour sain et sauf de tous les combattants après la bataille, quand Dieu se repose parmi les myriades de combattants.

Ces deux versets impliquent que l’arche a une fonction militaire3. Si cette fonction n’est pas explicite dans le Pentateuque, elle l’est à plusieurs reprises dans  le livre de Samuel. Dans le premier livre de Samuel au chapitre 4, après que les Philistins eurent vaincu Israël, il est dit :

שמואל א ד:ד

וַיִּשְׁלַח הָעָם שִׁלֹה וַיִּשְׂאוּ מִשָּׁם אֵת אֲרוֹן בְּרִית יְהוָה צְבָאוֹת יֹשֵׁב הַכְּרֻבִים וְשָׁם שְׁנֵי בְנֵי עֵלִי עִם אֲרוֹן בְּרִית הָאֱלֹהִים חָפְנִי וּפִינְחָס. וַיְהִי כְּבוֹא אֲרוֹן בְּרִית יְהוָה אֶל הַמַּחֲנֶה וַיָּרִעוּ כָל יִשְׂרָאֵל תְּרוּעָה גְדוֹלָה וַתֵּהֹם הָאָרֶץ.

I Samuel 4:4

Le peuple envoya à Silo, d’où l’on apporta l’arche de l’alliance de l’Eternel des armées qui siège entre les chérubins. Les deux fils d’Eli, Hophni et Pinhas, étaient là, avec l’arche de l’alliance de Dieu. Lorsque l’arche de l’alliance de l’Eternel entra dans le camp, tout Israël poussa une grande clameur, et la terre en fut ébranlée.

Au chapitre 24, l’arche accompagne Saül dans sa bataille contre les Philistins :

שמואל א יד:יח

וַיֹּאמֶר שָׁאוּל לַאֲחִיָּה הַגִּישָׁה אֲרוֹן הָאֱלֹהִים כִּי הָיָה אֲרוֹן הָאֱלֹהִים בַּיּוֹם הַהוּא וּבְנֵי יִשְׂרָאֵל.

I Samuel 14:18

Et Saül dit à Ahiya : Fais approcher l’arche de Dieu! -Car en ce temps, l’arche de Dieu était avec les enfants d’Israël. 

Plus loin encore, lorsque David tente de convaincre Uria le Hittite de rentrer chez lui pour la nuit afin de coucher avec Batsheva, on apprend que l’arche se trouve avec Yoav dans le camp militaire israélien qui assiège Rabba, la capitale des Ammonites4.

L’arche n’est donc pas seulement un objet cultuel ; elle est aussi un élément du champ de bataille. Elle est ce qui rend visible, au milieu du camp, la présence guerrière de l’Éternel.

La place du texte

Où aurait dû se trouver notre texte dans Bamidbar ?

Peut-être dans les passages qui racontent les guerres de la quarantième année, au chapitre 21, ou encore dans le récit de la guerre contre Midian au chapitre 31. Et pourtant je n’ai pas vraiment trouvé d’ancrage solide dans ces chapitres pour y déposer avec certitude ces deux versets.

Différents commentateurs ont proposé de placer ces versets au chapitre 2, verset 17, ou encore dans notre propre chapitre, après le verset 21, si vous trouvez une meilleure idée, faites-le nous savoir !

Certainement pas, en tout cas, dans les chapitres 9 et 10, qui décrivent un déplacement parfaitement organisé, presque administratif, où la question est celle du rythme du camp, de l’ordre du départ, de la structure des voyages dans le désert. Rien de militaire là-dedans. Et pourtant, c’est précisément là que surgit ce chant de guerre. Ce décalage est difficile à ignorer.

Comment le texte s’est-il retrouvé là ?

Une hypothèse assez classique est que ce passage a circulé de manière indépendante. À un moment donné un scribe l’écrit dans les marges du rouleau. Plus tard, un second scribe l’intègre au corps du texte, soit après le verset 34 dans ce qui deviendra la Massora, soit entre les versets 33 et 34 dans ce qui deviendra la Septante. 

