Leylouy Nishmat Avi Mori Charles Haïm ben Tzvi Leben, qui nous a quittés le jour de Tou BeAv, il y a 6 ans.

Cette année, la lecture de la Parasha Ekev1 suit immédiatement la célébration de Tou BeAv, le 15 du mois de Av. Dans le calendrier juif, ces deux événements sont constamment associés, il n’y a jamais plus de deux semaines qui séparent les deux.

Mais au-delà de cette proximité calendaire, existe-t-il un lien plus profond entre la parasha de Ekev et ce que la tradition qualifie de « fête de l’amour » ? Cette fête pendant laquelle « les filles de Jérusalem sortaient pour danser dans les vignes. Et que disaient-elles ? « Jeune homme, lève les yeux, je te prie, et vois celle que tu choisis pour épouse »2.

La pluie et l’orgueil

Notre parasha poursuit le grand discours d’adieu que Moïse adresse au peuple d’Israël avant son entrée en terre de Canaan. L’une des craintes centrales de Moïse est que le peuple, une fois installé, n’en vienne à oublier le lien indéfectible qui l’unit au Divin. Dans le désert, la dépendance envers la Providence était totale et évidente (la manne, l’eau du rocher, les nuées). Mais qu’en sera-t-il lorsque la subsistance ne dépendra, du moins en apparence, que du travail de leurs propres mains ?

Pour prémunir le peuple contre toute arrogance, Moïse rappelle d’abord que l’installation sur cette terre n’est pas la récompense d’une quelconque « perfection » d’Israël, mais l’accomplissement de la promesse faite aux Patriarches :

דברים ט:ה
לֹא בְצִדְקָתְךָ וּבְיֹשֶׁר לְבָבְךָ אַתָּה בָא לָרֶשֶׁת אֶת־אַרְצָם… לְמַעַן הָקִים אֶת־הַדָּבָר אֲשֶׁר נִשְׁבַּע יְהֹוָה לַאֲבֹתֶיךָ לְאַבְרָהָם לְיִצְחָק וּלְיַעֲקֹב׃
Deutéronome 9:5

Ce n’est point à cause de ta justice ni de la droiture de ton cœur que tu entres en possession de leur pays […] mais pour accomplir la parole que l’Éternel a jurée à tes pères, à Abraham, à Isaac et à Jacob.

Moïse avertit ensuite les enfants d’Israël : la terre où ils pénètrent ne ressemble en rien à l’Égypte qu’ils ont connue :

  • L’Égypte repose sur un système autonome : l’eau provient du Nil et l’irrigation s’effectue mécaniquement, « à la main ou au pied » ;
  • Caanan ne possède pas de grand fleuve : sa fertilité dépend uniquement de la pluie du Ciel 3.

Comme l’expliquent le Ramban4 et le Malbim5, cette vulnérabilité géographique impose une posture d’humilité permanente. La réussite matérielle y est perçue comme un partenariat avec le Ciel :

מלבים על דברים יא:י

וארץ שחיותה מן המטר כלם צריכים בכל עת ועת לרחמי שמים שיתן להם מטר בעתו, אבל מצרים ששותה מן הנהר אין יושביה מצפים לרחמי שמים שכיון שהשקה הנהר את הארץ פעם א’ תתן הארץ את יבולה בטבע, וז »ש שהארץ אשר אתה בא שמה לרשתה לא כארץ מצרים היא אשר הטעם שיצאתם משם ולא נתן לכם את א »מ הוא מפני אשר תזרע את זרעך והשקית ברגלך כגן הירק וא »צ למטר שהוא השגחיי

Malbim sur Deutéronome 11:10

Ainsi, dans une contrée dont la vie dépend de la pluie, chacun a constamment besoin de la miséricorde du Ciel pour que la pluie soit accordée en temps voulu. En revanche, les habitants de l’Égypte – qui s’abreuve au Nil – n’attendent pas cette miséricorde céleste : une fois que le fleuve a irrigué la terre, celle-ci dispense naturellement ses richesses. C’est ce qu’exprime le verset en affirmant que « la terre dont vous allez prendre possession ne ressemble pas à la terre d’Égypte » ; la raison pour laquelle vous en êtes partis – et pour laquelle Il ne vous a pas donné l’Égypte – est que là-bas, on semait et on irriguait à pied, comme dans un potager, sans dépendre de la pluie providentielle.

