Après le déluge, Dieu donne au monde le premier signe d’alliance de la Torah, le premier ot :
וַיֹּאמֶר אֱלֹהִים זֹאת אוֹת־הַבְּרִית אֲשֶׁר־אֲנִי נֹתֵן בֵּינִי וּבֵינֵיכֶם וּבֵין כׇּל־נֶפֶשׁ חַיָּה אֲשֶׁר אִתְּכֶם לְדֹרֹת עוֹלָם׃
Et Dieu dit : « Voici le signe de l’alliance que J’établis entre Moi et vous, et tout être vivant qui est avec vous, pour les générations à venir ».
Ce signe a pourtant une particularité étonnante : celui qui doit le regarder, c’est Dieu1.
וְהָיְתָה הַקֶּשֶׁת בֶּעָנָן וּרְאִיתִיהָ לִזְכֹּר בְּרִית עוֹלָם בֵּין אֱלֹהִים וּבֵין כׇּל־נֶפֶשׁ חַיָּה בְּכׇל־בָּשָׂר אֲשֶׁר עַל־הָאָרֶץ׃
Cet arc sera dans le nuage, Je le verrai et Je me souviendrai de l’alliance éternelle entre Dieu et toute créature vivante sur terre.
De quoi Dieu doit-Il Se souvenir ? Quelques versets plus haut, Il promet :
וַיֹּאמֶר יְהֹוָה אֶל־לִבּוֹ לֹא־אֹסִף לְקַלֵּל עוֹד אֶת־הָאֲדָמָה בַּעֲבוּר הָאָדָם כִּי יֵצֶר לֵב הָאָדָם רַע מִנְּעֻרָיו…
L’Éternel dit dans son cœur : » Je ne maudirai plus la terre à cause de l’Homme, car l’instinct du cœur de l’Homme est mauvais dès sa jeunesse… »
Le verset est assez troublant : la raison invoquée pour ne plus punir est exactement celle qui avait justifié le déluge ! Le rabbin italien Umberto Cassuto2, dans son commentaire de la Genèse, relève deux lectures possibles de ce « car ».
Selon la première, le mot justifie la clémence : l’être humain étant mauvais dès sa jeunesse, Dieu n’aurait d’autre choix que que de le pardonner. Cassuto reconnaît que cette lecture semble la plus conforme à la formulation biblique, mais il la rejette sur le fond. Avant le déluge, la nature humaine était décrite dans les mêmes termes, et c’est précisément cela qui avait déclenché la décision de Dieu d’envoyer le déluge :
וַיַּרְא יְהֹוָה כִּי רַבָּה רָעַת הָאָדָם בָּאָרֶץ וְכׇל־יֵצֶר מַחְשְׁבֹת לִבּוֹ רַק רַע כׇּל־הַיּוֹם׃ וַיִּנָּחֶם יְהֹוָה כִּי־עָשָׂה אֶת־הָאָדָם בָּאָרֶץ וַיִּתְעַצֵּב אֶל־לִבּוֹ׃ וַיֹּאמֶר יְהֹוָה אֶמְחֶה אֶת־הָאָדָם אֲשֶׁר־בָּרָאתִי…
L’Éternel vit que la méchanceté de l’Homme était grande sur terre, et que l’instinct des pensées de son cœur était constamment mauvais. L’Éternel se repentit d’avoir fait l’Homme sur la terre et il s’affligea dans son cœur. Et l’Éternel dit: « J’effacerai l’Homme que j’ai créé de dessus la face de la terre… »
Selon la logique, le penchant humain pour le mal ne peut pas devenir soudain un motif de pardon alors qu’il avait était motif de destruction. Cassuto propose donc une deuxième intérpretation : le mot « car » servirait à expliquer la malédiction elle-même : Dieu ne maudira plus la terre à cause du mal que l’être humain fait ; la terre qui a payé pour les méfaits d’Adam, de Cain et de la génération du déluge3 est libérée de cette malédiction.
