Selon un enseignement talmudique bien connu, le deuxième temple fut détruit notamment à cause de la שנאת חינם / la haine gratuite 1. Je voudrais proposer ici une nouvelle lecture de ce concept traditionnel. Pour cela, j’associerai certains enseignements des sages de la Torah avec des découvertes récentes d’une discipline académique fascinante : la psychologie sociale. À mon sens, le dialogue mutuel entre Torah et psychologie, qui pour l’instant reste encore largement balbutiant, recèle un potentiel exceptionnellement fécond pour les deux disciplines.

Tous racistes ?

Mauvaise surprise : nous sommes tous beaucoup plus racistes, misogynes et intolérants que nous ne sommes généralement prêts à l’admettre. Même ceux d’entre nous qui professent, en parfaite sincérité, un discours ouvertement antiraciste et inclusif, manifestent le plus souvent au quotidien des pratiques inconscientes de discrimination vis-à-vis de certaines catégories de personnes, parce qu’elles sont d’une autre couleur de peau, d’un autre sexe ou d’une autre religion. Une telle découverte a de quoi déranger les consciences bien pensantes : selon les scientifiques, la haine gratuite d’autrui, quand bien même nous la bannissons fermement de la partie consciente de notre cerveau, se tapit encore le plus souvent dans les replis secrets de notre inconscient.

Ainsi, lors d’entretiens d’embauche simulés, des recruteurs blancs –qui jurent pourtant ne pas être racistes – discriminent largement les candidats noirs. De même, des études montrent qu’une victime d’un attentat ou d’un crime a plus de chances d’être secourue si elle est blanche que noire ; par ailleurs, dans les hôpitaux, les malades noirs accèdent à une qualité de soins inférieure, quand bien même les médecins affirment ne faire aucune différence entre les malades dont ils s’occupent. Et ainsi de suite.

Pour ceux qui sont intéressés à tester leurs propres préférences sociales, l’Université de Harvard propose un site Internet (avec version francophone) permettant de vérifier les associations implicites liées à différents paramètres tels que l’origine (maghrébin ou français ?), le genre, la couleur de peau, etc. Voyez ici.

Il existe ainsi, chez tous les individus, une inclination naturelle à favoriser le groupe social auquel on appartient (endogroupe) par rapport aux autres (exogroupes). Sous cet angle, la discrimination d’autrui apparaît comme la tentation de privilégier instinctivement les gens auxquels on s’identifie sur un plan personnel. En réaction, les membres des autres groupes sont alors perçus, dans une logique perverse de justification a posteriori, comme des êtres humains de deuxième catégorie : ils seraient moins intelligents, moins susceptibles de nourrir des émotions complexes comme l’amour, la honte, la gêne, etc. Bref : les autres seraient moins humains, ce qui justifierait de facto qu’ils reçoivent un traitement de seconde catégorie. L’infra humanisation inconsciente d’autrui est une conséquence naturelle de l’auto-identification à un groupe social.

Des recherches en neuro-imagerie menées sur le cerveau ont ainsi démontré que l’étranger, perçu comme moins humain, suscite moins d’empathie que les membres appartenant au même groupe social que le sujet testé. Sans provoquer la moindre prise de conscience chez le sujet, lequel clame haut et fort ne pas être intolérant envers les autres.

Alors, tous racistes ? Faut-il conclure que le racisme, la misogynie et les autres formes de haine d’autrui sont inévitables ? Certainement pas. Tout d’abord, parce que le simple fait de prendre conscience de la réalité humaine décrite ci-dessus permet de lutter pour s’en affranchir. Mais aussi parce que nous pouvons ici réaliser une jonction particulièrement prometteuse avec la pensée juive traditionnelle, laquelle possède toute une panoplie d’outils spirituels dont le but est d’aider au perfectionnement moral de l’être humain.

Outils de la pensée juive contre le racisme

Je voudrais en donner ici deux exemples significatifs. Premièrement, les grands maîtres du moussar, une école de pensée éthique ayant pris son essor dans la Lituanie du 19ème siècle, insistent fortement sur l’idée qu’une adhésion purement théorique aux bonnes middot (qualités humaines) est très insuffisant, et qu’un entraînement pratique et concret est nécessaire si l’on veut que l’être humain perfectionne sa personnalité en internalisant des traits de caractère positifs (générosité, compassion, amour du prochain, etc.).

Le Rav Eliyahou Lopian2 affirmait ainsi : « La tête de l’homme et son cœur sont comme deux personnes différentes. La tête pense tout savoir et tout comprendre ; mais le cœur fait en fonction de ce qu’il ressent et de ses envies ». Il définissait par ailleurs le moussar comme l’art de déplacer une idée sur la longueur d’une coudée, אמה : de la tête au cœur3. Paradoxalement, parcourir cette distance apparemment faible peut se révéler parfois bien difficile.

