La parasha de Matot s’ouvre sur une série de lois concernant les vœux, nedarim. Dans le contexte biblique, un vœu n’est pas un simple souhait, mais un véritable engagement qu’un être scelle avec l’Éternel. Dans le récit biblique, les vœux sont toujours conditionnels, et dénotent un mode de négociation avec le divin qui peut surprendre, suivant le mode : « Si toi Dieu, Tu fais ceci, je m’engage, pour ma part, à faire cela ».
C’est le patriarche Jacob qui forge, au début de la parasha de Vayétsé, ce qui sera le paradigme du vœu :
וַיִּדַּר יַעֲקֹב נֶדֶר לֵאמֹר אִם־יִהְיֶה אֱלֹהִים עִמָּדִי וּשְׁמָרַנִי בַּדֶּרֶךְ הַזֶּה אֲשֶׁר אָנֹכִי הוֹלֵךְ וְנָתַן־לִי לֶחֶם לֶאֱכֹל וּבֶגֶד לִלְבֹּשׁ: וְשַׁבְתִּי בְשָׁלוֹם אֶל־בֵּית אָבִי וְהָיָה יְהֹוָה לִי לֵאלֹהִים׃ וְהָאֶבֶן הַזֹּאת אֲשֶׁר־שַׂמְתִּי מַצֵּבָה יִהְיֶה בֵּית אֱלֹהִים וְכֹל אֲשֶׁר תִּתֶּן־לִי עַשֵּׂר אֲעַשְּׂרֶנּוּ לָךְ׃
Jacob fit un vœu en disant : « Si Dieu sera avec moi, et me protègera dans ce chemin où je vais, et me donnera du pain pour manger et des vêtements pour me vêtir ; je reviendrai en paix vers la maison de mon père et l’Éternel sera pour moi Dieu. Et cette pierre que j’ai érigée en monument, sera la maison de Dieu ; et de tout ce que Tu me donneras, je T’en donnerai certainement le dixième.
Ce vœu, dont la force contraignante découle de la prise de Dieu en témoin, s’accompagne d’un issar, une obligation. Si pour Jacob, cette obligation prend les traits d’un acte positif, il peut, en d’autres occasions, se faire restriction, comme la promesse d’un jeûne. La consécration rend l’objet du vœu interdit à la consommation.
Disparité entre les sexes
Notre parasha interpelle du fait de la disparité entre vœux d’hommes et vœux de femmes. Pour les hommes, les vœux énoncés sont assez simples ; un seul verset suffit à les expliquer :
אִישׁ כִּי־יִדֹּר נֶדֶר לַיהֹוָה אוֹ־הִשָּׁבַע שְׁבֻעָה לֶאְסֹר אִסָּר עַל־נַפְשׁוֹ לֹא יַחֵל דְּבָרוֹ כְּכׇל־הַיֹּצֵא מִפִּיו יַעֲשֶׂה׃
Si un homme fait un vœu au Seigneur, ou s’impose, par un vœu, quelque interdiction à lui-même, il ne peut violer sa parole : tout ce qu’a proféré sa bouche, il doit l’accomplir.
En revanche, si le neder sort de la bouche d’une femme, 14 versets1 sont nécessaires pour en recouvrir les subtilités : si elle vit encore dans la maison de son père, ce dernier peut annuler son vœu, mais uniquement le jour où il en prend connaissance. Si elle se marie, c’est au tour de l’époux de disposer de la prérogative. Nul ne saurait, en revanche, annuler les vœux d’une veuve ou d’une divorcée. Et, détail d’importance, si un père ou un époux forcent une femme à dissoudre ou annuler son vœu – une fois éteinte leur possibilité de l’annuler – ce sont eux qui sont tenus pour responsables de la transgression éventuelle du vœu de la femme.
La femme naziréenne
Pourquoi une telle disparité ? En lisant ce passage, on pourrait penser que les femmes sont entravées dans leur possibilité de faire des vœux. Pour autant, si l’on retourne à la parasha de Nasso, rien ne semble s’opposer aux vœux d’une femme de devenir nazira. Ce statut désigne un individu s’astreignant à des règles de pureté : renoncement à l’alcool et aux produits dérivés du raisin, engagement à ne pas se couper les cheveux, à ne pas s’épiler, et à fuir tout contact avec l’impureté. En échange, cet individu jouit d’un statut particulier, privilégié, avec le sacré : il devient ‘sacré pour Dieu’ et acquiert ainsi un statut de quasi sacerdoce temporaire.
Dans Nasso, femmes comme hommes peuvent faire ce vœu, sans qu’il soit question pour qui que soit de l’annuler. Si peu de textes évoquent le rôle des nezirim dans l’antiquité, le prophète Amos semble les assimiler aux prophètes :
וָאָקִים מִבְּנֵיכֶם לִנְבִיאִים וּמִבַּחוּרֵיכֶם לִנְזִרִים הַאַף אֵין־זֹאת בְּנֵי יִשְׂרָאֵל נְאֻם־יְהֹוָה׃ וַתַּשְׁקוּ אֶת־הַנְּזִרִים יָיִן וְעַל־הַנְּבִיאִים צִוִּיתֶם לֵאמֹר לֹא תִּנָּבְאוּ׃
Et j’ai levé des prophètes parmi vos fils et des naziréens parmi vos jeunes hommes. N’en est-il pas ainsi, fils d’Israël ? dit l’Éternel. Mais vous avez fait boire du vin aux naziréens et interdit aux prophètes de prophétiser.
