La peur de Moab
À la fin de parashat Houkat, les Hébreux campent dans les plaines de Moab sur les rives du Jourdain, à côté de Jéricho. Ils ont vaincu Sihon, roi des Emoréens, et Og, roi de Bashan, et ont conquis leurs territoires. Ces victoires sont suffisamment remarquables pour être célébrées dans le Hallel :
מַכֵּה מְלָכִים גְּדֹלִים כִּי לְעוֹלָם חַסְדּוֹ׃
וַיַּהֲרֹג מְלָכִים אַדִּירִים כִּי לְעוֹלָם חַסְדּוֹ׃
לְסִיחוֹן מֶלֶךְ הָאֱמֹרִי כִּי לְעוֹלָם חַסְדּוֹ׃
וּלְעוֹג מֶלֶךְ הַבָּשָׁן כִּי לְעוֹלָם חַסְדּוֹ׃
À Celui qui vainquit de grands rois, car Sa grâce est éternelle ;
et fit périr de puissants souverains, car Sa grâce est éternelle ;
Sihon, roi des Amorréens, car Sa grâce est éternelle ;
et Og, roi du Bashan, car Sa grâce est éternelle.
En effet, ce sont deux rois présentés comme des archétypes de la force militaire et de la brutalité des peuples qu’Israël se trouve à affronter dans sa conquête du territoire.
Il n’est donc pas étonnant que le peuple de Moab, et son roi Balak, aient peur. Que font-ils ? Au lieu de renforcer leurs armées, comme il serait logique, ils consultent les ziknei Midian, les anciens de Midiane1. Rashi puise du Midrash Tanhouma une brillante explication de cette démarche :
אל זקני מדין. וּמָה רָאָה מוֹאָב לִטֹּל עֵצָה מִמִּדְיָן? כֵּיוָן שֶׁרָאוּ אֶת יִשְׂרָאֵל נוֹצְחִים שֶׁלֹּא כְמִנְהַג הָעוֹלָם, אָמְרוּ מַנְהִיגָם שֶׁל אֵלּוּ בְּמִדְיָן נִתְגַּדֵּל, נִשְׁאַל מֵהֶם מַה מִּדָּתוֹ, אָמְרוּ לָהֶם אֵין כֹּחוֹ אֶלָּא בְּפִיו, אָמְרוּ, אַף אָנוּ נָבֹא עֲלֵיהֶם בְּאָדָם שֶׁכֹּחוֹ בְּפִיו (תנחומא):
Que vit Moab (qui le poussa) à prendre conseil de Midiane ? Lorsqu’ils virent Israël gagner (les guerres) d’une façon qui n’était pas naturelle (les gens de Moab) dirent : le chef de ceux-ci (Moïse) a été élevé en Médiane, demandons-leur quelle est sa qualité. (Les gens de Midian) leur dirent : “sa force est dans sa bouche”. (Les gens de Moab) dirent nous aussi allons contre eux avec un homme dont la force est dans sa bouche ! (Tanhouma 3).
Balak et son peuple comprennent qu’une petite nation ne peut pas avoir vaincu Sihon et Og sans une arme secrète. Ils interrogent donc ceux qui connaissent Moïse, qui avait vécu en Midiane auprès de son beau père Réouël/Ytro2. Le secret d’Israël réside dans la bouche de Moïse, rapportent les Midianites. Dans la parole, dans la prière. Balak décide alors de combattre Israël avec la même arme : si c’est la bouche d’Israël qui poursuit la victoire par la prière, alors la seule façon de battre Israël est d’utiliser une « bouche » qui est au niveau de celle de Moïse.
Balak, ou la confusion de l’extérieur
C’est là qu’entre en scène Bilam, fils de Béor, le véritable alter ego de Moïse (leavdil). Qui est-il ? Le Midrash Sifri nous explique :
וְלֹא קָם נָבִיא עוֹד בְּיִשְׂרָאֵל כְּמֹשֶׁה – בְּיִשְׂרָאֵל לֹא קָם, אֲבָל בְּאֻמּוֹת הָעוֹלָם קָם. וְאֵיזֶה זֶה? זֶה בִּלְעָם בֶּן בְּעוֹר.
Il ne s’est plus levé de prophète en Israël comme Moïse (Dt. 34:10) – en Israël il n’en a pas existé, mais parmi les nations du monde, oui. Et lequel ? C’est Bilam, fils de Beor.
La stratégie de Balak semble donc parfaitement cohérente. Si le secret d’Israël est dans la bouche de Moïse, et si Dieu lui-même a donné aux nations un prophète de la même stature, alors il suffit de retourner cette bouche contre Israël. C’est un raisonnement stratégique, presque militaire : identifier l’arme de l’adversaire, trouver son équivalent, l’utiliser. Mais c’est précisément là que réside l’erreur fondamentale de Balak : il traite le spirituel comme du matériel.
