En lisant la parasha de Ki Tavo d’une traite, on est frappé par un phénomène singulier. Moïse semble revenir, alya après alya (à l’exception de la sixième qui contient le texte des malédictions), sur les deux mêmes mots : שמע/écoute et היום/aujourd’hui.

On pourrait y voir une lassitude de style, la fatigue d’un vieil homme en fin de discours. Mais on peut aussi voir autre chose. Moïse sait qu’il ne sera bientôt plus là pour reformuler et expliquer au peuple le message divin. Ce qu’il répète, ce sont donc les choses, les paroles – דברים, le nom même du livre qui porte cette parasha – qui doivent absolument rester, exactement comme le fait un enseignant avec ses élèves, ou un parent avec son enfant. Et à y regarder de près, ces deux mots ne sont pas juxtaposés par hasard. Ils dessinent, du début à la fin de la parasha, une trajectoire précise.

Écouter : bien plus qu’obéir

Si l’hébreu biblique a bien un verbe pour « commander » – לצות, répété encore et encore à partir de la Révélation, il n’a pas vraiment de verbe pour « obéir ». Pour indiquer l’accomplissement d’un commandement divin, on emploie le verbe לעשות/faire, ou לשמור/garder, mais on est obligé d’y adosser le mot מצוה. Le vrai pendant du verbe commander semble être plutôt לשמוע.

Or la racine ש.מ.ע est d’une richesse sémantique considérable, comme le montrent par exemple ses emplois dans le livre de la Genèse :

  • Entendre au sens le plus simple, quand Avram apprend que son parent a été capturé1 ;
  • Écouter, prêter attention, quand Bilha enfante un garçon « pour » Rachel, qui dit que Dieu a écouté sa voix2 ;
  • Comprendre, comme au récit de la Tour de Babel, où Dieu confond les langues pour que les hommes ne se comprennent plus entre eux3 ;
  • Répondre en actes, dans l’ordre donné par Dieu à Avraham d’obéir à Sarah4.

C’est un mélange de cette polyphonie sémantique que retient la tradition talmudique5 pour lire le fameux verset נַעֲשֶׂה וְנִשְׁמָע/nous ferons et nous entendrons6. Observer les mitsvot n’est jamais, dans le texte, un pur geste d’obéissance mécanique. C’est une écoute qui cherche à comprendre le sens de ce qu’elle accomplit.

Le « je » des prémices

Notre parasha s’ouvre sur la cérémonie des bikkourim, les prémices. Chaque personne qui cultive la terre d’Israël doit, chaque année, prélever les premiers fruits mûrs de sa récolte, parmi les sept espèces qui font la louange du pays, et les apporter au Temple. Elle monte donc à Jérusalem, panier sur l’épaule, et déclare devant le Cohen :

דברים כו:ג

הִגַּדְתִּי הַיּוֹם לַיהֹוָה אֱלֹהֶיךָ כִּי־בָאתִי אֶל־הָאָרֶץ…

Deutéronome 26:3

Je déclare aujourd’hui devant l’Éternel ton Dieu que je suis arrivé sur la terre…

Suit le récit bien connu que l’on retrouve tous les ans dans la haggada de Pessah : אֲרַמִּי אֹבֵד אָבִי/mon père était un araméen errant » etc., jusqu’à ce verset : וַיִּשְׁמַע יְהֹוָה אֶת־קֹלֵנוּ/l’Éternel entendit notre voix7.

Avant que l’être humain n’écoute quoi que ce soit, c’est Dieu qui écoute le premier, le cri de Son peuple asservi. Et ce n’est que plus loin, dans la déclaration du prélèvement des dîmes, que l’Homme répond à son tour : שָׁמַעְתִּי בְּקוֹל יְהֹוָה אֱלֹהָי/J’ai écouté la voix de l’Éternel mon Dieu »8.

L’écoute humaine n’est donc pas un ordre reçu d’en haut dans le vide : c’est une réponse à une écoute qui l’a précédée.

De l’individu au peuple

C’est à la troisième alya que le texte bascule. Le « je » de l’individu solitaire cède la place à un « toi » qui devient soudain collectif :

דברים כו:יז

אֶת־יְהֹוָה הֶאֱמַרְתָּ הַיּוֹם לִהְיוֹת לְךָ לֵאלֹהִים …וְלִשְׁמֹעַ בְּקֹלוֹ׃

Deutéronome 26:17

Tu as fait proclamer l’Éternel aujourd’hui, pour qu’Il soit ton Dieu… et pour écouter Sa voix.