On note un paradoxe : si dans notre parasha on restreint la puissance de vœux des femmes sur les choses quotidiennes, Nasso met en scène des femmes faisant le vœu le plus puissant qu’il soit. En effet, le vœu de nazirout a de lourdes conséquences sociales, puisqu’il interdit de participer aux rites des morts, afin de maintenir un statut de pureté égal à celui attendu du prêtre.
Dès lors, que faire des conditions énoncées dans notre parasha, où le vœu de nazirout n’est pas mentionné ? S’appliquent-t-elles rétroactivement ? Où faut-il séparer la règle de l’exception ? Certains historiens ont tenté d’expliquer que notre passage dans Nombres restreignait la possibilité, pour les femmes, de faire des vœux représentant une perte financière pour le foyer, en contractant sur des biens matériels qu’elles ne possèdent pas, selon le principe talmudique bien connu : « Un homme ne peut consacrer que ce qui est à lui »2. Voilà qui expliquerait le pouvoir des hommes sur les biens, et non sur les vœux d’afflictions.
Cette explication n’est pas satisfaisante car, par exemple, une femme mineure ne peut jeûner sans l’accord de son père, même si cela n’entraîne aucune perte matérielle. Du reste, si la logique était purement pécuniaire, le père devrait aussi pouvoir annuler les vœux de son fils mineur. On rappellera, en outre, que les femmes pouvaient tout à fait détenir de la propriété, comme dans l’histoire d’Abigail, au premier livre de Samuel, et comme le confirme le chant de Shabbat tiré du livre des Proverbes, Eshet Hayil : « Elle jette son dévolu sur son champ et l’acquiert3« .
La différence entre les deux types de vœu, domestique et de nazirout, semble reposer sur des considérations autres qu’économiques. Peut-être parce que le vœu de nazir permet à la femme de se consacrer directement à Dieu, et qu’aucun homme, ni père ni mari, ne saurait supplanter Dieu. Toujours est-il que dans le domaine domestique, une femme a besoin d’attendre le divorce (ou le veuvage) pour faire l’expérience d’une liberté complète et d’un rapport à Dieu sans médiation ni condition.
Le veto aux vœux des femmes ? Un obstacle…mineur pour les rabbins
Notons que les lois sur les vœux sont adressées spécifiquement par Moïse aux rashei hammattot, les chefs des tribus, et non aux enfants d’Israël. Pourquoi ce public réduit ? Le Ramban explique qu’il était préférable de dissimuler cette loi au commun des mortels, par crainte de rendre les femmes plus souples quant à leurs vœux… Nul doute que cette inquiétude constitue le moteur de l’élaboration halakhique qui s’ensuit.
Les sages vont en effet interpréter le texte de manière restrictive, en limitant les moyens d’intervention des hommes sur les vœux féminins. Si, ainsi que l’écrit Agamben, le vœu ne concerne pas l’énoncé comme tel, mais la garantie de son efficacité, ce qui est en question, ce n’est pas la fonction sémiotique et cognitive du langage comme tel, mais l’assurance de sa véracité et de sa réalisation4, alors l’annulation des vœux des femmes par les hommes sape les fondements mêmes de la confiance placée dans cette sacralisation par le langage qu’incarne le neder.
Quelles motivations animent les sages ? Probablement la volonté de voir les vœux pris au sérieux : que les engagements d’une femme adulte puissent être aisément annulés – alors même qu’elle prend Dieu à témoin – ne pouvait être encouragé par ceux qui prennent à la fois Dieu, et les engagements humains, au sérieux. Comment les sages vont-ils s’y prendre ? Tout d’abord, en limitant la durée de temps pendant laquelle le père peut annuler les vœux de sa fille :
וְאִשָּׁה כִּי־תִדֹּר נֶדֶר לַיהֹוָה וְאָסְרָה אִסָּר בְּבֵית אָבִיהָ בִּנְעֻרֶיהָ׃
Et une femme, si elle fait un vœu à l’Éternel ou s’impose une interdiction dans la maison de son père, pendant sa jeunesse.