On sait par ailleurs que le fondateur du moussar, le Rav Israël Lipkin Salanter4, qui connaissait les travaux des prédécesseurs de Sigmund Freud, a décrit le subconscient quelques années avant que le concept ne soit popularisé par le célèbre médecin autrichien5. Ce premier concept tiré du moussar permet d’asseoir le concept d’une haine gratuite produite au quotidien par l’inconscient humain, et donc d’entreprendre un premier effort pour son éradication.

Le deuxième exemple est celui du célébrissime verset וְאָהַבְתָּ לְרֵעֲךָ כָּמוֹךָ אֲנִי יְהֹוָה / tu aimeras ton prochain comme toi-même, Je suis l’Éternel6. Les commentateurs distinguent entre deux manières d’accomplir cette mitsva. Pour de nombreuses autorités, dont le Ramban7, il est quasiment impossible pour un être humain d’étendre à autrui l’amour qu’il porte à sa propre personne. Le verset de la Torah ne commande donc pas tant un état émotionnel qu’un comportement pratique : il faut interagir avec autrui comme si on l’aimait autant que soi-même. Dans la même ligne de pensée, le Rav Yaakov Tsvi Mecklenburg, auteur du Haketav VehaKabbalah8 établit une liste d’actions démontrant extérieurement l’amour d’autrui : lui parler franchement et éviter toute hypocrisie ; le traiter avec respect ; s’enquérir de sa santé ; participer à ses chagrins ; etc. En termes psychologiques, on parlerait sans doute ici d’une approche comportementaliste du commandement, dans laquelle l’extérieur influence l’intérieur9.

Mais d’autres commentateurs se révèlent plus ambitieux et affirment la possibilité pour l’individu d’en imposer à ses propres sentiments au point de porter à autrui le même amour qu’à soi-même. L’amour du prochain, enseignait ainsi Rav Nathan Tsvi Finkel10, doit être aussi instinctif et gratuit que l’amour que l’on se porte à soi-même. De nombreux enseignements hassidiques soulignent cette même idée.

Selon un auteur allemand, Rav David Tsvi Hoffmann11, l’amour d’autrui trouve sa source dans les derniers mots du verset cité ci-dessus, Je suis l’Éternel. C’est Dieu, le créateur du monde, qui demande à l’humanité de percevoir la profonde unité qui la sous-tend toute entière (Juifs et non-Juifs). Selon Hoffmann, cette unité s’exprime par une éthique universelle12 dont l’origine est divine. Dans cette deuxième approche, le combat contre la haine d’autrui se mène avant tout sur le champ de bataille de la cognition.

La liste n’est pas exhaustive mais le message est clair : les leçons développées par les maîtres de la Torah, utilisées à la lumière de ce que la science nous révèle de la nature humaine, sont à même de nous permettre d’atteindre une nouvelle dimension dans la lutte contre la haine gratuite d’autrui.

Et je voudrais conclure ici en affermant que chacune de ces deux disciplines, prise indépendamment, va moins loin que la conjonction des deux. Torah et science se joignent ensemble, afin d’atteindre, espérons-le, un niveau plus élevé de אהבת חינם / amour gratuit, basé sur la simple constatation d’une humanité partagée.

Contenu issu du blog Aderaba, publié la première fois le 20 juillet 2015.

  1. Cf. TB Yoma 9b. Mais d’autres enseignements, éparpillés sur l’ensemble du corpus talmudique, donnent une foule d’autres raisons possibles. Pour un résumé général, voir ce lien. ↩︎
  2. Pologne 1876-Israël 1970. ↩︎
  3. Lev Eliyahou, partie 1 v. 2, articles 34-35. ↩︎
  4. Lituanie 1810-Prussie 1883. ↩︎
  5. Voir à ce sujet :
    ענואל אטקס, ר’ ישראל סלנטר וראשיתה של תנועת המוסר, מאגנס, תשמ”ב, עמ’ 335-326 ↩︎
  6. Lévitique 19:18. ↩︎
  7. Voir le Ramban sur le verset. ↩︎
  8. Prussie 1785–1865. ↩︎
  9. Voir le concept de Fake it till you make it. ↩︎
  10. Le fameux Alter de Slobodka (Lituanie 1849-Israël 1927) ; voir son livre Or HaTsafoun. ↩︎
  11. Directeur du séminaire rabbinique de Berlin et auteur des responsa Melamed Lehoil (1843-1921) ; voir son commentaire sur le Lévitique. ↩︎
  12. Pensait-il à la reprise du verset du Lévitique dans l’Evangile selon Saint Matthieu (19:19 et 22:39) ? ↩︎