Une fois la terre cultivée et la prospérité installée, survient cependant un risque psychologique universel : l’amnésie et l’orgueil6. L’homme en vient naturellement à se dire :

דברים ח:יז

וְאָמַרְתָּ בִּלְבָבֶךָ כֹּחִי וְעֹצֶם יָדִי עָשָׂה לִי אֶת־הַחַיִל הַזֶּה׃

Deutéronome 8:17

Et tu diras en ton coeur : « C’est ma propre force et le pouvoir de mon bras qui m’ont valu cette richesse. ».

Plusieurs commentateurs démontrent l’illusion d’une telle prétention, voici à nouveau le Malbim :

מלבים על דברים ח:יז

ואמרת, וגם לא תכנע מפני ה’ במה שתדע שגם עתה כל טובתך מידו הוא כי תאמר בלבבך כחי ועצם ידי עשה לי את החיל שהחיל והעושר שהשגתי עתה בא ע »י כחי ועצם ידי לא ע »י ההשגחה

Malbim sur Deutéronome 8:17

Et vous pourriez dire – en omettant de vous humilier devant le Seigneur, alors même que vous savez que tout bien provient de Lui : « C’est ma propre puissance et la force de ma main qui ont créé cette richesse pour moi ; la fortune et les biens que j’ai acquis sont le fruit de ma propre force et de mes capacités, et non de la Providence divine ».

Reggio7 montre l’absurdité logique de cette prétention :

ישר

ואמרת בלבבך, ואם עברו עליך עתים שלא היה לך אפילו לחם ומים, ובהכרח כפי הטבע היית מת ברעב ובצמא, איך אם כן תתפאר שרק בכחך עשית לך את כל החיל הזה, אין זה אלא ששכחת את כל הקורות אותך בימים שעברו ולא שמת לבך אליהם, לפיכך אני מזהירך היום זכור אל תשכח את כל התלאה אשר מצאתך בדרך, ומזה תדין בעצמך כי ה’ אלהיך הוא הנותן לך כח

YaShaR sur Deutéronome 8:17

Et tu pourrais dire en ton cœur – alors même que tu as traversé des périodes où tu manquais jusqu’au pain et à l’eau, et où, selon les lois de la nature, tu aurais inévitablement dû périr de faim et de soif : « Comment peux-tu alors te vanter d’avoir acquis toute cette richesse par ta seule force ? » Cela ne peut signifier qu’une chose : tu as oublié les événements du passé et tu as négligé d’y réfléchir. C’est pourquoi je t’adjure aujourd’hui : souviens-toi – n’oublie pas – de toutes les épreuves que tu as traversées en chemin ; tu dois en conclure par toi-même que c’est l’Éternel, ton Dieu, qui te donne la force…

Pour contrer cette amnésie spirituelle, la Torah formule une obligation précise : exprimer sa gratitude après avoir mangé.

דברים ח:י

וְאָכַלְתָּ וְשָׂבָעְתָּ וּבֵרַכְתָּ אֶת־יְהֹוָה אֱלֹהֶיךָ עַל־הָאָרֶץ הַטֹּבָה אֲשֶׁר נָתַן־לָךְ׃

Deutéronome 8:10

Tu mangeras, tu te rassasieras, et tu béniras l’Éternel, ton Dieu, pour le bon pays qu’Il t’a donné.

Les Sages ont enseigné que ce verset est le fondement biblique de la prière du Birkat Hamazon : אָמַר רַב יְהוּדָה: מִנַּיִן לְבִרְכַּת הַמָּזוֹן לְאַחֲרֶיהָ מִן הַתּוֹרָה – שֶׁנֶּאֱמַר: ״וְאָכַלְתָּ וְשָׂבָעְתָּ וּבֵרַכְתָּ״. / Rav Yehouda a dit : d’où dérive la mitsva de la Torah de réciter le Birkat Hamazon ?8

Qu’en est-il maintenant de Tou beAv ?

