Un Daat Torah ancré dans le réel
Dans la série sur le Daat Torah, qui se propose d’explorer les limites de l’autorité rabbinique, il convient de citer l’avis du Rav Aharon Lichtenstein.
Rav Lichtenstein, décédé en 2015, fut le Rosh Yeshiva de Har Etzion, une des plus grandes et anciennes Yeshivot Hesder1 d’Israël. Il est considéré comme une autorité halakhique et morale. Il fut l’élève du Rav Ytshak Hutner zal et du Rav Soloveitchik zal, dont il devint le gendre. Il dirigea durant plusieurs années le séminaire rabbinique de la Yeshiva University. En plus d’être un très grand érudit, Rav Lichtenstein était également versé dans les matières profanes et possédait un doctorat en littérature anglaise, obtenu à Harvard. Une figure passionnante, débordante d’érudition, malheureusement méconnue du public francophone.
Dans un podcast en trois parties disponible en ligne2, Rav Lichtenstein s’intéresse au concept de Daat Torah et à son interprétation moderne.
En résumé, Rav Lichtenstein considère que le Daat Torah existe ; il estime que notre rapport aux grands de la Torah ne saurait être identique à celui que nous entretenons avec les experts des sciences exactes. La Torah, nous dit-il, n’est pas technocratique – c’est une Torah de vie : « elle est notre vie et la prolongation de nos jours, et selon elle, nous nous conduirons jours et nuits ».
Cependant, nous explique Rav Lichtenstein, il ne peut y avoir de Daat Torah (avis toranique) sans daat – à comprendre ici comme « bon sens » ainsi que « connaissance ». Ainsi, « tout érudit qui n’a pas de daat, une carcasse vaut mieux que lui ! – sous-entendu : un érudit sans bon sens est inutile, voire nuisible.3 Pareillement, il n’est pas imaginable qu’un homme tranche des problèmes qu’il ne connaît pas.
Prenant Maïmonide comme exemple type, Rav Lichtenstein explique que si celui-ci était considéré comme un guide par ses fidèles, c’était avant tout parce qu’il ne vivait pas coupé du monde.
Le sage à qui l’on demande conseil doit, selon Rav Lichtenstein, posséder trois qualités minimales :
- Comprendre l’état d’esprit de la personne qui se trouve en face de lui.
- Comprendre le contexte et la situation.
- Posséder un esprit critique lui permettant de déterminer s’il est apte à répondre à la question, et le courage de dire « je ne sais pas » si ce n’est pas le cas.
C’est uniquement dans ce cas, nous dit-il que le Daat Torah est envisageable. Le rabbin n’est pas un oracle, mais une personne réfléchie, érudite, qui comprend la situation et qui connait ses limites. Il cite en exemple le Rav Shlomo Zalman Auerbach4, qui répondait souvent aux gens venant lui demander conseil, qu’il ne savait pas.
Autrement dit, si le Daat Torah existe bel et bien, il ne comporte rien de mystique. L’autorité religieuse consultée répond selon ses connaissances ; celles-ci ne sont pas tombées du ciel, mais ont été acquises par l’étude et l’expérience.
Quand l’ignorance se pare de mystique
En ce qui concerne l’utilisation moderne du concept, le Rav Lichtenstein se montre bien plus critique. Il observe que nombreux sont les « Grands en Torah » de notre époque qui ont adopté une approche éducative coupée du monde : ils ont érigé de hautes murailles autour du Beth Hamidrash, s’assurant qu’aucune réalité extérieure ne puisse y pénétrer. Or, après des décennies de cet isolement total, ces mêmes hommes émergent auréolés du titre de Gadol et s’arrogent une autorité qui dépasse largement le domaine religieux. On leur demande alors de trancher des questions relevant de domaines qu’ils ont précisément fuis et ignorés toute leur vie.
Certains justifient cette autorité par des dons mystiques ou miraculeux. Rav Lichtenstein rejette fermement cette idée : fonder une autorité aussi discutable sur la mystique lui semble non seulement inapproprié, mais dangereux.
Ou comme le disait le Rav Elie Kahn zal au nom de Rav Lichtenstein, son maître : les erreurs des dirigeants religieux ne proviennent pas de leur méconnaissance en Torah, mais de leur méconnaissance du monde qui les entoure.
Contenu issu du blog Aderaba,, publié pour la première fois le 1 février 2012.
- Une yeshiva hesder est un programme d’études talmudiques avancées combinant formation religieuse et service militaire au sein de l’armée israélienne, généralement dans un cadre réligieux-sioniste. Ce modèle permet aux jeunes hommes orthodoxes d’accomplir leur devoir militaire tout en poursuivant l’étude de la Torah. ↩︎
- Voir ici. ↩︎
- Voir Vayikra Rabba 1. ↩︎
- Jérusalem 1910-1995, Rosh Yeshiva de la Yeshiva Kol Torah et gran décisionnaire halakhique. ↩︎