Il y a une contradiction apparente dans ce verset : on apprend d’abord qu’il s’agit d’une femme, donc d’une adulte, avant de lire “dans sa jeunesse”. Dans la Bible, la période de naara ne connaît pas clairement de limite d’âge : une femme est une naara tant qu’elle vit dans la maison de son père et qu’elle n’est pas mariée. Les rabbins5 vont résoudre la tension en créant une nouvelle catégorie juridique : une femme qui n’est plus mineure, mais pas encore adulte, soit entre 12 ans et 12 ans et demi. D’après cette interprétation, les mineures – c’est à dire les jeunes de moins de 12 ans – ne sont pas tenues responsables de leur vœu, car non pleinement conscientes de ce à quoi elles s’engagent. En même temps, une femme de plus de 12 ans et demi, même si elle vit dans la maison de son père, n’est plus soumise à l’autorité paternelle en matière de vœu. Cea restreint donc la possibilité pour le père d’annuler le vœu de sa fille à une fenêtre d’environ 6 mois.
Une fois mariée, la femme peut voir à nouveau ses vœux annulés, cette fois-ci par son époux. Les rabbins vont s’appuyer sur le texte de la Torah pour réduire le champ du vœu, non pas sur son émetteur, mais sur son objet. Le verset dit en effet :
כׇּל־נֵדֶר וְכׇל־שְׁבֻעַת אִסָּר לְעַנֹּת נָפֶשׁ אִישָׁהּ יְקִימֶנּוּ וְאִישָׁהּ יְפֵרֶנּוּ׃
Tout vœu et tout serment d’interdiction pour violenter l’être, son époux le validera, et son époux l’annulera.
Cette expression de inoyui nefesh, affliction de l’âme, est déjà connue du contexte de Kippour. S’interrogeant sur sa définition, la mishna Nedarim6 suggère, de manière anonyme, qu’il s’agit d’activités telles que se laver. Rabbi Yossi suggère, quant à lui, qu’il s’agit de pratiques plus sévères, tel le jeûne. Or, pareil engagement affecte la santé de celle qui le contracte, justifiant ainsi que l’époux puisse s’en mêler.
Par ailleurs, puisque le dernier verset du passage7 dit que ces lois sont ben ish leishto, entre un homme et sa femme, le Talmud ajoute que l’époux peut s’opposer aux vœux qui touchent directement à la vie maritale, comme ceux de chasteté – même si cela n’entre pas dans les critères menaçant, selon Rabbi Yossi, la santé de l’épouse. Là encore, pourtant, l’époux étant directement concerné par cet engagement, on peut comprendre qu’il ait voix au chapitre, même si l’absence de réciproque est regrettable.
En somme, d’après l’interprétation rabbinique, l’époux ne peut interférer dans les vœux de son épouse que dans deux cas précis : si le vœu “accable” son être, c’est à dire qu’il affecte sa santé, ou s’il affecte son mariage.
Gardons nous donc de taire le pouvoir subversif des vœux, notamment quand ils sont prononcés par des femmes. On peut imaginer qu’elles y avaient souvent recours : c’était là un moyen de devenir pleinement “sujet”. Les vœux leur permettaient non seulement de s’adresser à Dieu directement, en passant outre les intermédiaires mâles institués que sont les prêtres, mais aussi de devenir elles-mêmes des institutions prescriptives de normes (certes pour elles-mêmes seulement) sans laisser cette fonction aux seuls rabbins.
Les restrictions imposées aux vœux des femmes s’inscrivent parfaitement dans le thème central du Livre des Nombres : les limites. Des frontières territoriales de la terre d’Israël, à l’organisation du camp par tribu – autre moyen de délimiter, à l’intérieur même du peuple – en passant par la clôture du tabernacle, la division entre prêtres et laïcs, ou encore celle entre les individus entachés de maladie et le reste du campement… Notre parasha y adjoint la notion de frontière au sein des relations familiales. De même qu’il y a des limites à ce qu’une femme peut mettre en gage sans l’accord des autres individus concernés, il y a une limite au-delà de laquelle l’autorité masculine ne peut aller : une fois que le vœu a été tacitement accepté.
Pour conclure, on ne saurait parler des vœux des femmes sans évoquer la figure de Hanna, dans le premier livre de Samuel. Hanna établit un pacte avec l’Éternel : s’Il lui donne un fils, elle le consacrera à son service. Son vœu est exaucé, et Samuel naît. Tandis que son époux, Elkana, s’apprête à retourner au temple à Shilo, Hanna le prévient qu’elle ne participera pas avec l’enfant au sacrifice annuel tant que le nourrisson ne sera pas sevré. De fait, une fois qu’elle l’aura emmené au temple, il devra y rester pour toujours.
Il semble que c’est la première fois qu’Elkana prend connaissance du vœu de sa femme. Sa réponse est alors la même que celle d’Abraham à Sara :
וַיֹּאמֶר לָהּ אֶלְקָנָה אִישָׁהּ עֲשִׂי הַטּוֹב בְּעֵינַיִךְ
Elkana, son époux, lui répondit : « Fais ce qui te paraît bon »
Que ce soit à travers la figure de Hannah, paradigme du choix d’une femme, ou via la lecture rabbinique – la leçon à tirer semble résonner avec la maxime populaire : « ce que ce que femme veut, Dieu veut », et qu’il est préférable que les maris ne s’interposent pas entre leurs épouses et l’Éternel.
Première publication le 30 juillet 2019 sur le blog Aderaba.