Puis, soit le premier scribe, soit un autre, place les noun inversés afin de nous signaler que le passage n’est pas au bon endroit. Et ce qui est intéressant est que ce geste n’a pas été effacé par la tradition massorétique. Au contraire, au lieu de déplacer le passage au bon endroit (lequel ?), les marques scribales sont recopiées telles quelles, devenant ainsi pour toujours une partie de la Bible massorétique5.

Une fonction narrative malgré le déplacement

Mais cette anomalie textuelle ne produit pas seulement un problème. Elle crée aussi un effet de lecture. C’est ce que propose le professeur Israël Knohl ici.

Juste avant ce passage, le récit évoque une histoire bizarre entre Moshé et son beau-père Hovav6. Moshé invite Hovav à rester avec le peuple d’Israël, et à bénéficier de tout le bien que Dieu fait à Israël.

במדבר י:כט-ל

וַיֹּאמֶר מֹשֶׁה לְחֹבָב בֶּן רְעוּאֵל הַמִּדְיָנִי חֹתֵן מֹשֶׁה נֹסְעִים אֲנַחְנוּ אֶל הַמָּקוֹם אֲשֶׁר אָמַר יְהוָה אֹתוֹ אֶתֵּן לָכֶם;לְכָה אִתָּנוּ וְהֵטַבְנוּ לָךְ, כִּי יְהוָה דִּבֶּר טוֹב עַל יִשְׂרָאֵל. וַיֹּאמֶר אֵלָיו לֹא אֵלֵךְ: כִּי אִם-אֶל אַרְצִי וְאֶל מוֹלַדְתִּי אֵלֵךְ.

Nombres 10:29-30

Moïse dit à Hovav, fils de Réuel, le midianite, beau-père de Moïse : Nous partons pour le lieu dont l’Éternel a dit : Je vous le donnerai. Viens avec nous, et nous te ferons du bien, car l’Eternel a promis de faire du bien à Israël. Hovav lui répondit : Je n’irai point car j’irai dans mon pays et dans ma patrie.

Hovav refuse, il veut retourner chez lui7. Mais Moshé insiste et l’exhorte à accéder à sa demande en lui promettant une part dans le bien futur que Dieu réserve à Son peuple. Se faisant il révèle la raison de son insistance :

במדבר י:לא

וַיֹּאמֶר, אַל נָא תַּעֲזֹב אֹתָנוּ כִּי עַל כֵּן יָדַעְתָּ חֲנֹתֵנוּ בַּמִּדְבָּר וְהָיִיתָ לָּנוּ לְעֵינָיִם.וְהָיָה כִּי-תֵלֵךְ עִמָּנוּ: וְהָיָה הַטּוֹב הַהוּא אֲשֶׁר יֵיטִיב יְהוָה עִמָּנוּ וְהֵטַבְנוּ לָךְ.

Nombres 10:31

Et Moïse dit : Ne nous quitte pas, je te prie ; puisque tu connais les lieux où nous campons dans le désert, tu nous serviras de guide. Et si tu viens avec nous, nous te ferons jouir du bien que l’Éternel nous fera.

Hovav connaît le désert probablement parce qu’il l’habite, et sa présence est une garantie pour Moshé et pour le peuple qu’ils arrivent sans encombre là où ils doivent arriver, c’est-à-dire en terre de Canaan. Le récit de Hovav introduit la possibilité d’un guide humain, connaisseur du désert et indispensable pour la survie du peuple.

Et pourtant, à cet endroit le récit s’interrompt. Nous ne saurons jamais si Hovav revient sur son refus, s’il décide ou non d’accompagner le peuple d’Israël. L’histoire s’arrête de manière brusque et passe à un récit alternatif dans lequel Israël marche derrière l’arche de l’alliance et sous la nuée divine.

