À la fin de la parasha de cette semaine, nous trouvons la terrible histoire du “ramasseur de bois” :

במדבר טו:לב-לו
Nombres 15:32-36

Les enfants d’Israël étaient dans le désert et trouvèrent un homme ramassant du bois le jour
du Shabbat. Ceux qui l’avaient trouvé ramassant du bois le conduisirent devant Moïse et
Aaron, et devant toute la communauté. On le mit en lieu sûr, parce qu’il n’avait pas été expliqué
comment il fallait agir à son égard. Alors l’Éternel dit à Moïse : “Cet homme doit être mis à
mort ; que toute la communauté le lapide hors du camp. » Et toute la communauté l’emmena
hors du camp, ils le lapidèrent de pierres et il mourut, comme l’Éternel l’avait ordonné à Moïse.

En tant que lectrices et lecteurs de la Torah, nous savons que la punition suite à la transgression de Shabbat est la mise à mort, cela a déjà été rappelé à deux reprises dans le livre de l’Exode (31:14-15 et 35:2). Mais dans notre passage, le peuple semble ne pas savoir comment se conduire avec le transgresseur ; de plus, c’est une chose de connaître en théorie la conséquence d’une faute et une autre de voir en vrai un homme tué parce qu’il a fauté.

La question qui se pose ici, est évidemment celle de la nature de sa transgression. Qu’a fait de mal cet homme ? Quelle transgression de Shabbat a-t-il commise ?

La littérature rabbinique sur le sujet tente de rattacher l’acte de l’homme à l’un des travaux spécifiquement interdits pendant Shabbat. En ajoutant des détails à l’histoire, et en faisant des parallèles – un peu hésitants – avec différents travaux agricoles, le Talmud (Shabbat 96b) nous explique que l’homme transportait du bois dans le domaine public (pour le vendre peut-être), ou bien qu’il entassait ce bois pour un usage futur, ou bien qu’il était bûcheron. Ces différentes lectures interprètent la transgression de l’homme comme un refus de l’injonction divine de ne pas travailler le Shabbat.

Il existe une lecture midrashique, différente, de ce passage. Dans cette lecture, ce qui est perçu comme problématique n’est pas le fait de ramasser du bois en tant que geste de travail ; le problème n’est pas que le bois ait été coupé, ou transporté, ou disposé en piles dans le hangar de l’homme. L’acte de l’homme est en soi problématique parce qu’il rappelle un état d’esclavage du peuple d’Israël, et vient symboliser le Travail avec un T majuscule – ramasser des brindilles ne pouvant pas être réellement considéré comme un travail.

En effet, on s’aperçoit que le mot מקשש est un mot extrêmement rare dans la Torah. On le rencontre une seule autre fois, quand Moïse demande à Pharaon d’accorder des jours de congé aux Hébreux, et Pharaon lui répond (Exode 5:5) :

שמות ה:ה
וְהִשְׁבַּתֶּם אֹתָם מִסִּבְלֹתָם!
Exode 5:5

Vous voulez les faire chômer de leurs corvées !

Suite à quoi Pharaon enjoint aux contremaîtres :

שמות ה:ז
לֹא תֹאסִפוּן לָתֵת תֶּבֶן לָעָם לִלְבֹּן הַלְּבֵנִים כִּתְמוֹל שִׁלְשֹׁם הֵם יֵלְכוּ וְקֹשְׁשׁוּ לָהֶם תֶּבֶן׃
Exode 5:7

Vous ne donnerez plus comme auparavant de la paille au peuple pour faire des briques ; qu’ils
aillent eux-mêmes se ramasser de la paille.

Il y a un subtil jeu d’intertextualité : la transgression du repos du travail d’un côté, l’emploi de cette rare racine rare .ק.ש. de l’autre, nous suggérent que le ramasseur de bois n’est pas qu’un pauvre hère ramassant des brindilles dans on ne sait quel but, mais un homme qui est en train de fragiliser l’institution du Shabbat en faisant précisement le geste qui symbolise l’esclavage d’Egypte. D’une certaine façon, l’homme n’est pas sorti d’Egypte, et avec son geste il reproduit le modèle social qu’il vient de quitter, celui du travail permanent, sans jamais de pause. Mais les enfants d’Israël viennent de sortir d’Egypte, et un tabou social est en train d’être créé, permettant à toutes et tous de respirer un jour par semaine. Or, pour que ce tabou tienne, il faut que tout le monde s’y conforme : par conséquence, non seulement la punition est forte, mais c’est toute la communauté qui doit lapider l’homme.

Avec ou sans lecture midrashique, on voit ici se mettre en place les mécanismes typiques d’un tabou : à une règle très importante pour la société, est associée une peine gravissime pour qui l’enfreint, et ce, même si l’acte a l’air anodin. Aux yeux de ceux qui l’ont trouvé, l’acte du ramasseur de bois est une fragilisation de la règle sociétale qui est en train de naître, cette interdiction de travailler pour permettre aux plus fragiles de la société de bénéficier d’un jour de repos par semaine. Leur réaction est à la mesure de leur choc même si pour le lecteur ou la lectrice que nous sommes, elle semble démesurée.

Ce phénomène est toujours objet de débat dans nos sociétés contemporaines : il existe dans nos codes de lois et jurisprudences des règles et sanctions qui semblent disproportionnées par rapport à la gravité des actes commis, mais qui sont prises pour “protéger la société entière”. Et d’un autre côté, il existe des actes anodins que l’on fait passer sous silence, car ils semblent ne pas représenter un danger dans l’immédiat, mais qui, telle la corruption, peuvent causer petit à petit la destruction de la société qu’on essaye de créer.