La question de l’existence du mal dans le monde occupe les philosophes, les théologiens et les simples gens depuis que l’humain est. Et c’est d’autant plus le cas en contexte monothéiste, et quand la divinité est considérée comme une divinité du bon et du bien. 

Si le monde a été créé par un Dieu, qui, en plus d’être unique, est un Dieu bon, comment peut-on expliquer l’existence du mal1 ?

Comment peut-on expliquer l’existence du mal ?

Une des façons de répondre à cette question est d’imaginer un système dans lequel le bon est en fait récompense et le mauvais, punition. Dans ce système, le mal que l’individu ou que le collectif expérimente est dû à une mauvaise action. Ainsi, le mal est l’outil de punition divine de nos manquements. Ce n’est pas aussi naïf qu’on pourrait le croire car la majorité de nos actions ont effectivement une influence sur le monde, même si on ne sait pas toujours comment.

Une autre façon de répondre à cette question est de dire que “les sentiers de Dieu sont impénétrables”. La raison du mal serait donc au-delà de notre connaissance. Le mal ici, est encore un outil divin, dont la finalité est bonne, mais au-delà de notre compréhension. Le mal transcendé en bien ou quelque chose du genre.

Une troisième façon de répondre est de dire que le mal est inhérent à la création. Le mal n’est plus un outil, mais fait partie de la nature du monde. À partir du moment où l’humain a été créé, les lois du monde (pour les scientifiques), ou le retrait de Dieu (pour les mystiques), ont laissé la place à ce qui est créé. Et ce qui est créé contient, fabrique du mal de façon automatique.

Mais si c’était notre axiome de départ qui était faux ? 

Changeons notre postulat : soit Dieu est bon mais pas unique. Dans ce cas, il y a des forces en dehors de Dieu qui contrôleraient le mal. Soit Dieu est unique mais n’est pas (complètement) bon ; dans ce cas, existerait-il un certain côté de Dieu qui est mauvais ? 

Ces questionnements nous mènent aux frontières, celles du monde, mais surtout celles de la pensée. Ils nous interrogent sur la possibilité même de formuler les questions que nous posons. Quelles sont les implications d’une interrogation sur ce qui existe avant le monde, sur ce qui précède l’humain, sur les questions qui se trouvent à la limite de notre conscience ? 

Un verset subversif

Dès l’ouverture de la Torah, dans le tout premier chapitre qui relate la création du monde, on trouve une tentative audacieuse, et presque choquante, de répondre à la question qui nous intéresse :

בראשית א:ג
Genèse 1:3

Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. La terre était tohu et bohu : il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme. Et l’esprit divin flottait à la surface de l’eau. Dieu dit : « Que la lumière soit » et la lumière fut.

En général on lit le récit de la création du monde comme la description d’une terre nue qui, peu à peu, se façonne. Dieu crée le monde à partir du néant et il lui faut plusieurs étapes pour arriver du désordre, le tohu-bohu du verset 2, à une terre habitée. Le verset 1 en constituerait donc la première étape, avec la création du ciel et de la terre.

Mais si on regarde un peu plus finement le texte, il est impossible de dire que le verset 1 constitue la première étape de la création. Car quelques versets plus tard2, la Torah nous dit que le firmament est créé le deuxième jour et que Dieu le nomme “ciel”. Donc le firmament, qui est le ciel, n’est pas créé le premier jour mais bien le deuxième. Alors quelle est la fonction de ce premier verset ?

Pour répondre à cette question on peut se baser sur une observation linguistique. La quasi-totalité des verbes du premier chapitre de la Genèse est construite sur la même forme, qui est celle classique des verbes dans le récit (vav + forme préfixée du verbe) : ויאמר, ויעש, ויבדל, ויהי, ויקרא. Ceci est vrai du début à la fin du chapitre. Toute exception à cette forme exige explication, interprétation. Si on se fie à la forme grammaticale des verbes, le récit continu de la création commence au verset 3 et non au verset 1. La création commence avec la lumière. 

C’est donc que les versets 1 et 2 ont une autre fonction que le récit lui-même. Ils forment un prélude au récit, un titre de ce qui va suivre. Voilà de quoi on va parler, nous dit le verset 1. Quid du verset 2 ? Rashi, Ibn Ezra et le Ramban estiment que le verset 2 nous donne une indication temporelle. Quand Dieu a créé le monde, la terre était chaos, et la première chose que Dieu a créé est la lumière. 

