Quand on s’intéresse aux enjeux et aux problématiques du pouvoir, le texte qui est peut-être le plus poignant et le plus pertinent est le livre de Samuel. Samuel, c’est le nom de l’enfant de Hanna, consacré au Temple par sa mère avant même d’avoir été conçu, et qui devient prophète et juge d’Israël. Mais Samuel, c’est aussi le nom d’un énorme livre – découpé en 2 parties – qui retrace l’arrivée au pouvoir et le règne de deux rois, tous deux oints par Samuel : Saül de la tribu de Benjamin, et son rival et successeur David, de la tribu de Judah.
Le livre décortique le pouvoir politique au moment précis où les tribus d’Israël, chacune indépendante, chacune ayant son territoire, arrivent à la conclusion que pour s’organiser militairement face aux Philistins, il leur est nécessaire de s’unir sous un pouvoir suprême et commun en la personne d’un roi.
Auparavant, dans le livre des Juges, l’organisation était tribale et, suivant l’urgence du moment, apparaissaient des sauveurs occasionnels menant face à l’ennemi des armées de volontaires et puis, une fois leur besogne accomplie, repartaient chez eux. Ainsi, dans le livre des Juges, le seul roi c’est Dieu. Voici à titre d’exemple la déclaration de Gédéon, qui guide les armées contre les Madianites, en réponse au peuple qui le rèclame comme roi1 : « Je ne dominerai point sur vous, et mes fils ne domineront point sur vous ; c’est l’Éternel qui dominera sur vous2 ».
Cet ethos parcourt tout le livre des Juges même si en pratique c’est un peu différent. Mais quand on arrive au livre de Samuel, on passe littéralement d’un mode de gouvernance à un autre. Et ce que fait le texte, c’est un travail extrêmement fin d’observation et d’analyse de comment s’exerce ce nouveau pouvoir, de ce que devient un homme à qui on donne un pouvoir quasi illimité.
Donne-nous un roi pour nous juger !
Tout commence au chapitre 8, quand les Anciens des tribus s’adressent à Samuel – ayant comme nous avons dit le double rôle de juge et prophète – pour lui demander de leur choisir un roi. On comprend que si tout s’était bien passé, le rôle de Samuel aurait dû être transmis à ses fils. Mais les fils de Samuel ne sont pas dignes de leur fonction, ils sont cupides et corrompus :
וַיִּתְקַבְּצוּ כֹּל זִקְנֵי יִשְׂרָאֵל וַיָּבֹאוּ אֶל־שְׁמוּאֵל הָרָמָתָה׃ וַיֹּאמְרוּ אֵלָיו הִנֵּה אַתָּה זָקַנְתָּ וּבָנֶיךָ לֹא הָלְכוּ בִּדְרָכֶיךָ עַתָּה שִׂימָה־לָּנוּ מֶלֶךְ לְשׇׁפְטֵנוּ כְּכׇל־הַגּוֹיִם׃ וַיֵּרַע הַדָּבָר בְּעֵינֵי שְׁמוּאֵל כַּאֲשֶׁר אָמְרוּ תְּנָה־לָּנוּ מֶלֶךְ לְשׇׁפְטֵנוּ וַיִּתְפַּלֵּל שְׁמוּאֵל אֶל־יְהֹוָה׃ וַיֹּאמֶר יְהֹוָה אֶל־שְׁמוּאֵל שְׁמַע בְּקוֹל הָעָם לְכֹל אֲשֶׁר־יֹאמְרוּ אֵלֶיךָ כִּי לֹא אֹתְךָ מָאָסוּ כִּי־אֹתִי מָאֲסוּ מִמְּלֹךְ עֲלֵיהֶם׃
Tous les anciens d’Israël s’assemblèrent, et vinrent auprès de Samuel à Rama. Ils lui dirent : « Voici, tu es vieux, et tes fils ne marchent point sur tes traces ; maintenant, établis sur nous un roi pour nous juger, comme il y en a chez toutes les nations ». Samuel vit avec déplaisir qu’ils disaient : Donne-nous un roi pour nous juger. Et Samuel pria l’Éternel. L’Éternel dit à Samuel : « Écoute la voix du peuple dans tout ce qu’il te dira ; car ce n’est pas toi qu’ils rejettent, c’est moi qu’ils rejettent, afin que je ne règne plus sur eux ».
