L’affaire Rav Mordechaï Elon

En août 2013, le Rav Mordechaï Elon a été reconnu coupable d’abus sexuels sur mineurs et d’abus de pouvoir. L’affaire avait débuté il y a trois ans, lorsqu’un forum composé de rabbins et de personnalités publiques du monde religieux-sioniste avait émis plusieurs sévères accusations contre Elon.

Rabbin extrêmement charismatique, Mordechaï Elon attirait des foules de jeunes à ses cours. Ce fut un choc pour eux de découvrir qu’un forum composé des plus célèbres rabbins du monde religieux-sioniste accusait Elon d’actes terribles, qui plus est sur ses propres élèves, et par abus de pouvoir.

Et pourtant… malgré la condamnation, certains se sont précipités pour voir le Rav Elon et l’assurer de leur fidélité absolue. La presse s’est empressée de s’emparer des images des élèves enlaçant leur maître alors que celui-ci venait justement d’être condamné pour des cas ayant commencé par d’« innocentes » enlaçades.

Les dangers de l’infaillibilité rabbinique

Cette affaire extrêmement médiatisée a été suivi par d’autres, qui ont secoué le monde réligieux : on peut citer les cas de Haïm Walder et Yehuda Meshi-Zahav en Israël, des rabbins Baruch Lanner, Israël Weingarten et Joel Kolko aux Etats-Unis1. Ces scandales successifs doivent faire réfléchir et amener le public religieux à plusieurs conclusions. Le premier point est d’admettre la présence non négligeable d’agresseurs sexuels dans le monde rabbinique, en rappelant qu’étouffer ce genre d’affaires revient à achever les victimes déjà largement traumatisées2.

Le deuxième point, sur lequel je voudrais me concentrer, et de reconnaître les limites et dangers de l’infaillibilité que l’on prête aux rabbins. A mon sens, le plus terrible n’est pas d’admettre la présence de rabbins pervers, mais de savoir que ceux-ci peuvent agir quasi-librement tant ils sont sûrs que nul n’osera remettre en question leur présumée sainteté. Se taire, refuser de « dire du mal » parce qu’après tout il s’agit d’un rabbin, c’est collaborer directement.

La Torah et le discernement individuel face à l’autorité

Force est de constater à quel point le monde religieux s’est éloigné du message pourtant clair de la Torah. Je fais allusion au 13e chapitre du Deutéronome, que je vous invite à lire entièrement en hébreu ou en français dans l’onglet Supports d’étude.

De quoi parle-t-on ? D’un prophète faiseur de miracles. Pour l’époque biblique, cette figure est l’équivalent de ce que nous nommerions aujourd’hui un Gadol haDor, « grande de la génération », mais avec les miracles en plus. Et voilà que ce prophète, qui aurait prouvé son pouvoir en faisant un miracle explicite, appelle les gens à transgresser un interdit de la Torah. Évidemment, il n’est pas fou et on suppose qu’il ne lance pas cet appel sans une justification religieuse solide. Pourrait-on reprocher au fidèle, simple mortel, de croire le saint prophète faiseur de miracles ? Oui, répond la Torah. Oui, car chaque Juif et Juive est doté(e) de sa propre intelligence et de ses propres capacités de discernement. Il ne peut pas se cacher derrière la figure du prophète pour justifier un interdit.

D’aucuns objecteront que la Torah elle-même nous appelle à écouter fidèlement les Sages, sans mettre en doute leurs paroles – notamment à travers l’interprétation de Rashi sur le verset du Deutéronome enjoignant de ne s’écarter des décisions des Sages « ni à droite ni à gauche »3. Pourtant, le Talmud de Jérusalem4 donne une lecture strictement contraire à celle de Rashi. Le Gaon de Vilna corrige la version du Midrash5 ayant apparemment inspiré Rashi, et la plupart des exégètes considèrent que dans tous les cas, ce verset ne parle que du Grand Sanhédrin de Jérusalem6.

Mais même pour ceux adhérant à la vision extrême, il est clair que cette confiance presque-absolue s’arrête dès qu’un interdit est enfreint. Rashi lui-même ne pourrait contredire le Talmud, nous rappellant constamment qu’entre les paroles du maître et de son élève, qui écoute-t-on ?7, formule poétique employée pour souligner qu’avant de craindre les Sages, nous devons surtout craindre Dieu.

Or c’est précisément là que réside le problème : lorsque la crainte du rabbin se substitue à la crainte de Dieu, on a perdu de vue l’essentiel. Car le rabbin, aussi éminent soit-il, n’est jamais que le serviteur d’un Maître qui lui est infiniment supérieur.