Il pense que la prière est une technique, un outil qu’on peut dupliquer, acheter, et retourner contre l’adversaire. Il suffirait de trouver le bon expert, de le payer suffisamment, de bien orienter le tir. C’est d’ailleurs exactement ce qu’il propose à Bilam :
לְכָה נָּא אָרָה לִּי אֶת הָעָם הַזֶּה… כִּי יָדַעְתִּי אֵת אֲשֶׁר תְּבָרֵךְ מְבֹרָךְ וַאֲשֶׁר תָּאֹר יוּאָר
Viens donc, je te prie, et maudis-moi ce peuple…Car, je le sais, celui que tu bénis est béni, et celui que tu maudis est maudit.
Bilam est perçu par Balak comme un sorte de prestataire de services surnaturels. La bouche est une arme, et Balak veut l’acheter. Cette confusion entre l’outil et la relation, entre la technique et la foi, est le premier niveau d’erreur que la parasha nous donne à voir.
Bilam, ou la confusion de l’intérieur
Le personnage de Bilam est plus complexe. Contrairement à ce qu’on pourrait attendre d’un antagoniste, il semble être du côté du peuple d’Israël : il refuse une première fois de partir, attend l’autorisation divine, et déclare à plusieurs reprises qu’il ne peut dire que ce que Dieu lui met dans la bouche3. En surface, il est un modèle de soumission. Et pourtant, le texte nous dit que la colère de Dieu s’enflamme contre lui4, alors même qu’Il lui a donné l’autorisation de partir. Comment comprendre cette contradiction ?
Au moment du départ de Bilam, le texte écrit :
וַיָּקׇם בִּלְעָם בַּבֹּקֶר וַיַּחֲבֹשׁ אֶת־אֲתֹנוֹ וַיֵּלֶךְ עִם־שָׂרֵי מוֹאָב׃
Bilam se leva le matin, sella son ânesse et partit avec les princes de Moab.
Au niveau du sens littéral, il n’y a pas question : Bilam se lève le matin, il a reçu l’autorisation divine, il se prépare donc pour démarrer sa journée de travail.
Mais le Midrash Tanhouma construit une lecture différente :
מִיָּד הִשְׁכִּים בַּבֹּקֶר, שֶׁנֶּאֱמַר: וַיָּקָם בִּלְעָם בַּבֹּקֶר וַיַּחֲבֹשׁ אֶת אֲתוֹנוֹ. וְכִי לֹא הָיָה לוֹ עֶבֶד וְלֹא שִׁפְחָה. אֶלָּא מֵרֹב שִׂנְאָה שֶׁשָּׂנֵא אֶת יִשְׂרָאֵל, קִדַּמְתּוֹ וְעָמַד בִּזְרִיזוּת הוּא בְּעַצְמוֹ. אָמַר לוֹ הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא, רָשָׁע, כְּבָר קְדָמְךָ אַבְרָהָם אֲבִיהֶם לַעֲקֵדַת יִצְחָק בְּנוֹ, שֶׁנֶּאֱמַר: וַיַּשְׁכֵּם אַבְרָהָם בַּבֹּקֶר וַיַּחֲבֹשׁ אֶת חֲמוֹרוֹ (בראשית כב, ג). וַיֵּלֵךְ עִם שָׂרֵי מוֹאָב, לְלַמֶּדְךָ, שֶׁהָיָה שָׂמֵחַ בְּפֻרְעָנוּת שֶׁל יִשְׂרָאֵל כְּמוֹתָם
Aussitôt il se leva tôt le matin, comme il est dit : ‘Bilam se leva le matin et sella son ânesse.’ N’avait-il donc ni serviteur ni servante ? Mais c’est que de la grande haine qu’il portait à Israël, il les devança et se leva avec empressement, lui-même en personne. Le Saint béni soit-Il lui dit : Méchant ! Leur ancêtre Abraham t’a déjà devancé lors de la ligature de son fils Isaac, comme il est dit : « Abraham se leva tôt le matin et sella son âne’ (Genèse 22:3). ‘Et il partit avec les princes de Moab » ; cela t’apprend qu’il se réjouissait du malheur d’Israël tout autant qu’eux.
Le Midrash choisit de construire ici une opposition surprenante entre Bilam et Abraham, deux hommes qui font exactement le même geste, mais avec une intériorité radicalement différente. Cette lecture n’est pas la seule possible, mais c’est celle que la tradition a retenue car elle répond à la question que pose le texte : pourquoi Dieu s’énerve-t-il contre quelqu’un qui semple obéir ? La réponse est que l’obéissance de Bilam est uniquement de façade : il obéit avec son corps, pas avec son cœur.