Mais peu importe qu’on considère ce verset comme partie du titre général ou comme une indication temporelle, la conséquence est pareillement dramatique : quand Dieu dit “que la lumière soit / יהי אור”, il y a déjà quelque chose dans le monde. Dieu ne crée pas le monde à partir du néant. Quand Dieu commence à agir comme créateur et qu’il fait jaillir la lumière, il existe déjà quelque chose dans le paysage.

Les ténèbres, l’eau, tohu, bohu, tehom. 

Le mythe de Tiamat 

Tohu, bohu, obscurité et tehom sont des vieux éléments mythiques qui existent donc avant la création. Tohu est un mot qui contient la notion de ravage et de désert, comme dans le Deutéronome : יִמְצָאֵהוּ בְּאֶרֶץ מִדְבָּר, וּבְתֹהוּ יְלֵל יְשִׁמֹן / Il l’a trouvé dans une contrée déserte, dans une solitude aux effroyables hurlements3. Et le désert dans le Tanakh est souvent dangereux et mauvais. Le mot bohu ne se trouve qu’en corrélation avec tohu, et renvoie à l’idée de vide.

Tehom, traduit par abîme, a avoir avec la divinité babylonienne Tiamat, déesse monstrueuse de la mer que combat Mardoukh, dans le mythe babylonien de la création, l’Enuma Elish. Mardoukh coupe le corps de Tiamat en deux. Avec une partie, il forme les cieux et avec l’autre il forme la terre et la mer. 

Autrement dit, Mardoukh crée le monde en coupant Tehom, le monstre, en deux4. Et dans le mythe babylonien d’avant la création, il n’y a rien, sauf l’obscurité, Tiamat et l’eau. 

Dieu du bon et c’est tout

Dans notre récit, après avoir créé la lumière, Dieu voit que c’est bien et il la sépare de l’obscurité5 : וַיַּרְא אֱלֹהִים אֶת־הָאוֹר כִּי־טוֹב וַיַּבְדֵּל אֱלֹהִים בֵּין הָאוֹר וּבֵין הַחֹשֶׁךְ. Si la lumière est bonne, c’est visiblement que l’obscurité est mauvaise. En fait tout le chapitre répète à maintes reprises cette affirmation apparemment prosaïque : tout ce que fait Dieu est bon, jusqu’au climax de la fin :

בראשית א:לא
וַיַּרְא אֱלֹהִים אֶת־כׇּל־אֲשֶׁר עָשָׂה וְהִנֵּה־טוֹב מְאֹד וַיְהִי־עֶרֶב וַיְהִי־בֹקֶר יוֹם הַשִּׁשִּׁי׃
Genèse 1:31

Dieu vit tout ce qu’il avait fait et voici, cela était très bon ; et ce fut le soir, et ce fut le matin, le sixième jour.

Mais si Dieu a créé la lumière qu’il a séparée de l’obscurité, qui est le créateur de l’obscurité qui, justement, n’est pas bonne ? Si Dieu est à la source de tout ce qui est bon, qui a créé tohu, bohu, l’eau et tehom ? Qui a créé le mal ?

Ce que fait le premier chapitre de Bereshit est extrêmement audacieux, pour ne pas dire, subversif : s’il existe quelque chose que Dieu n’a pas créé, alors Dieu n’est, de fait, plus omnipotent. Nous sommes, bon gré mal gré, forcés de dire que l’origine de “ce qui n’est pas bon” n’est pas le Dieu créateur. Le mal précède la création, tout comme le Dieu créateur existe avant la création. Le mal n’a pas été créé par Dieu, il est là depuis toujours. Le mal est au moins aussi vieux que Dieu.

D’autres textes du Tanakh donnent une réponse très différente sur la place du mal dans le monde. Certains, comme les chapitres suivants dans la Genèse, font du mal l’outil de Dieu pour faire avancer le monde. D’autres, comme la vision initiatrice de Ésaïe, montrent un Dieu intentionnellement mauvais. Mais ici, dans ce premier chapitre, le mal est extérieur à Dieu.