Une seule et unique voie

À bien des égards, ce glissement de Dieu au rabbin rappelle l’interprétation que donne Maïmonide de la naissance de l’idolâtrie8. Pour lui, celle-ci naquit d’une erreur. Craignant de servir directement Dieu, les hommes préférèrent le servir indirectement à travers ses serviteurs, les astres et la Nature. En quelques générations, ils oublièrent Dieu et se mirent à servir les astres comme de vrais dieux.

Je ne doute pas un instant des bonnes intentions des Juifs accordant une confiance débordante aux rabbins, mais cette confiance, si elle n’est pas accompagnée d’une bonne dose d’esprit critique, est dangereuse et contraire même à l’esprit du judaïsme.

Après nous avoir demandé de fuir les prophètes impies, la Torah nous rappelle la seule et unique voix que nous devons suivre :

דברים יג:ה

אַחֲרֵי יְהֹוָה אֱלֹהֵיכֶם תֵּלֵכוּ וְאֹתוֹ תִירָאוּ וְאֶת־מִצְוֺתָיו תִּשְׁמֹרוּ וּבְקֹלוֹ תִשְׁמָעוּ וְאֹתוֹ תַעֲבֹדוּ וּבוֹ תִדְבָּקוּן׃

Deutéronome 13:5

C’est l’Éternel, votre Dieu, qu’il faut suivre, c’est lui que vous devez craindre ; vous n’observerez que ses préceptes, n’obéirez qu’à sa voix; à lui votre culte, à lui votre attachement.

Ce verset rythmé met en exergue le pronom personnel désignant Dieu, par opposition aux prophètes, qu’on ne suit que si leur message ne contredit pas celui de Dieu. C’est Lui qu’il faut craindre et aimer, Lui qu’il faut écouter, et c’est à Sa loi que nous devons adhérer.

Conclusion

En faisant des rabbins des êtres qui ne fautent pas, nous avons encore une fois perverti le message de la Torah, qui nous raconte avec précision les fautes des grandes figures bibliques. Nous avons perverti le message du Talmud, qui nous livre aussi un large panel de fautes commises par les Sages. Nous terminons avec les mots de Rav Yaakov Medan, directeur de la Yeshivat Har Etzion, qui avait tenu les propos suivants après l’affaire Elon :

Les Sages nous racontent les fautes de Moïse, et il en avait plus d‘une. Nous connaissons également les fautes d’Abraham et de Jacob. Pourtant, nous ne connaissons pas la moindre faute [commise par] Rabbi Akiva Eiger (18e siècle) ou par le Hazon Ish (20e siècle). Il n’y a pas très longtemps, les maisons d’études ont commencé à croire que les grands érudits n’ont pas de mauvais penchant, que tous leurs actes sont parfaits, et que si certains nous étonnent, c’est que nous sommes nous-même manquants. La Torah nous apprend à nous confronter à l’échec et à le corriger. Elle nous apprend que nous ne pouvons être dispensés d’un combat quotidien et extenuant avec nos passions, et cela, quel que soit notre niveau d’érudition ou de crainte de Dieu. Moi-même, Rosh Yeshiva dont l’occupation quotidienne est la Tora et la crainte du Ciel, je vous le dis officiellement : il n’y a pas un jour où je suis dispensé d’une guerre contre mon mauvais penchant, qui m’attire de nombreuses façons, et ce n’est pas toujours moi qui gagne.9

  1. La France a aussi connu des cas de rabbins prédateurs, voir cet article de 2022. ↩︎
  2. Voir le post Facebook d’Emmanuel Bloch publié suite à l’affaire Elon. ↩︎
  3. Voir l’article du site Une critique du totalitarisme réligieux. ↩︎
  4. T.J. Horayot 1:1. ↩︎
  5. Voir les annotations du Gra sur le Midrash Sifri, Shoftim 154. ↩︎
  6. Voir entre autres Maimonide, Mishné Tora, Hilkhot Mamrim, 1:1 et Rabbi Yehouda Halevy, Kouzari, 3:39. ↩︎
  7. Cette formule apparaît dans plusieurs endroits, par exemple dans Baba Kama 56a et Kidoushin 42b. ↩︎
  8. Maïmonide, Mishné Tora, Hilkhot Ovdei Kokhavim 1:1. ↩︎
  9. Pour lire le discours complet en hébreu, voir ici. ↩︎

Contenu issu du blog Aderaba, publié pour la première fois le 11 août 2013, mis à jour le 21 avril 2026.