Pendant dix semaines autour de Tisha Beav, la lecture des haftarot quitte complètement son rythme ordinaire, qui fait normalement dialoguer la haftara avec la parasha du même Shabbat.
Cette coutume n’apparaît pas dans le Talmud. Il faut attendre la Psikta de Rav Kahana, recueil midrashique rédigé en Israël aux Ve-VIe siècles, pour en trouver la première formulation connue. La Psikta nomme les trois haftarot entre le 17 tamouz et le 9 av “les lectures de calamité (גימל דפורענותא)” et les sept qui suivent le 9 av “les lectures de consolation (שבעא דנחמתא)”.
À travers ces textes, la liturgie rabbinique modélise un temps et une langue pour parler de la catastrophe et pour permettre de chercher à l’intérieur de ce temps et de cette langue une certaine consolation. C’est la façon rabbinique de se confronter au traumatisme collectif : l’histoire peut renaître de ses cendres.
D’autres traditions de lecture
La Psikta est la source majeure du cycle liturgique à partir du Moyen-Âge mais il existe d’autres traditions de lecture. Les Juifs romains, par exemple, ne lisent qu’une seule haftara de calamité et trois haftarot de consolation1.
Un témoignage précieux est celui de Rabbi Shlomo ben Nathan, qui rédige au Maroc, à la fin du XIIème siècle, un siddour en arabe dont de nombreux fragments ont été retrouvés dans la Gueniza du Caire. On y lit 2:
וקודם תשעה באב יקראו האפטרות האלו לפי סדר. הראשונה מהן שבת דברים תקרא בה בכמה מקומות אפטרה « דברי ירמיהו בן חלקיה », ובאחרים יקראו דברי « חזון ישעי’ בן אמוץ ». ובשבת השניה והיא שבת « שמעו דבר ה’ בית יעקב » בירמי’. ובזולתן יקראו « משא גיא חזיון ». ובשבת השלישית והיא שבת איכה יקראו אפטרה במקצת מדינות « איכה היתה לזונה » והיא בישעי’, ובאחרת יקראו « פליטים מחרב הלכו אל תעמדו » בירמי’. וענינות אלו בג’ שבתות אלו בלבד אינן חיוב ואינם אלא מנהג.
Avant le 9 Av, on lira les haftarot dans cet ordre.
La première, pour le Shabbat Devarim, sera, dans certains endroits, « Paroles de Jérémie, fils de Hilqiya », tandis que, dans d’autres, on lira « Vision d’Isaïe, fils d’Amots ».
Le deuxième Shabbat, on lira « Écoutez la parole de l’Éternel, maison de Jacob », dans Jérémie. Dans d’autres communautés, on lira « Oracle sur la vallée de la Vision ».
Le troisième Shabbat, qui est le Shabbat d’Eikha, on lit dans certains endroits « Comment la cité fidèle est-elle devenue une prostituée ? » tirée d’Isaïe ; ailleurs on lit « Les rescapés de l’épée, allez, ne vous arrêtez pas », tirée de Jérémie.
Ces lectures particulières propres à ces trois Shabbats ne constituent pas une obligation, ce n’est qu’une coutume.
À la fin du XIIème siècle, Rabbi Shlomo ben Nathan ne connaît donc ni les sept haftarot de consolation, ni même une tradition fixe concernant les trois haftarot de calamité.
Shabbat Hazon ou Shabbat Eikha ?
Aujourd’hui, le Shabbat avant Tisha Beav, nous avons l’habitude de lire en guise de haftara le premier chapitre du livre d’Isaïe, qui commence par le mot חזון, ce qui a donné son nom au Shabbat : שבת חזון.
Mais quand on creuse un peu dans les différentes traditions liturgiques, y compris celle de la Psikta et celle rapportée dans le siddour de Rabbi Shlomo bar Nathan, on se rend compte que ce Shabbat est nommé non pas “Hazon” mais “Eikha”.
Eikha peut faire référence au premier chapitre du livre des Lamentations qui est justement lu le 9 av et qui commence avec ces mots אֵיכָה יָשְׁבָה בָדָד הָעִיר / Comme elle est assise seule, Jérusalem !
Mais le mot Eikha peut aussi faire référence au verset 21 du premier chapitre d’Isaïe qui commence avec les mots אֵיכָה הָיְתָה לְזוֹנָה קִרְיָה נֶאֱמָנָה / Comment la cité fidèle est-elle devenue une prostituée ?
Enfin, Eikha apparaît également dans un verset de Parashat Devarim qui constitue de nos jours la lecture de la Torah du même Shabbat3. Moïse rappelle le moment où, incapable de gouverner seul le peuple, il met en place une organisation judiciaire décentralisée :
אֵיכָה אֶשָּׂא לְבַדִּי טׇרְחֲכֶם וּמַשַּׂאֲכֶם וְרִיבְכֶם:
Comment porterais-je, moi seul, votre charge, votre fardeau et vos querelles ?
Moïse comprend qu’il lui est impossible d’assumer seul la charge du peuple. Et la solution qu’il trouve devant les conflits et les contestations, est l’établissement d’un système de gouvernance et de justice, transparent et décentralisé.
Comment la cité fidèle est-elle devenue une prostituée ?