Puis au verset suivant :

דברים כו:יח

וַיהֹוָה הֶאֱמִירְךָ הַיּוֹם לִהְיוֹת לוֹ לְעַם סְגֻלָּה

Deutéronome 26:18

L’Éternel t’a fait proclamer aujourd’hui, pour que tu sois pour Lui un peuple précieux

Deux versets, un seul verbe, la forme hif’il/causative de א.מ.ר, employée une fois dans un sens, une fois dans l’autre : toi tu as proclamé l’Éternel, Lui t’a proclamé. Le sens exact de cette forme verbale rarissime a occupé les commentateurs classiques, et leurs lectures s’additionnent.

Rashi9 reconnaît d’abord ne trouver aucun équivalent certain de cette forme dans l’Écriture, puis propose un sens de séparation et de distinction : tu as distingué Dieu pour toi d’entre toutes les idoles, et Lui t’a distingué pour Lui d’entre tous les peuples de la terre.

Ibn Ezra10, quant à lui, rattache le mot à une racine de grandeur et d’élévation, en faisant un parallèle avec l’expression רֹאשׁ אָמִיר / la cime de l’arbre »11 : tu as élevé Dieu, et Il t’a élevé. Il cite aussi la lecture de Rabbi Yehouda HaLévi : la proclamation n’est pas un simple énoncé verbal, mais elle naît de la conduite. Puisque tu as agi avec droiture, tu as conduit Dieu à dire qu’Il sera ton Dieu. De même, puisqu’Il a agi envers toi avec droiture, Il t’a conduit à dire que tu seras pour Lui un peuple précieux.

Séparation ou élévation, dans un cas comme dans l’autre, le mouvement est le même : réciproque, simultané, à double sens. Le Talmud le résume dans une formule saisissante, que Dieu adresse à Israël :

חגיגה ג.א
וְעוֹד דָּרַשׁ: ״אֶת ה׳ הֶאֱמַרְתָּ הַיּוֹם״, ״וַה׳ הֶאֱמִירְךָ הַיּוֹם״, אָמַר לָהֶם הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא לְיִשְׂרָאֵל: אַתֶּם עֲשִׂיתוּנִי חֲטִיבָה אַחַת בָּעוֹלָם, וַאֲנִי אֶעֱשֶׂה אֶתְכֶם חֲטִיבָה אַחַת בָּעוֹלָם. אַתֶּם עֲשִׂיתוּנִי חֲטִיבָה אַחַת בָּעוֹלָם, דִּכְתִיב: ״שְׁמַע יִשְׂרָאֵל ה׳ אֱלֹהֵינוּ ה׳ אֶחָד״, וַאֲנִי אֶעֱשֶׂה אֶתְכֶם חֲטִיבָה אַחַת בָּעוֹלָם, שֶׁנֶּאֱמַר: ״וּמִי כְּעַמְּךָ יִשְׂרָאֵל גּוֹי אֶחָד בָּאָרֶץ״
TB Haguiga 3a

Par ailleurs, Rabbi Elazar a interprété les versets suivants de façon homilétique : « Tu as affirmé, aujourd’hui, que l’Éternel est ton Dieu, et que tu marcheras dans Ses voies, garderas Ses lois, Ses commandements et Ses statuts, et écouteras Sa voix. Et l’Éternel t’a affirmé, aujourd’hui, comme étant Son trésor, ainsi qu’Il te l’a promis, et que tu garderas tous Ses commandements » (Deut. 26:17-18). Le Saint béni soit-Il a dit au peuple juif : Vous avez fait de Moi une entité unique dans le monde, en Me distinguant comme séparé et unique. Et c’est pourquoi Je ferai de vous une entité unique dans le monde, en tant que nation précieuse, choisie par Dieu. Vous avez fait de Moi une entité unique dans le monde, ainsi qu’il est écrit : « Écoute, Israël, l’Éternel est notre Dieu, l’Éternel est Un » (Deut. 6:4). Et c’est pourquoi Je ferai de vous une entité unique dans le monde, ainsi qu’il est dit : « Et qui est comme Ton peuple Israël, une nation unique sur la terre ? » (I Chroniques 17:21).

Il ne s’agit donc pas d’une transmission unilatérale : c’est une élection à double sens, prononcée au même instant.

