דברים יב:כ

כִּי־יַרְחִיב יְהֹוָה אֱלֹהֶיךָ אֶת־גְּבֻלְךָ כַּאֲשֶׁר דִּבֶּר־לָךְ וְאָמַרְתָּ אֹכְלָה בָשָׂר כִּי־תְאַוֶּה נַפְשְׁךָ לֶאֱכֹל בָּשָׂר בְּכׇל־אַוַּת נַפְשְׁךָ תֹּאכַל בָּשָׂר׃

Deutéronome 12:20

Lorsque l’Éternel, ton Dieu, aura élargi tes frontières, comme Il te l’a dit, et que tu diras : «  Je mangerai de la viande , parce que ton âme désire manger de la viande, tu pourras en manger selon tous les désirs de ton âme. »

Le thème de la consommation humaine de viande animale est un motif récurrent dans le Houmash. Si la chair y est mentionnée en général dans le cadre des instructions pour les korbanot (offrandes) et dans les lois de casherout, dont elle est un objet central, elle est aussi, dans le récit biblique, un symbole fort : on pourrait dire un baromètre du niveau de conscience humain. Après la génération du déluge, l’autorisation de consommer de la viande devient symbole de la faiblesse d’une nature humaine déchue. A partir de là, la consommation de viande se voit placée sous le signe de l’animalité humaine ; le monde du désir, des pulsions, et toutes les formes de violence qui les accompagnent. Dans le récit de nos patriarches, la viande devient ainsi objet de désir, de celui d’Isaac à celui d’Esaü ; puis nostalgie d’abondance fantasmée, pour la génération du désert.

Dans notre parasha, deux idées qui semblent inversées se répètent à plusieurs reprises, comme chacune en écho à elle-même. La première, celle du désir, parle de permission accordée presque à discrétion de consommer la chair animale :

דברים יב:טו
רַק בְּכׇל־אַוַּת נַפְשְׁךָ תִּזְבַּח  וְאָכַלְתָּ בָשָׂר…
Deutéronome 12:15

…Cependant, dans chaque désir de ton âme, tu peux tuer et manger de la viande.

La thématique du désir est répétée au verset 20, que l’on a vu en introduction – tu diras « je mangerai de la viande  parce que ton âme désire manger de la viande – puis à nouveau au verset suivant :

דברים יב:כא
…וְאָכַלְתָּ בִּשְׁעָרֶיךָ בְּכֹל אַוַּת נַפְשֶׁךָ
Deutéronome 12:21

…Et tu mangeras dans tes villes, selon tous les désirs de ton âme.

La seconde, comme un correctif à ce désir débridé, nous interdit la consommation de sang, et nous commande à deux reprises1 de l’éliminer d’une façon particulière :

דברים יב:טז
רַק הַדָּם לֹא תֹאכֵלוּ עַל־הָאָרֶץ תִּשְׁפְּכֶנּוּ כַּמָּיִם
Deutéronome 12:16

Seulement, vous n’en mangerez point le sang : tu le répandras sur la terre comme de l’eau.

Cette injonction de se priver du sang lorsqu’on prend la vie a tout l’air d’un mécanisme d’encadrement de l’instinct, par lequel la Torah s’emploierait à cadrer l’élan carnivore de l’appétit humain. À la lumière de ce qui semble donc être un mécanisme de régulations, notre verset 12:20 qui établit un lien syntaxique entre des “frontières élargies” et le “désir de viande” n’est pas clair.

Après la conquête de la terre promise, le désir de viande deviendrait-il presque dérégulé ?

Comme s’il voulait aborder ce paradoxe, le Mei HaShiloakh2 ouvre son commentaire sur un correctif : Il n’est pas dit qu’ils sortiront de leurs frontières, mais seulement que leurs frontières s’élargiront.

Alors qu’Israël est sur le point d’entrer dans la Terre promise et de passer à d’autres nourritures que la manne du désert, le texte met en résonance l’élargissement du territoire avec celui du pouvoir de l’homme : il pourra choisir de manger ce qui lui plaît, autant qu’il en a envie. Certes, mais pas n’importe comment.

De même que le texte biblique redouble alors de prudence, nous rappelant à plusieurs reprises de nous abstenir de sang, et nous rappelant l’importance du cadre spatial des offrandes, le Ishbitzer souligne la nécessité d’encadrer cet élargissement symbolique et sensuel de l’être. Selon lui, il faut un processus de travail sur soi, dont le baromètre sera notre capacité de conserver la irah / l’émerveillement ou la révérence profonde pour la Source de Vie, y compris, devant le miracle du vivant que représente l’animal dont l’homme se repaîtra. Seulement si l’homme utilise sa force vitale vers cet émerveillement, en intention, et vers le service divin, en actes, alors il pourra voir sa zone d’action s’étendre au-delà de ses limites.

C’est le sens, nous dit le Mei Ha Shiloakh, de notre verset « Quand Dieu élargira tes frontières » : Dieu donnera à l’être humain une telle force pour l’avodah / le service divin, qu’il sera capable de manger de la viande sans dépasser ses limites :

Et voici l’explication [du verset] « quand l’Éternel ton Dieu élargira ta frontière » (Deutéronome 12:20) : c’est-à-dire qu’Il te donnera une force de travail telle que tu pourras aussi manger de la viande, sans avoir à sortir de ta frontière.

Il faut une conscience et une dévotion élargies pour se servir directement à la Source de Vie. Le Ishbitzer retourne ainsi, implicitement, l’argument convenu depuis le récit de Noah, selon lequel l’être humain peut manger de la viande parce qu’il est descendu d’un niveau spirituel. C’est au contraire parce que l’on mettra toute sa force dans le fait de révérer et de servir la Source de Vie, que l’on méritera d’être au plus proche de notre contact sensuel avec le vivant.

À une époque où nos sociétés occidentales sont écartelées, d’un côté entre les excès d’un néo-puritanisme végan qui ne cesse de faire le “procès de la chair3” et ceux d’une culture de consommation qui ressemble de plus en plus aux jeux du cirque, ce message a besoin d’être entendu.

Il a besoin d’être entendu plus encore après les horreurs des événements du 7 octobre, lors desquels les terroristes se filmaient meurtrissant des chairs humaines vivantes ou mortes, et aujourd’hui au sein de nos frontières, où nous frères meurtrissent les chairs de leurs prisonniers.

Oui, plus que jamais nous avons besoin du message de la Hassidout, et de faire précéder nos rencontres avec toute chair par celle avec la Source de Vie, une rencontre sous le signe de la ‘irah, la grande révérence pour la Vie qui seule pourra peut-être nous sauver de notre folie humaine.

  1. La deuxième fois au verset 23 du même chapitre. ↩︎
  2. Mordehaï Yosef Leiner, connu sous le nom de Ishbitzer Rebbe (1801-1854]) fut un grand maître hassidique et le fondateur de la dynastie Izhbitza-Radzyn. Il est surtout connu pour son ouvrage Mei HaShiloakh. ↩︎
  3. Selon les mots bien choisis du titre d’un ouvrage sur le “nouveau puritanisme” par mon ami David Isaac Haziza. ↩︎