La parasha de cette semaine regorge d’histoires : les messagers annoncent la naissance d’Itshak, Sodome et Gomorrhe sont détruites, les filles de Lot couchent avec leur père, Avimélekh prend Sarah comme femme, Ismaël est chassé de chez son père, Avraham scelle une alliance à Beersheva, et enfin, l’épreuve par excellence : la ligature d’Isaac.
Et pourtant, les Sages ont estimé qu’il fallait compléter ce tableau vertigineux en y ajoutant, dans la haftara, deux récits supplémentaires : celui de la veuve et du miracle des jarres d’huile, et surtout, l’histoire de la « grande femme » de Shunem1.
Des enfants qui n’auraient pas dû vivre
En regardant de plus près, un fil rouge invisible relie les histoires de la parasha à l’histoire principale de la haftara. Partout, nous croisons des enfants qui n’auraient jamais dû voir le jour ou n’auraient pas dû survivre :
- Itshak, né par miracle et qui failli mourir sur l’autel de l’offrande.
- Les enfants des filles de Lot, Moav et Ben-Ammi, qui incarnent l’humanité qui aurait dû s’éteindre (du moins d’après les filles de Lot).
- Ishmaël qui était probablement sur le point de mourir de soif sous l’un des buissons du désert.
- Et dans la Haftara, un enfant sans nom qui, sans l’intervention d’Élisée et de Gehazi, ne serait pas né, et qui, au milieu de l’histoire, était censé mourir sur les genoux de sa mère sans se relever d’entre les morts.
Mais la ressemblance entre l’histoire de la Shunammite et l’histoire d’Isaac est encore plus forte. Dans les deux récits, on retrouve les deux mêmes étapes : un enfant né grâce à une intervention extérieure et qui frôle la mort.
Ces deux récits se répondent dans un jeu d’intertextualité saisissant. Lorsque nous lisons dans la haftara :
לַמּוֹעֵד הַזֶּה כָּעֵת חַיָּה, אַתְּ חֹבֶקֶת בֵּן
À cette même époque, l’année prochaine, tu embrasseras un fils.
Il nous vient en mémoire le verset de la Genèse :
וַיֹּאמֶר שׁוֹב אָשׁוּב אֵלֶיךָ כָּעֵת חַיָּה וְהִנֵּה בֵן לְשָׂרָה אִשְׁתֶּךָ
Je reviendrai vers toi à cette même époque, et voici, Sarah ton épouse aura un fils.
Et lorsque dans la suite il est dit :
וַתַּהַר הָאִשָּׁה וַתֵּלֶד בֵּן לַמּוֹעֵד הַזֶּה כָּעֵת חַיָּה אֲשֶׁר דִּבֶּר אֵלֶיהָ אֱלִישָׁע
La femme devint enceinte et enfanta un fils à cette même époque, l’année suivante, comme Élisée le lui avait dit.
Cela résonne avec la naissance d’Itshak :
וַתַּהַר וַתֵּלֶד שָׂרָה לְאַבְרָהָם בֵּן לִזְקֻנָיו לַמּוֹעֵד אֲשֶׁר דִּבֶּר אֹתוֹ אֱלֹהִים
Sarah devint enceinte et enfanta un fils à Abraham dans sa vieillesse, au temps fixé dont Dieu lui avait parlé.
Dans les deux histoires, les mères réagissent à l’annonce avec hésitation. Peut-être réagissent-elles ainsi pour des raisons différentes : peut-être que Sarah ne croit pas à la réalité de la promesse, et peut-être que la Shunammite ne veut pas d’enfant, même si cela n’a pas tellement d’importance.
De plus, les deux récits sont initié par la visite d’un hôte. Dans la première histoire, trois messagers sont reçus chez Abraham, et dans la seconde, c’est un prophète qui réside chez un riche couple de Shunem, qui construit pour lui une chambre sur leur toit.
Enfin, dans les deux histoires, on retrouve des ânes ou une ânesse et des serviteurs en route.