Six raisons pour aimer

Dans le Talmud, Rabban Shimon ben Gamliel affirme que le 15 Av et Yom Kippour sont les deux jours les plus joyeux de l’année. Concernant Tou BeAv, le Talmud explique cette joie par la fin de plusieurs interdictions et le retour de l’unité nationale9 :

  1. La fin de la mortalité au désert. Après la faute des explorateurs10, la génération du désert s’éteignait peu à peu. La quarantième année, aucune mort ne fut constatée. Le 15 Av, en voyant la pleine lune, le peuple comprit que la punition était levée.
  2. L’autorisation des mariages entre tribus. La règle imposant aux filles héritières de se marier au sein de leur propre tribu11 fut annulée, favorisant les rencontres et l’unité.
  3. La réintégration de la tribu de Benjamin. Après une tragique guerre civile12, le boycott matrimonial contre les rescapés de Benjamin fut levé un 15 Av, évitant la disparition d’une tribu.
  4. La fin des barrages routiers. Le roi Hoshea ben Elah fit retirer les postes de garde placés par Jeroboam Iᵉʳ un 15 Av, permettant à tous de retourner prier au Temple de Jérusalem13.
  5. La fin de la coupe du bois pour le Temple. Le 15 Av marquait la fin de la récolte du bois pour l’Autel (le soleil déclinant rendant le bois trop humide). Les nuits devenant plus longues, le Talmud recommande d’utiliser ce temps gagné pour étudier.
  6. L’inhumation des victimes de Beitar. Après la chute de Beitar en 135 de notre ère, l’empereur romain Hadrien avait interdit d’enterrer les morts. Le 15 Av, l’autorisation fut enfin accordée, et on découvrit que les corps ne s’étaient pas décomposés.

À première vue, aucun lien évident ne semble rattacher cette journée de Tou BeAv à notre parasha. Et pourtant, c’est précisément le dernier événement – la sépulture accordée aux victimes de Beitar –qui constitue le pont spirituel entre les deux.

Comme on l’a dit plus haut, c’est dans Ekev que se trouve la source du Birkat Hamazon. Le Talmud explique la constitution et la structure de cette prière de la manière suivante :

ברכות מח.ב

אָמַר רַב נַחְמָן:

מֹשֶׁה תִּקֵּן לְיִשְׂרָאֵל בִּרְכַּת ״הַזָּן״ בְּשָׁעָה שֶׁיָּרַד לָהֶם מָן.

יְהוֹשֻׁעַ תִּקֵּן לָהֶם בִּרְכַּת הָאָרֶץ כֵּיוָן שֶׁנִּכְנְסוּ לָאָרֶץ.

דָּוִד וּשְׁלֹמֹה תִּקְּנוּ ״בּוֹנֵה יְרוּשָׁלַיִם״. דָּוִד תִּקֵּן ״עַל יִשְׂרָאֵל עַמֶּךָ וְעַל יְרוּשָׁלַיִם עִירֶךָ״, וּשְׁלֹמֹה תִּקֵּן ״עַל הַבַּיִת הַגָּדוֹל וְהַקָּדוֹשׁ״

TB Berakhot 48b

Rav Nahman a dit :

« Moïse a institué pour Israël la bénédiction ‘Hazan’ (qui nourrit) car la manne était descendue pour eux.

Josué a institué pour eux la bénédiction ‘de la terre’ car ils sont rentrés dans la terre [d’Israël].

David et Salomon ont institué la bénédiction ‘boné Yerushalayim’ (qui construit Jérusalem) ; David a institué celle ‘pour Israël ton peuple et Jérusalem ta ville’ et Salomon a institué celle ‘pour le Temple grand et saint’. »

Ces bénédictions correspondent parfaitement au message de notre parasha : se souvenir que la subsistance, la nourriture et la terre d’où elles proviennent sont des dons divins.