Cassuto relève une différence subtile entre les deux versets. Avant le déluge, le texte dit « tout le penchant », « rien que le mal », « tout le jour » ; après, simplement « le penchant », « mauvais », « dès sa jeunesse ». Le diagnostic est le même, seul le ton a changé. Là où le mal humain servait à justifier le châtiment, il fallait le décrire dans toute son ampleur ; ici, il n’est mentionné qu’en passant, au sein d’une décision dictée par la mesure de miséricorde, middat ha-rahamim.
Rien n’a changé dans l’être humain ; c’est le regard de Dieu sur lui qui a changé. L’arc-en-ciel, qui apparaît dans les nuées de pluie, rappelle cette décision : une alliance conclue avec une humanité qui n’a pas changé.
Dans la suite du récit, les signes changent de mains. Le ot suivant est la circoncision :
וּנְמַלְתֶּם אֵת בְּשַׂר עׇרְלַתְכֶם וְהָיָה לְאוֹת בְּרִית בֵּינִי וּבֵינֵיכֶם׃
Vous circoncirez la chair de vos prépuces et ce sera le signe de l’alliance entre Moi et vous.
L’arc est dans le ciel, la circoncision est dans la chair. Alors que Dieu fait l’arc, ce signe-là, Abraham doit le faire lui-même.
Vient ensuite le Shabbat :
שָׁמְרוּ בְנֵי־יִשְׂרָאֵל אֶת־הַשַּׁבָּת לַעֲשׂוֹת אֶת־הַשַּׁבָּת לְדֹרֹתָם בְּרִית עוֹלָם׃ בֵּינִי וּבֵין בְּנֵי יִשְׂרָאֵל אוֹת הִוא לְעֹלָם…
Les enfants d’Israël garderont le Shabbat pour faire le Shabbat dans toutes leurs générations, une alliance éternelle. Entre Moi et les enfants d’Israël c’est un signe éternel…
Le signe s’inscrit désormais dans le temps, et il faut le garder chaque semaine. L’alliance que Dieu seul portait devient une alliance que les Hommes portent aussi.
Racontée ainsi, l’histoire pourrait ressembler à une échelle : d’abord une humanité imparfaite que l’on ne peut qu’épargner, puis Abraham, puis Israël, chaque degré meilleur que le précédent. Mais la Torah elle-même barre la route à cette lecture. Moïse le dit sans détour : la terre n’est pas donnée au peuple « à cause de ta justice… car tu es un peuple au cou raide4 ».
La preuve la plus convaincante est l’emplacement au sein du récit biblique du signe du Shabbat. Le chapitre 31 de l’Exode se clôt sur le verset que l’on vient de citer, nous indiquant que le Shabbat est ce signe de l’alliance entre Dieu et le peuple, un signe qui définit désormais le temps et l’espace. Le chapitre 32 s’ouvre… sur le veau d’or. À peine le signe reçu, le peuple montre que le penchant du cœur humain reste mauvais dès sa jeunesse ! Ce qui le sauve est ce qui avait sauvé le monde après le déluge : la miséricorde divine, que Moïse implore sur la montagne et que Dieu révèle dans les treize attributs5.
Le passage du ciel à la chair, puis à la semaine, n’est donc pas une progression du mérite, mais de la responsabilité. Un signe gravé dans la chair ou gardé chaque septième jour est un signe que l’on peut trahir. Porter un signe ne fait pas de nous des êtres meilleurs : c’est prendre sa part d’un fardeau que, au temps de Noé, Dieu portait seul. Le Talmud enseigne que du vivant de Rabbi Yehoshoua ben Lévi, on ne vit jamais d’arc-en-ciel : une génération qui compte un tel juste n’a pas besoin du signe6. Porter l’alliance, c’est peut-être cela : rendre l’arc-en-ciel moins nécessaire.
- C’est peut être pour cela aussi que les Sages enseignent qu’il est interdit de contempler l’arc-en-ciel (voir TB Haguiga 16a). ↩︎
- Florence 1883-Jérusalem 1951. Rabbin et professeur à l’Université de Florence, il émigra après les lois raciales en Israël où il occupa la chaire d’études bibliques à l’Université Hébraïques de Jérusalem. ↩︎
- Voir Genèse 3:17, 4:11 et 6:11-12. ↩︎
- Deutéronome 9:6. ↩︎
- Voir Exode 34:6-7. ↩︎
- TB Ketoubot 77b. ↩︎