Le grand basculement : le rôle de la mère
Malgré toutes ces ressemblances, un gouffre sépare les deux histoires : le rôle et l’attitude de la mère.
Lorsque la femme de Shunem découvre son enfant mort, elle se met en mouvement avec une énergie féroce. Elle agit sans s’arrêter, et le texte la décrit avec une multitude de verbes qui donnent la sensation d’une accélération vertigineuse du temps2 :
- ותעל / elle monta
- ותשכיבהו / elle le coucha
- ותסגר / elle ferma
- ותצא / elle sortit
- ותקרא / elle appela
- ותחבש / elle monta (l’anesse)
- ותלך / elle alla
- ותבוא / elle vint
- ותבא / elle vint
- ותחזק / elle agrippa
On la devine essoufflée, transpirante, traversant les distances, déterminée à secouer l’inertie du monde – et c’est sans compter tout ce qu’elle dit pour accélérer les choses.
Suite à ses actions :
וַיָּקָם וַיֵּלֶךְ אַחֲרֶיהָ
Et il (Elisha) se leva et la suivit.
Le prophète Elisha, qui nous semblait absent, non concerné, se met lui aussi à agir à un rythme effréné à la suite de la mère3 :
- ויקם / il se leva
- וילך / il alla
- ויבא / il vint
- ויבא / il vint
- ויסגר / il ferma
- ויתפלל / il pria
- ויעל / il monta
- וישכב / il se coucha
- וישם / il mit
- ויחם / il réchauffa
- וישב / il s’assit
- וילך / il alla
- ויגהר / il s’étendit
- etc
Par son obstination, la Shunamite signifie au prophète “C’est toi qui as fait naître cet enfant, tu n’as pas le droit de disparaître dans la nature comme si de rien n’était !”, et elle exige de lui qu’il prenne ses responsabilités envers l’enfant et envers elle-même.
Le secret de Sarah : le Midrash caché de la ligature
Revenons à présent à la ligature d’Isaac. Sur les hauteurs du Moriah, les visiteurs célestes ont disparu depuis longtemps. Sarah, quant à elle, est totalement absente de la scène.
Mais, au paroxysme de la tragédie, alors que la main d’Abraham s’apprête à accomplir l’impensable, une voix jaillit soudain du ciel :
וַיֹּאמֶר אַל-תִּשְׁלַח יָדְךָ אֶל-הַנַּעַר וְאַל-תַּעַשׂ לוֹ מְאוּמָה
Et il dit : Ne porte pas ta main sur l’enfant, et ne lui fais pas le moindre mal !
D’où vient cette voix !? Pourquoi, après que Dieu a dit à Abraham de sacrifier son fils, y a-t-il une voix qui lui dit de ne pas le faire ?
C’est ici que la figure de la femme de Shunem agit comme un midrash caché. La haftara nous invite à lire entre les lignes et à imaginer la scène invisible de la Genèse, laissée sur le sol de la salle de montage : et si Sarah, elle aussi, avait agi comme la Shunamite ?
Et si, refusant de rester passive, elle avait scellé une ânesse, pris un serviteur, couru sur les chemins, prié, tenu le bois de l’Autel, interpellé le Ciel et exigé que l’on épargne son fils ? La voix céleste ne serait alors que l’écho ultime de la clameur d’une mère refusant la fatalité.
C’est-à-dire que Sarah aurait été présente dans les coulisses de l’histoire, à l’instar de la femme de Shunem.
Et si tel est le cas, la haftara se révèle à nous comme un midrash du récit de la Ligature : non pas comme une histoire de plus que les rabbins auraient associé à notre lecture hebdomadaire de la Torah, mais comme un Midrash qui nous permet d’imaginer Sarah non pas comme une femme passive, mais comme une femme qui veut changer le destin et qui réussi à sauver son enfant.
En 1960, Itshak Frankel peint la ligature d’Itshak et regardez qui apparaît sous l’Autel…