Les Anciens demandent un roi pour les juger et ça ne plaît pas du tout à Samuel. « Comme chez toutes les nations » est un argument que les Anciens avancent pour renforcer la légitimité de leur demande, mais ce n’est pas ça le problème pour Samuel. Le problème, c’est que le juge, c’est lui. Si le peuple demande un roi pour les juger, c’est qu’il demande de remplacer la figure du prophète-juge, et peut-être même la personne de Samuel !
C’est exactement à ça que Dieu réagit : ce n’est pas toi qu’ils rejettent, c’est Moi En d’autres termes, c’est de Ma royauté qu’ils ne veulent plus, dit Dieu. La royauté humaine est présentée comme une sorte de trahison de Dieu. Dieu est roi, mais ça ne suffit pas aux hommes, qui ont besoin d’une armée, d’une présence physique, même si elle est lointaine. Dans la suite du récit on lit :
וַיֹּאמֶר זֶה יִהְיֶה מִשְׁפַּט הַמֶּלֶךְ אֲשֶׁר יִמְלֹךְ עֲלֵיכֶם אֶת־בְּנֵיכֶם יִקָּח וְשָׂם לוֹ בְּמֶרְכַּבְתּוֹ וּבְפָרָשָׁיו וְרָצוּ לִפְנֵי מֶרְכַּבְתּוֹ׃ וְלָשׂוּם לוֹ שָׂרֵי אֲלָפִים וְשָׂרֵי חֲמִשִּׁים וְלַחֲרֹשׁ חֲרִישׁוֹ וְלִקְצֹר קְצִירוֹ וְלַעֲשׂוֹת כְּלֵי־מִלְחַמְתּוֹ וּכְלֵי רִכְבּוֹ׃ וְאֶת־בְּנוֹתֵיכֶם יִקָּח לְרַקָּחוֹת וּלְטַבָּחוֹת וּלְאֹפוֹת׃ וְאֶת־שְׂדוֹתֵיכֶם וְאֶת־כַּרְמֵיכֶם וְזֵיתֵיכֶם הַטּוֹבִים יִקָּח וְנָתַן לַעֲבָדָיו׃ וְזַרְעֵיכֶם וְכַרְמֵיכֶם יַעְשֹׂר וְנָתַן לְסָרִיסָיו וְלַעֲבָדָיו… צֹאנְכֶם יַעְשֹׂר וְאַתֶּם תִּהְיוּ־לוֹ לַעֲבָדִים׃ וּזְעַקְתֶּם בַּיּוֹם הַהוּא מִלִּפְנֵי מַלְכְּכֶם אֲשֶׁר בְּחַרְתֶּם לָכֶם וְלֹא־יַעֲנֶה יְהֹוָה אֶתְכֶם בַּיּוֹם הַהוּא׃ וַיְמָאֲנוּ הָעָם לִשְׁמֹעַ בְּקוֹל שְׁמוּאֵל וַיֹּאמְרוּ לֹּא כִּי אִם־מֶלֶךְ יִהְיֶה עָלֵינוּ׃ וְהָיִינוּ גַם־אֲנַחְנוּ כְּכׇל־הַגּוֹיִם וּשְׁפָטָנוּ מַלְכֵּנוּ וְיָצָא לְפָנֵינוּ וְנִלְחַם אֶת־מִלְחֲמֹתֵנוּ׃
Il dit : « Voici quel sera le droit du roi qui régnera sur vous. Il prendra vos fils, et il les mettra sur ses chars et parmi ses cavaliers, afin qu’ils courent devant son char ; il s’en fera des chefs de mille et des chefs de cinquante, et il les emploiera à labourer ses terres, à récolter ses moissons, à fabriquer ses armes de guerre et l’attirail de ses chars. Il prendra vos filles, pour en faire des parfumeuses, des cuisinières et des boulangères. Il prendra la meilleure partie de vos champs, de vos vignes et de vos oliviers, et la donnera à ses serviteurs. […] Il prendra la dîme de vos troupeaux, et vous-mêmes serez ses esclaves. Et alors vous crierez contre votre roi que vous vous serez choisi, mais l’Éternel ne vous exaucera point ». Le peuple refusa d’écouter la voix de Samuel. Ils dirent : « Non ! Mais il y aura un roi sur nous, et nous aussi nous serons comme toutes les nations ; notre roi nous jugera, il marchera à notre tête et conduira nos guerres. »
Le roi est celui qui nous jugera, marchera à notre tête et conduira nos guerres, dit le peuple. On voit apparaître la liste connue des pouvoirs régaliens :
- Le pouvoir d’administrer la justice ;
- Le pouvoir de lever une armée ;
- Le pouvoir d’imposer des taxes, qu’elles soient en nature, en corvée ou en métaux.