Les égouts, le fumier et les ronces

Cela signifie, en quelque sorte, que notre monde est fondé sur les forces du mal. Le midrash Bereshit Rabba, des centaines d’années plus tard dit la même chose, peut-être de manière encore plus brutale :

בראשית רבה א:ה

בנוהג העולם מלך בשר ודם בונה פלטין במקום הביבין והאשפה והסיריות

Bereshit Rabba 1:5

Suivant l’ordre du monde, un roi de chair et d’os construit un palais sur les lieux des égouts, des tas de fumiers et des ronces.

Oui, il est bon que l’on transforme une décharge publique en une agréable promenade le long des rails, un terrain vague en square de quartier. Une voie de chemin de fer abandonnée en coulée verte. Ce sont des choses que le roi fait et qui sont appréciables.

כל מי שיבוא לומר: פלטין זו בנויה במקום הביבין והאשפה והסיריות אינו פוגם (אתמהא)? כך כל מי שהוא בא לומר: העולם הזה נברא מתוך תהו ובהו וחשך אינו פוגם ?

Toute personne qui vient et dit : « Ce palais est bâti sur des égouts, des fumiers et des ronces » ne le discrédite-t-il pas ? De même, toute personne qui dit: “l’univers a été créé à partir du tohu-bohu et de l’obscurité” ne le discrédite-t-Il pas ? 

Dans l’analogie qui est faite par le Midrash, le tohu-bohu et l’obscurité, ce sont les égouts et les ordures, qui existaient avant la création. Mais les mentionner c’est avilir, salir le divin. Et c’est ici que, dans la suite du midrash, Bar Kappara choisit de faire exploser sa bombe :

ר’ הונא בשם בר קפרא: אילולי הדבר תוב אי אפשר לאומרו.

ברא אלהים את השמים ואת הארץ – מן הן [=מניין] ? מן והארץ היתה תהו ובהו וחשך על פני תהום.

Rav Houna au nom de Bar Kappara a dit : si ce n’était pas écrit, il serait impossible de le dire.

« Dieu créa le ciel et la terre ». À partir de quoi ? À partir de : « La terre était informe et vide, il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme ». 

 

Rav Houna au nom de Bar Kappara a dit : Si ce n’était pas écrit, il serait impossible de le dire.

La première affirmation de Bar Kappara est une formule classique du Midrash explicitant qu’il y a des idées qu’on n’aurait pas osé prononcer si elles n’avaient pas été écrites noir sur blanc dans la Torah. Mais puisqu’elles sont écrites, on peut les interpréter ! S’il n’était pas écrit noir sur blanc que la terre était informe et vide et que les ténèbres étaient à la surface de l’abîme, on n’aurait pas été en mesure de le dire.

Pourquoi est-ce une affirmation si subversive, au point que si elle n’avait pas été écrite, nous n’aurions pas pu la formuler ? Bar Kappara pointe du doigt le sens obvi du verset : il fut une terre qui était tohu-bohu avant la création. Ce qui, à moins d’être écrit, est impossible à dire, parce que ça implique deux choses :

  1. Que Dieu ait créé le monde à partir du tohu-bohu, comparé par le Midrash aux égouts et aux ordures.
  2. Qu’avant la création Dieu n’était pas seul au monde. 

Où était Dieu ? Il se promenait sur l’eau. Avec Dieu il y avait des matières, mauvaises et puantes. Le monde d’avant la création est un monde plein de matière, où Dieu n’a finalement qu’une petite place, il flotte sur l’eau. 

Affirmer ça, c’est avilir Dieu. Dire que Dieu n’est pas premier au monde, qu’il ne précède pas la matière, c’est le rabaisser. Dieu essayant de prendre le dessus sur la matière, c’est Dieu tentant de soumettre le mal. Mais cela est impossible, nous dit le texte. Dieu n’est pas plus fort que le mal car le mal a une existence propre, qui précède ou qui est concomitante à celle de Dieu. 

Mais si Dieu est au même plan que le tohu–bohu, l’obscurité et l’eau, Dieu est matière. Et si Dieu est matière, même si c’est une matière fine qui flotte, ça réduit la divinité. Avant que “la lumière soit” qui est la révélation divine, éblouissante et totale, on découvre dans ce verset un Dieu « nu ». Et ça c’est une catastrophe théologique. 