En plaçant le passage de l’arche et de la nuée immédiatement après le récit fragmenté de Hovav, le texte implique qu’Israël n’a pas besoin de la guidance de Hovav, car cette fonction est remplie par l’arche de l’alliance de l’Éternel.

Le chant de l’arche fonctionne comme un ajout guerrier à cette histoire, impliquant que le Dieu qui dirige le peuple d’Israël dans leur voyage est le même qui mène leurs guerres. En faisant cela, la nature du voyage des enfants d’Israël se brouille : se déplacent-t-il comme des simples nomades en fonction des sources d’eau et de nourriture disponibles ou bien sont-ils en train d’entreprendre une forme de campagne militaire, sur fond de rapport complexe entre Israël et Midian ?

Quoi qu’il en soit, l’insertion des deux versets produit un effet décisif : elle transforme un récit de navigation dans le désert en affirmation théologique.

  1. La Septante contient les mêmes versets, mais dans un ordre différent : Et ils partirent de la montagne du Seigneur pour une marche de trois jours, et l’arche de l’alliance du Seigneur allait devant eux pendant une marche de trois jours afin de leur chercher un lieu de repos. Et il arriva que lorsque l’arche se mettait en marche, Moïse disait : « Lève-Toi, ô Seigneur, que Tes ennemis soient dispersés ; que tous ceux qui Te haïssent prennent la fuite ! » Et lorsqu’elle s’arrêtait, il disait : « Reviens, ô Seigneur, vers les milliers, les myriades d’Israël. » Et la nuée vint les couvrir pendant le jour lorsqu’ils partaient du camp. L’ordre de la Septante est un peu plus logique puisque le verset 33 fait référence à l’arche de l’alliance en mouvement, et le verset 34 (35 dans la Massora) vient expliquer ce que Moïse disait lorsque cela se produisait, voir cet article en détail.
    ↩︎
  2. Ces signes dérivent probablement de la lettre grecque sigma [Ϲ] et de sa forme inversée antisigma [Ͻ], connues dans la tradition scribale alexandrine et dans les rouleaux de Qumran comme signes de parenthèse, cf. ici. ↩︎
  3. Plus sur le sujet, dans l’excellent article de Dr. Rabbi Tzemah Yoreh, The Two Arks: Military and Ritual TheTorah.com (2020) ↩︎
  4. שמואל ב יא:יא:  וַיֹּאמֶר אוּרִיָּה אֶל דָּוִד הָאָרוֹן וְיִשְׂרָאֵל וִיהוּדָה יֹשְׁבִים בַּסֻּכּוֹת וַאדֹנִי יוֹאָב וְעַבְדֵי אֲדֹנִי עַל פְּנֵי הַשָּׂדֶה חֹנִים וַאֲנִי אָבוֹא אֶל בֵּיתִי לֶאֱכֹל וְלִשְׁתּוֹת וְלִשְׁכַּב עִם אִשְׁתִּי חַיֶּךָ וְחֵי נַפְשֶׁךָ אִם אֶעֱשֶׂה אֶת הַדָּבָר הַזֶּה.
    Uria répondit à David : L’arche et Israël et Juda demeurent sous des tentes, mon maître Yoab et les serviteurs de mon maître campent en rase campagne ; et moi, j’irais dans ma maison pour manger, boire et coucher avec ma femme ? Aussi vrai que tu vis et que ton âme vit, je ne ferai pas une telle chose ! II Samuel 11:11.
    ↩︎
  5. Pour le développement complet voir l’article de Prof. Emanuel Tov The Song of the Ark – Numbers 10:35–36 TheTorah.com (2023) ↩︎
  6. Le beau père de Moshé est appelé de 3 manières différentes dans la Torah : Ytro, Réuel et Hovav. Certaines fois il appartient au peuple des midianites, d’autres au celui aux kénites. Voir Zev Farber “Moses’ Father-in-Law: Kenite or Midianite?” ↩︎
  7. Ce qu’il fait avec le peuple d’Israël est le sujet de l’article de Knohl cité ci-dessus. ↩︎