Le mouvement se referme, deux versets plus loin, sur une bascule décisive : ce n’est plus seulement « tu » qui écoutes, c’est un peuple entier qui naît de cette écoute :

דברים כז:ט
הַסְכֵּת  וּשְׁמַע יִשְׂרָאֵל הַיּוֹם הַזֶּה נִהְיֵיתָ לְעָם לַיהֹוָה אֱלֹהֶיךָ׃
Deutéronome 27:9

Tais-toi et écoute, Israël : aujourd’hui, tu es devenu un peuple !

Le midrash Tanhouma12 explique ce mouvement ainsi : chaque jour, les mitsvot doivent être neuves aux yeux du peuple, comme si c’était aujourd’hui même qu’elles étaient données pour la première fois. Hayom n’est donc pas la date d’un événement clos, mais une invitation renouvelée, jour après jour.

Une compréhension qui mûrit

Le fil se referme à la fin de la parasha, quarante ans plus tard, quand Moïse s’adresse à une génération qui n’a rien connu d’autre que le désert:

דברים כט:ג

וְלֹא־נָתַן יְהֹוָה לָכֶם לֵב לָדַעַת וְעֵינַיִם לִרְאוֹת וְאׇזְנַיִם לִשְׁמֹעַ עַד הַיּוֹם הַזֶּה׃

Deutéronome 29:3

L’Éternel ne vous a pas donné, jusqu’à ce jour, un cœur pour savoir, des yeux pour voir, des oreilles pour écouter.

Ce verset qui pourrait ressembler à un reproche, est en réalité un constat sur le temps qu’il faut pour comprendre. Rashi13 rapporte à ce sujet un enseignement frappant : le jour même où Moïse remet le rouleau de la Torah aux fils de Lévi, tout le peuple vient protester : « nous aussi étions à Sinaï, pourquoi ta seule tribu en aurait-elle la garde ? » Moïse s’en réjouit, et c’est alors qu’il comprend que c’est ce jour-là que le peuple montre enfin son attachement véritable à Dieu ; et c’est à ce moment précis qu’il prononce les mots que nous avons vus : aujourd’hui tu es devenu un peuple.

Les deux « aujourd’hui » de la parasha, celui de l’alliance scellée et celui de la compréhension enfin atteinte, se répondent ainsi jusque dans la tradition rabbinique elle-même : il n’y a de peuple que là où il y a, enfin, une écoute qui comprend. Et la parasha, quelques versets plus loin, referme elle-même ce mouvement : vous garderez les paroles de cette alliance et vous les accomplirez, dit-elle, afin que vous compreniez tout ce que vous ferez14.

On ne comprend jamais dans l’abstrait ; on comprend en se situant dans une histoire, en la reprenant chaque jour à son compte, comme le faisait déjà celui qui apportait les bikkourim en racontant celle de son père araméen errant. Comprendre, dans Ki Tavo, c’est toujours écouter une voix qui vient de plus loin que soi, et la faire, aujourd’hui, sienne. C’est une porte qui s’ouvre sur l’avenir, sur tout ce qu’il reste encore à faire.

  1. Dans Genèse 14:14 : וַיִּשְׁמַע אַבְרָם כִּי נִשְׁבָּה אָחִיו. ↩︎
  2. Dans Genèse 30:6 : וַתֹּאמֶר רָחֵל דָּנַנִּי אֱלֹהִים וְגַם שָׁמַע בְּקֹלִי וַיִּתֶּן־לִי בֵּן. ↩︎
  3. Dans Genèse 11:7 : אֲשֶׁר לֹא יִשְׁמְעוּ אִישׁ שְׂפַת רֵעֵהוּ ↩︎
  4. Dans Genèse 21:12 : כֹּל אֲשֶׁר תֹּאמַר אֵלֶיךָ שָׂרָה שְׁמַע בְּקֹלָהּ. ↩︎
  5. Voir TB Shabbat 88a. ↩︎
  6. Exode 24:7. ↩︎
  7. Deutéronome 26:7. ↩︎
  8. Deutéronome 26:14. ↩︎
  9. Voir Rashi sur Deutéronome 26:17. ↩︎
  10. Voir Ibn Ezra sur le même verset. ↩︎
  11. Isaïe 17:6. ↩︎
  12. Voir Rashi sur le verset 26:16. ↩︎
  13. Voir le commentaire sur le verset 29:3. ↩︎
  14. Deutéronome 29:8. ↩︎