Les versets 21 à 27 du premier chapitre d’Isaïe, qui commencent par le mot Eikha, sont donc lus dans les différentes traditions liturgiques. Isaïe n’y décrit presque pas les fautes religieuses d’Israël, mais une société dont les institutions sont corrompues :
(כא) אֵיכָה הָיְתָה לְזוֹנָה קִרְיָה נֶאֱמָנָה מְלֵאֲתִי מִשְׁפָּט צֶדֶק יָלִין בָּהּ וְעַתָּה מְרַצְּחִים׃ (כב) כַּסְפֵּךְ הָיָה לְסִיגִים סָבְאֵךְ מָהוּל בַּמָּיִם׃ (כג) שָׂרַיִךְ סוֹרְרִים וְחַבְרֵי גַּנָּבִים כֻּלּוֹ אֹהֵב שֹׁחַד וְרֹדֵף שַׁלְמֹנִים יָתוֹם לֹא יִשְׁפֹּטוּ וְרִיב אַלְמָנָה לֹא־יָבוֹא אֲלֵיהֶם׃
(כד) לָכֵן נְאֻם הָאָדוֹן יְהוָה צְבָאוֹת אֲבִיר יִשְׂרָאֵל הוֹי אֶנָּחֵם מִצָּרַי וְאִנָּקְמָה מֵאוֹיְבָי׃ (כה) וְאָשִׁיבָה יָדִי עָלַיִךְ וְאֶצְרֹף כַּבֹּר סִיגָיִךְ וְאָסִירָה כָּל־בְּדִילָיִךְ׃ (כו) וְאָשִׁיבָה שֹׁפְטַיִךְ כְּבָרִאשֹׁנָה וְיֹעֲצַיִךְ כְּבַתְּחִלָּה אַחֲרֵי־כֵן יִקָּרֵא לָךְ עִיר הַצֶּדֶק קִרְיָה נֶאֱמָנָה׃ (כז) צִיּוֹן בְּמִשְׁפָּט תִּפָּדֶה וְשָׁבֶיהָ בִּצְדָקָה׃
21 Comment la cité fidèle est-elle devenue une prostituée ?! Elle était remplie de justice, la droiture y demeurait, et maintenant ce sont des meurtriers. 22 Ton argent est devenu déchet, ton vin est coupé d’eau. 23 Tes chefs sont hors-la loi, complices des voleurs, tout le système judiciaire et gouvernemental aime les pots-de-vin et court après les commissions, c’est pourquoi ils ne jugent pas l’orphelin, et la cause de la veuve ne les intéresse pas.
24 C’est pourquoi, oracle du Seigneur Éternel des armées, celui qui porte Israël. Ah ! je me soulagerai de mes adversaires, et je me vengerai de mes ennemis. 25 Je porterai ma main sur toi, je fondrai tes déchets, comme avec de la potasse, et j’ôterai toute trace de plomb. 26 Je rétablirai tes juges comme autrefois, et tes conseillers comme au commencement. Après cela, on t’appellera “ville de justice, cité fidèle”. 27 Sion sera rachetée par le droit, et ceux qui reviendront, par la justice.
Le passage s’achève au verset 27. Il n’est pas certain que les versets suivants appartiennent à la même prophétie. En revanche, il ne fait aucun doute que les versets ci-dessus constituent une seule et même unité littéraire. Jusqu’au verset 23 se trouve l’accusation ; à partir du verset 24 apparaissent le châtiment et la restauration.
La poésie d’Isaïe est si belle qu’elle masque presque la violence de son diagnostic. Une fois le parallélisme poétique dépassé, il ne reste qu’une société en pleine décomposition : fraude commerciale, corruption politique, justice achetée, pouvoir au service des criminels. La catastrophe de Jérusalem n’est pas présentée comme un échec militaire, mais comme l’aboutissement d’un effondrement moral et institutionnel.
L’argent falsifié et le vin coupé symbolisent une société où la tromperie est devenue la norme. La fraude ne touche pas seulement quelques individus : elle imprègne les rapports sociaux eux-mêmes. Les dirigeants ne combattent plus les criminels : ils gouvernent avec eux. Leur seule préoccupation est l’enrichissement personnel et donc la veuve et l’orphelin ne comptent pas.
Dans la seconde moitié de la prophétie, Dieu intervient afin de remettre de l’ordre. Dieu commence par annoncer un châtiment. La punition frappe en premier ceux qui sont responsables de cet état de choses, ceux dont dépend l’organisation de la société. Les termes employés sont très durs, Dieu frappe, fond, sépare, purifie par le feu. Ce n’est qu’après cette purification que Jérusalem pourra être reconstruite par le droit et la justice.
Cette prophétie est construite avec une remarquable précision. Nehama Leibowitz4 a montré qu’elle obéit à une structure chiastique, qui met en valeur son centre :


Toute la prophétie converge vers un seul verset, le dernier. Isaïe revient sur cette idée mille fois répétée dans le texte biblique :
Sion sera rachetée par le droit, et ceux qui y reviendront [le seront] par la justice.
La reconstruction d’une société ne peut naître que d’une restauration du droit. Isaïe annonce une possibilité, une promesse conditionnée : lorsque le droit revient au cœur de la cité, Jérusalem peut redevenir une ville fidèle, fidèle à Dieu, fidèle aux humains, fidèle à elle-même.
- Voir les textes des haftarot du rite « italien » (romain) ici. ↩︎
- Cité dans Elhanan Samet https://www.ybm.org.il/Admin/uploaddata/LessonsFiles/Pdf/8806.pdf ↩︎
- Ce qui visiblement n’est pas le cas dans le siddour de Rabbi Shlomo ber Nathan, qui indique qu’on lit la parasha de Devarim trois semaines avant le 9 Av. ↩︎
- https://www.nechama.org.il/pages/429.html ↩︎