Libérer Dieu du mal

Ces tohu, bohu, et tehom ne sont pas des entités très actives dans le premier chapitre de la Torah comme ils peuvent l’être dans certains psaumes ou dans le mythe de la création babylonien. Mais il en faut de peu pour qu’ils deviennent des forces divines en soi. On est très proche ici d’une forme de dualisme. Le dualisme est la croyance en des forces divines responsables du mal et d’autres responsables du bien. C’est le cas par exemple chez les Zoroastres où il y a deux divinités, une du bien, Ahura Mazda, et une du mal, Ahriman. On sent la ligne fine entre le monothéisme et le dualisme. Cette ligne n’est pas franchie ici mais on s’en approche. 

Et si le chapitre s’approche dangereusement de la ligne entre monothéisme et dualisme, c’est pour libérer Dieu de sa responsabilité sur le mal. Le mal est le fait de ce qui existait avant la création. Le dualisme libère le Dieu créateur du mal et Dieu combat ce mal. 

Bereshit 1 réduit donc le pouvoir de Dieu. Il réduit Dieu pour le libérer du mal. Le Dieu de notre chapitre est fondamentalement et entièrement bon et il existe des éléments du mal sur lesquels Dieu ne peut rien. Si ça n’était pas écrit, dit Bar Kappara dans le Midrash, on ne pourrait pas se permettre de le dire. 

Dans cette vision de la création, le mal se trouve aux fondations du monde. Et la création du monde est en réalité, un acte de couverture, d’aplanissage. On recouvre, on met de l’herbe, des fleurs, des animaux, mais ça ne change pas la nature profonde de ce qui existe au-dessous.

Et peut-être que l’éloignement de l’essence même du mal est ce qui permet à Dieu de proposer un rêve de paix et de végétarisme à toutes les créatures. Pas seulement à l’homme. À la fin du chapitre nous lisons :

בראשית א:כט-ל

 וַיֹּאמֶר אֱלֹהִים הִנֵּה נָתַתִּי לָכֶם אֶת כׇּל עֵשֶׂב זֹרֵעַ זֶרַע אֲשֶׁר עַל פְּנֵי כׇל הָאָרֶץ וְאֶת כׇּל הָעֵץ אֲשֶׁר בּוֹ פְרִי עֵץ זֹרֵעַ זָרַע, לָכֶם יִהְיֶה לְאׇכְלָה.וּלְכׇל חַיַּת הָאָרֶץ וּלְכׇל עוֹף הַשָּׁמַיִם וּלְכֹל רוֹמֵשׂ עַל הָאָרֶץ אֲשֶׁר בּוֹ נֶפֶשׁ חַיָּה אֶת כׇּל יֶרֶק עֵשֶׂב לְאׇכְלָה, וַיְהִי כֵן.

Genèse 1:29-30

Et Dieu dit : Voici, je vous donne toute herbe portant de la semence et qui est à la surface de toute la terre, et tout arbre ayant en lui du fruit d’arbre et portant de la semence ; ce sera votre nourriture. Et à tout animal de la terre, à tout oiseau du ciel, et à tout ce qui se meut sur la terre, ayant en soi un souffle de vie, je donne toute herbe verte pour nourriture. Et cela fut ainsi.

Le fantasme de cette création est que tous les êtres vivants, y compris les animaux, soient uniquement végétariens. C’est le rêve d’un monde de paix, où aucune créature ne tue une autre pour se nourrir. Il n’y a pas de violence, on ne fait pas couler de sang. 

Sauf qu’évidemment, il ne se passe pas beaucoup de temps pour que ce bel ordre soit perturbé. Car si les fondations de notre monde sont les égouts et les ordures, on finira toujours par sentir les effluves puantes de cette base. 

  1. Pourquoi y a-t-il du mal dans le monde ? C’est le titre d’un livre génial écrit par le professeur Israël Knohl. Je m’en suis inspirée, ainsi que de l’enseignement de mon maître le professeur Shlomo Naeh, pour écrire ce texte. ↩︎
  2. Genèse 1:8. ↩︎
  3. Deutéronome 32:9. ↩︎
  4. Toute ressemblance avec une histoire connue est bien évidemment fortuite 😉 ↩︎
  5. Genèse 1:4. ↩︎