Manque ici le droit de frapper monnaie, qui est anachronique puisque nous sommes au début du premier millénaire avant notre ère.
Le discours de Samuel décrit le problème fondamental de tout système politique souverain. Si le souverain a assez de force pour vous protéger, il a aussi assez de force pour vous menacer, pour vous mettre en danger. Vous pensez que le roi va mener vos guerres ? En réalité il mènera ses propres guerres. Vous croyez qu’il est intéressé à faire fructifier le bien de ses sujets ? En réalité c’est son bien qu’il voudra faire croître.
Toutes les cultures politiques, tous les modes de gouvernance ont dû ou doivent faire face à cette question. C’est vrai à Athènes au 6ème siècle avant notre ère, et elle invente alors des institutions et un système de limitation du pouvoir souverain ; et c’est vrai encore aujourd’hui.
La force et la loi
Le Midrash Tanhouma3 met le doigt d’une façon extraordinaire et très actuelle sur ce que fait le pouvoir politique à celui qui l’a. Ce midrash commente le verset du livre de l’Exode qui ouvre la parasha de Mishpatim : וְאֵלֶה הַםִשְׁפָטִים אֲשֶׁר תָשִים לִפְנֵיהֶם / Et voici les lois que tu mettras devant eux.
וְאֵלֶּה. זֶה שֶׁאָמַר הַכָּתוּב: וְעֹז מֶלֶךְ מִשְׁפָּט אָהֵב, אַתָּה כּוֹנַנְתָּ מֵישָׁרִים, מִשְׁפָּט וּצְדָקָה בְּיַעֲקֹב אַתָּה עָשִׂיתָ (תהלים צט, ד). כָּל הָעֹז וְהַשֶּׁבַח וְהַגְּדֻלָּה וְהַגְּבוּרָה שֶׁל מֶלֶךְ מַלְכֵי הַמְּלָכִים, הוּא מִשְׁפָּט אָהֵב. בְּנֹהַג שֶׁבָּעוֹלָם, מִי שֶׁהוּא בַּעַל זְרוֹעַ אֵינוֹ רוֹצֶה לַעֲשׂוֹת דְּבָרָיו בְּמִשְׁפָּט, אֶלָּא מַעֲבִיר עַל הַמִּשְׁפָּט, חוֹמֵס וְגוֹזֵל, וּמַעֲבִיר עַל דַּעַת קוֹנוֹ, וְנוֹשֵׂא פָּנִים לִפְנֵי אוֹהֲבָיו וּקְרוֹבָיו, וְעוֹשֶׂה שֶׁלֹּא כַּדִּין לְשׂוֹנְאָיו.
אֲבָל הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא מֶלֶךְ מַלְכֵי הַמְּלָכִים, מִשְׁפָּט אָהֵב, אֵינוֹ עוֹשֶׂה דְּבָרָיו אֶלָּא בְּמִשְׁפָּט. הֱוֵי, וְעֹז מֶלֶךְ מִשְׁפָּט אָהֵב.
Et voici les lois. C’est ce que dit le verset : La force du roi, c’est l’amour de la justice. C’est toi qui as fondé solidement l’équité, exercé le droit et la justice dans Jacob.(Psaumes 99:4). Toute la force, la louange, la grandeur et la puissance du Roi des rois, est l’amour de la justice. Normalement, celui qui est puissant ne se soucie pas d’agir conformément aux exigences de la justice. En fait, il ignore la justice et commet des actes de violence et vole. Il ne tient pas compte de son Créateur, favorise ses amis et ses proches et agit injustement envers ses ennemis.
