S’il y a bien une fête juive digne des Mille et une Nuits, c’est l’histoire de Pourim : dans le passé lointain d’un royaume mythique assimilé à la Perse, un roi narcissique cherche une nouvelle épouse car il vient de mettre à mort la sienne ; au même moment, son conseiller arriviste cherche à éradiquer toute une population du royaume car l’un d’entre eux refuse de se prosterner devant lui. Et voilà que l’ennemi déclaré, comme la nouvelle élue, sont tous deux juifs.
Lorsqu’elle décide d’intervenir pour sauver les siens, la reine Esther (dont le prénom dit “cachée”), mobilisant la faiblesse pour les banquets de son royal époux, prend le risque de dévoiler son identité et demande que celui qui a voulu la mort des siens connaisse lui-même ce sort.
וּבִשְׁנֵים עָשָׂר חֹדֶשׁ הוּא־חֹדֶשׁ אֲדָר … בַּיּוֹם אֲשֶׁר שִׂבְּרוּ אֹיְבֵי הַיְּהוּדִים לִשְׁלוֹט בָּהֶם וְנַהֲפוֹךְ הוּא אֲשֶׁר יִשְׁלְטוּ הַיְּהוּדִים הֵמָּה בְּשֹׂנְאֵיהֶם׃
Et au douzième mois, qui est le mois d’Adar, (…) le jour où les ennemis des Juifs espéraient dominer sur eux — il en fut l’inverse : les Juifs dominèrent sur ceux qui les haïssaient.
Cette expression, point tournant de la phrase, incarne l’ethos de Pourim : le revirement des circonstances. Mais le retournement central de l’histoire de Pourim commence en vérité dans la tête d’Esther. La nuit ou son oncle Mordekhai vient lui dire de plaider auprès du roi pour sauver son peuple, elle commence par protester ; elle craint pour sa vie.
Hashgaha et choix
Qu’a dit Mordekhai pour convaincre Esther de surmonter sa peur et de choisir de passer à l’action ?
…אַל־תְּדַמִּי בְנַפְשֵׁךְ לְהִמָּלֵט בֵּית־הַמֶּלֶךְ מִכׇּל־הַיְּהוּדִים׃ כִּי אִם־הַחֲרֵשׁ תַּחֲרִישִׁי בָּעֵת הַזֹּאת רֶוַח וְהַצָּלָה יַעֲמוֹד לַיְּהוּדִים מִמָּקוֹם אַחֵר וְאַתְּ וּבֵית־אָבִיךְ תֹּאבֵדוּ וּמִי יוֹדֵעַ אִם־לְעֵת כָּזֹאת הִגַּעַתְּ לַמַּלְכוּת׃
…Ne t’imagine pas dans ton être que tu échapperas, au sein du palais royal, (du sort) de tous les Juifs. Car si tu restes silencieuse en ce temps-ci, le salut et la délivrance se lèveront pour les Juifs d’un autre lieu, et toi et la maison de ton père vous périrez. Et qui sait si ce n’est pas pour un temps comme celui-ci que tu es parvenue à la royauté ?
Il lui dit deux choses essentielles, bien qu’elles puissent paraître contradictoires : premièrement, refuser ne la sauvera pas nécessairement elle – mais le peuple par contre, sera sauvé, même si cela ne passera pas par elle. Deuxièmement, peut-être est-ce précisément pour cela qu’elle est devenue reine.
Les deux assertions sousentendent un même message, qui est à la fois affirmation et défi : Mordekhai pose le principe d’une providence divine – hashgaha pratit – et il rappelle à Esther que cette providence nous appelle à agir. C’est la providence, selon Mordekhai, qui a mis les joueurs sur l’échiquier, et c’est elle, quels que soient ses chemins, qui sauvera son peuple. Mais, comme Dieu dans le monde, la providence est vulnérable : dans un sens, elle a besoin de nous. Si on n’y croit pas, dit Maïmonide, elle n’existe pas dans nos vies. Et si on ne répond pas à son invitation, alors rien ne se passera.
C’est l’un des enseignements les plus profonds de l’histoire de Pourim : la providence passe par l’humain, et c’est notre choix d’agir qui l’active, ou non. Hashgaha pratit signifie « supervision individuelle”, ou “souci du particulier”. C’est une façon de dire que Dieu, la source de vie, veille sur tout et sur tous. Cela ne signifie pas pour autant que le doigt divin se donne toujours à sentir comme une caresse. Parfois la providence prend les traits de circonstances favorables – Esther est belle et elle choisie comme reine. Parfois elle prend les traits de circonstances défavorables – Haman est arrivé au pouvoir, et décide la mort des tous les Juifs.