Le Daat Zekenim5 pousse cette analyse plus loin encore, avec une finesse remarquable. Il note que Dieu a donné à Bilam une autorisation précise : partir אִתָּם / avec eux physiquement6. Mais il ne lui a pas donné l’autorisation de partir עִמָּהֶם / avec eux en esprit, dans l’intention de maudire Israël, ce qui lui avait été explicitement interdit dès le verset 22:12. Bilam a reçu l’autorisation du corps, pas celle de l’intention. Il le sait, mais fait semblant de ne pas le voir.
C’est dans ce contexte que survient l’épisode de l’ânesse7. L’ange de Dieu se tient sur le chemin, et l’ânesse le voit, mais Bilam, le grand prophète, ne voit rien. Son animal, qui n’a aucun intérêt dans l’affaire, aucun désir, aucune haine, perçoit ce que le grand prophète des nations ne peut pas percevoir.
C’est ce que le Sfat Emet8 exprime, en comparant deux formules que la Torah utilise pour décrire la rencontre avec le divin :
Pour Moïse : וַיִּקְרָא אֶל־מֹשֶׁה / Et Il appela Moïse9 ;
Pour Bilam : וַיִּקָּר אֱלֹהִים אֶל־בִּלְעָם / Et D-ieu rencontra Bilam10.
La différence d’un seul aleph, entre vayikar et vayikra, est abyssale. Vayikar évoque la rencontre fortuite, le hasard, presque l’accident. Vayikra évoque l’appel personnel, intime, choisi. Le Sfat Emet explique : Bilam reçoit la même parole divine, mais dans un registre radicalement différent, parce que la qualité de la réception dépend de la qualité de celui qui reçoit.
Bilam a bien le canal prophétique, mais il est obstrué de l’intérieur11. Si Balak confond esprit et matière de l’extérieur, Bilam incarne cette même confusion de l’intérieur, et c’est précisément pour cela que son erreur est plus profonde encore.
Israël, ou le basculement
La parasha se termine sur une note sombre que l’on oublie parfois dans l’éclat des bénédictions de Bilam. Aux derniers versets12, le texte nous rapporte qu’Israël, campé à Shittim, commence à se lier aux filles de Moab. Celles-ci invitent le peuple à leurs sacrifices, à leurs fêtes, à leurs dieux. Israël s’attache à Baal Peor, et la colère de Dieu s’enflamme.
Mais ce n’est pas un hasard. La Torah elle-même nous révèle, rétrospectivement, le véritable auteur de ce plan :
הֵן הֵנָּה הָיוּ לִבְנֵי יִשְׂרָאֵל בִּדְבַר בִּלְעָם לִמְסׇר־מַעַל בַּיהֹוָה עַל־דְּבַר־פְּעוֹר וַתְּהִי הַמַּגֵּפָה בַּעֲדַת יְהֹוָה׃
Ce sont elles qui, à l’instigation de Bilam, ont porté les enfants d’Israël à trahir l’Éternel dans l’affaire de Baal Peor, et la mort a sévi dans la communauté de l’Éternel.
N’ayant pas réussi à atteindre Israël par la bouche, Bilam conseille d’attaquer par le corps. Et cette fois, ça marche.
C’est le troisième niveau de notre parasha, et le plus tragique. Balak s’était trompé en pensant qu’on pouvait acheter le spirituel. Bilam s’était trompé en croyant pouvoir maintenir les formes du spirituel tout en restant ancré dans le matériel. Israël, lui, ne se trompe pas, il bascule, de l’esprit vers la matière, dans le sens le plus littéral.
L’ironie est amère : Bilam, qui n’a pas compris la nature de la bouche de Moïse, a parfaitement compris la faiblesse du corps humain. Il a échoué comme prophète, il réussit comme fin connaisseur de l’âme humaine.
La parasha de Balak est ainsi construite sur cette tension entre l’esprit et la matière. Trois acteurs, trois niveaux de la même confusion : Balak qui tente d’acheter le spirituel, Bilam qui maintient les formes du spirituel tout en restant ancré dans le matériel, et Israël qui finit par abandonner le spirituel pour le matériel.
- Nombres 22:4. ↩︎
- Exode 2:15-21. ↩︎
- Nombres 22:13 et suivants. ↩︎
- Nombres 22:22. ↩︎
- Commentaire de la Torah compilé à partir des écrits des tossafistes français et allemands des XIIe et XIIIe siècles. ↩︎
- Nombres 22:20. ↩︎
- Nombres 22:23 et suivants. ↩︎
- Ouvrage principal de Rav Yehuda Aryeh Leib Alter (Varsovie 1847-1905), troisième Rebbe de la Dynastie hassidique de Gour. ↩︎
- Lévitique 1:1. ↩︎
- Nombres 23:4. ↩︎
- Le Rambam dans le Guide des perplexes II:38 explique que la faculté prophétique peut être bloquée par les passions. La prophétie n’est pas un instrument qu’on allume et éteint, elle requiert une disposition intérieure, une transparence de l’âme. À ce moment précis, Bilam est aveuglé par son désir. ↩︎
- Nombres 25:1-3. ↩︎