Mais le Saint, béni soit-Il, le Roi des rois, aime la justice et n’agit que dans le cadre de la loi. C’est pourquoi il est dit : la puissance du Roi est son amour de la justice.
La force, la puissance du Roi des rois, c’est qu’Il aime et chérit la loi et la justice. Et le fait d’aimer la loi quand on a le pouvoir n’est absolument pas un postulat ; car celui qui a le pouvoir, en général, n’aime pas la justice et la loi. Ce qui est magnifique dans ce midrash, c’est que quand on parle de divinité, il n’y a plus de contradiction entre la force et la loi. Le midrash décrit le monde réel, mais la théologie midrashique nous fait entrevoir ce que le monde pourrait être, si seulement on appliquait ce qu’on exprime à travers Dieu.
On a tendance à présenter le retournement du pouvoir contre ceux qu’il est censé protéger comme un faux pas, un dérèglement, une déviance du système. Mais Samuel, tout comme le texte du Tanhouma, montre que c’est un motif qui se répète, que c’est un risque inhérent au système. On a voulu un roi ; a-t-on vraiment voulu un roi ? Demande le livre de Samuel. Samuel n’est pas contre ou pour l’un ou l’autre des rois qui seront oints. Il n’est pas anarchiste, il n’a pas non plus d’autre système de gouvernance en tête. Ce qu’il veut comprendre, c’est comment le pouvoir politique agit, en le mettant à nu pour nous le montrer de la façon la plus réaliste possible.
Saül n’aurait pas dû être roi
Et pour mieux mener cette analyse, le livre de Samuel commence par nous présenter quelqu’un qui n’aurait jamais dû être roi, quelqu’un qui ne cherche pas le pouvoir et qui ne sait pas quoi en faire : Saül.
Quand Saül entre en scène, il cherche les ânesses de son père. Samuel vient lui annoncer qu’il est le nouveau roi d’Israël, à quoi il répond : « Ne suis-je pas Benjamite, de l’une des plus petites tribus d’Israël ? Et ma famille n’est-elle pas la moindre de toutes les familles de la tribu de Benjamin ? Pourquoi donc me parles-tu de la sorte ? »
Saül ne comprends pas pourquoi il a été choisi, il pense qu’il doit y avoir erreur sur la personne. Au moment où Samuel organise la cérémonie officielle où la sort designe Saül, ce dernier est d’ailleurs introuvable, il se cache. On le couronne, et une fois la cérémonie finie, que fait-il ? Il rentre chez lui faire paître ses vaches ! Evidemment, les détracteurs se moquent de son attitude. Et quand Saül finit par accepter sa fonction et vainc les Ammonites, il réfuse de punir ceux qui médisaient de lui. C’est à ce moment là un personnage sans ego, qui n’agit pas par calcul.
Ce qui rend la suit encore plus dramatique. Car le livre de Samuel présente l’antithèse de celui qui cherche le pouvoir : un bon gars, grand, beau, humble, pas du tout intéressé par la force, honnête, pas revanchard, et aussi sans confiance en lui-même. Et c’est ça qui va causer sa perte. Parce qu’au moment où Saül décide d’endosser la fonction, il s’en revêt comme d’une identité et devient obsédé par le risque de perdre son pouvoir.
Ce mélange de manque de confiance en soi et de pouvoir illimité est la première faiblesse structurelle du pouvoir4. Cette faiblesse mène inexorablement Saül, mais aussi David, qui est un personnage très différent, à instrumentaliser les gens, le sacré et les relations les plus intimes pour se sauver et conserver le pouvoir.
- Juges chapitres 6 à 8. ↩︎
- Juges 8:23. ↩︎
- Le Midrash Tanhouma est un midrash né au 5ème siècle de notre ère, puis continuellement agrandi, peut-être même jusqu’au début du Moyen Âge. ↩︎
- Pour approfondir le sujet, voir Moshe Halbertal et Stephen Holmes, The Beginning of Politics. Power in the Biblical Book of Samuel, Princeton University Press, 2017. Cet ouvrage a servi pour la préparation de cette série. ↩︎