Hashgaha et foi
Choisir de voir la hashgaha là où d’autres voient le hasard s’accompagne nécessairement d’un autre choix : la foi, emouna. La foi dans une perspective juive s’exprime dans le fait de dire, avec le Talmud, que גַּם זוֹ לְטוֹבָה – “cela aussi (sera) pour le bien”1.
C’est le choix qu’a fait Viktor Frankl, survivant des camps de concentration, où il avait perdu sa femme et sa fille, et qui a fait naître de sa vie brisée une méthode thérapeutique qui depuis aide des millions à trouver du sens. C’est le choix d’Elie Sharabi, survivant de captivité dans les tunnels de Gaza, où il a perdu sa femme, ses filles et son frère, en aidant désormais, par ses paroles et écrits, des milliers d’autres à trouver la force de continuer lorsque tout s’effondre. Et c’est le choix que fit Esther, lorsqu’elle décida de risquer sa vie pour sauver la nôtre, dans un contexte où tout semblait voué à l’arbitraire, comme l’indique le nom même de la fête : Pourim de פור, le sort.
Selon la pensée juive, le hasard n’est qu’un déguisement de Dieu. Croire en la hashgaha revient à décider que ce déguisement fait partie d’un plan divin- même si celui-ci prend parfois les traits d’une “grâce féroce” (fierce grace) selon les mots de Ram Dass, venant bousculer et parfois déconstruire quelque chose du monde que l’on connaissait, afin quelque chose d’autre advienne.
Le choix humain dans le plan divin
Or ce plan divin, nous enseigne l’histoire d’Esther, c’est à nous de le révéler. La foi en Dieu ou en la hashgaha n’est que le décor sur lequel est appelée à s’exprimer l’action humaine. C’est bien à notre initiative que Dieu en appelle. De même que tout Juif est invité à ne pas se croire objet du sort, il est invité à ne pas se vivre en objet passif de la hashgaha.
L’une des illustrations les plus éloquentes de ce principe nous se trouve dans la Torah : au moment de la sortie d’Egypte, juste avant l’ouverture providentielle de la Mer de joncs, le peuple poursuivi par un pharaon vengeur, Dieu ne dit pas à Moïse : « n’ait pas peur, Je vous sauverai ». Il lui dit :
מַה־תִּצְעַק אֵלָי דַּבֵּר אֶל־בְּנֵי־יִשְׂרָאֵל וְיִסָּעוּ׃
Que viens tu crier (à l’aide) à Moi ? Dis leur d’avancer !
Dans la perspective juive, il ne suffit pas de croire en la présence divine dans nos vies, pour nous tirer de situations difficiles. C’est à nous d’agir. C’est peut être l’un des messages les plus beaux, à mon sens, de la fête de Pourim : entre le sort et la providence, il y a un interstice. Nous avons le choix de nos actions, qui elles aussi ont le pouvoir d’infléchir le sort. Mais en réalité, il n’y a même pas de sort. Il y a des défis, et des invitations de la vie à choisir comment l’on veut vivre.
Le choix de prendre le risque de changer le cours des choses, c’est ce qu’ont fait les résistants à l’occupation allemande lors de la seconde guerre mondiale. C’est le choix qu’a fait la population iranienne en se soulevant en janvier 2026, dans une lutte pour la liberté qui n’est pas terminée. C’est le choix de la perspective juive sur la condition humaine. Ce principe est exprimé dans l’une des phrases de la mishna la plus chère à mon coeur, dans les pirkei avot :
הַכֹּל צָפוּי, וְהָרְשׁוּת נְתוּנָה
Tout est pré-vu, mais le pouvoir d’agir est donné.
Le choix d’Esther : un courage réaliste
Dans l’étrange théâtre du monde, le choix d’Esther est l’interstice entre le sort et la providence ; la fine ligne entre l’enchevêtrement de circonstances qui semblent parfois implacable et le risque de faire assez confiance à la vie pour poser des actes qui peut-être permettront de renverser des situations qui semblent sans issue. Sous couvert de bouffonneries et d’épique pantagruélique, c’est ce que nous rappelle, chaque année, l’histoire de Pourim, en traçant le cercle de cette danse entre hashgaha, emouna et behira hosfshit – libre arbitre.
Moi qui écris et vous qui me lisez, n’avons peut-être pas une révolution à faire, ou un peuple à sauver – ou peut être que si, chacun de nous à notre échelle. Nous avons toutes et tous été propulsés dans des circonstances de vie que nous n’avions pas choisies. Et nous sommes tous appelés à être la reine Esther de notre petit monde. Parfois les choix sont minuscules. Parfois ils sont paradigmatiques. Mais c’est à travers chacun d’entre eux que l’on brodera la splendide tapisserie de nos vies. Alors, autant qu’elle soit belle.
Hag Sameah !
- TB Taanit 21a ↩︎