Un signe dans les ténèbres

La 4ᵉ bénédiction, quant à elle, a été ajoutée bien plus tard par les Sages de Yavné, en souvenir du miracle de Beitar survenu un 15 Av :

״הַטּוֹב וְהַמֵּטִיב״ בְּיַבְנֶה תִּקְּנוּהָ כְּנֶגֶד הֲרוּגֵי בֵּיתָר. …

״הַטּוֹב״ – שֶׁלֹּא הִסְרִיחוּ,

״וְהַמֵּטִיב״ – שֶׁנִּיתְּנוּ לִקְבוּרָה

[La bénédiction] ‘qui est bon et qui fait le bien’ a été instituée [par les Sages] à Yavneh en référence aux morts de Beitar…

‘Qui est bon’, car les corps ne se sont [miraculeusement] pas décomposés ;

‘Qui fait le bien’, car les corps ont pu être enterrés [dignement].

Le lien établi par les Sages entre le repas quotidien et le drame de Beitar n’est pas évident de prime abord. 

Dans une étude intitulée « Dieu dans les moments tragiques » qui fait partie d’un enseignement sur la fête de Hanoucca, le Rav David Fohrman propose une analyse très touchante de ce qu’il appelle les « miracles non nécessaires »14.

En effet, à première vue, le miracle de Beitar ne change pas le cours des choses : la guerre est perdue, des milliers de personnes sont mortes et l’exil commence. En quoi le fait que les corps ne pourrissent pas est-il une « bonne nouvelle » ? Le miracle n’annule pas la catastrophe.

Le Rav Fohrman explique qu’à côté des miracles « pratiques » – comme la manne ou la pluie, qui répondent à un besoin matériel immédiat (manger, boire, vivre) – il y a ces « miracles non nécessaires », les miracles de relation : ils ne résolvent pas le problème matériel, mais fonctionnent comme un signe d’affection. C’est le cas par exemple de la petite fiole d’huile de Hanoucca (qui n’était pas strictement indispensable d’un point de vue halakhique), ou du fait que Joseph, vendu comme esclave, soit transporté par une caravane parfumée d’épices plutôt que de senteurs désagréables. Cela ne changeait pas son statut d’esclave, mais c’était un clin d’œil de la Providence.

Le miracle de Beitar appartient à cette seconde catégorie : il n’a pas effacé le drame, mais il a montré qu’au milieu des ténèbres de la défaite, Dieu n’avait pas abandonné Son peuple.

La structure du Birkat Hamazon réunit ainsi les messages de la Parasha Ekev et de Tou BeAv :

  • Les trois premières bénédictions (en lien avec Ekev) répondent à l’injonction : « Tu mangeras, tu te rassasieras et tu béniras… ». Elles nous rappellent à chaque repas que notre nourriture et nos réussites économiques ne sont pas uniquement le fruit de nos efforts, mais d’abord un don du Ciel.
  • La quatrième bénédiction (en lien avec Tou BeAv) vient nous révéler que notre lien avec Dieu dépasse largement ce cadre de la prospérité matérielle.

En intégrant la mémoire de Beitar à la fin de chaque repas, les Sages ont voulu lier ces deux vérités : nous remercions Dieu quand tout va bien et que nous mangeons à notre faim, mais nous nous rappelons aussi que Sa présence toujours nous accompagne, même aux heures les plus sombres de l’Histoire.

  1. Deutéronome 7:12-1:25. ↩︎
  2. TB Taanit 26b. ↩︎
  3. Deutéronome 11:10-12. ↩︎
  4. Rabbi Moïse ben Nahman, Gérone 1195-Acre 1270. ↩︎
  5. Rabbi Meïr Leibush ben Jehiel Michel Weiser, Volotchysk 1809-Kiev 1879. ↩︎
  6. Deutéronome, 8:12-13. ↩︎
  7. Rabbi Isaac Samuel Reggio (YaShaR), Italie 1784-1855. ↩︎
  8. TB Berakhot 21a. ↩︎
  9. TB Taanit 30b-31a. ↩︎
  10. Nombres 14. ↩︎
  11. Nombres 36:6-9. ↩︎
  12. Voir le récit dans Juges 19–21. ↩︎
  13. I Rois 12:28-29. ↩︎
  14. Voir la vidéo ici. ↩︎