Comment Moïse a-t-il pu écrire sa propre mort ? C’est l’énigme troublante qui préoccupe les commentateurs de la parasha Vezot ha-Berakha, la dernière de notre Torah. Le dernier chapitre du Deutéronome décrit en effet la dernière scène de la vie de Moïse, quand il monte sur le mont Nébo pour admirer la terre d’Israël dans laquelle il n’entrera pas :

דברים לד:א

וַיַּעַל מֹשֶׁה מֵעַרְבֹת מוֹאָב אֶל־הַר נְבוֹ רֹאשׁ הַפִּסְגָּה אֲשֶׁר עַל־פְּנֵי יְרֵחוֹ וַיַּרְאֵהוּ יְהֹוָה אֶת־כׇּל־הָאָרֶץ אֶת־הַגִּלְעָד עַד־דָּן׃

Deutéronome 34:1

Moïse se dirigea des plaines de Moab vers le mont Nébo, et monta au sommet du Pisga qui est en face de Jéricho. Et l’Éternel lui fit contempler tout le pays : le Galaad jusqu’à Dan…

Et les versets continuent en décrivant l’étendue de la terre promise que Moïse peut apercevoir depuis ce sommet. Dieu répète Sa promesse de donner cette terre au peuple d’Israël ainsi que Sa décision de laisser Moïse entrevoir la terre, mais de ne pas lui permettre d’y entrer. Il s’ensuit le décès de Moïse :

דברים לד:ה

וַיָּמׇת שָׁם מֹשֶׁה עֶבֶד־יְהֹוָה בְּאֶרֶץ מוֹאָב עַל־פִּי יְהֹוָה׃

Deutéronome 34:5

C’est donc là que mourut Moïse, serviteur de l’Éternel, dans le pays de Moab, sur ordre de l’Éternel.

Mais si Moïse a rédigé l’ensemble de la Torah, comment a-t-il pu y décrire sa propre mort ? De plus, la Torah ne s’achève pas avec ce verset, mais se poursuit sur sept autres versets. Comment devons-nous alors comprendre la rédaction de ces huit derniers versets de la Torah ?

Le traité talmudique Baba Batra examine cette anomalie et présente deux explications. Première explication :

בבא בתרא טו.א

שְׁמוֹנָה פְּסוּקִים שֶׁבַּתּוֹרָה יְהוֹשֻׁעַ כְּתָבָן. דְּתַנְיָא ״וַיָּמׇת שָׁם מֹשֶׁה עֶבֶד ה׳״ – אֶפְשָׁר מֹשֶׁה מֵת, וְכָתַב: ״וַיָּמׇת שָׁם מֹשֶׁה״?! אֶלָּא עַד כָּאן כָּתַב מֹשֶׁה, מִכָּאן וְאֵילָךְ כָּתַב יְהוֹשֻׁעַ; דִּבְרֵי רַבִּי יְהוּדָה, וְאָמְרִי לַהּ רַבִּי נְחֶמְיָה

Baba Batra 15a

C’est Josué qui a écrit les huit derniers versets de la Torah. Comme il est enseigné dans une baraïta : « Et Moïse, serviteur de l’Éternel, mourut là » (Deutéronome 34:5) ; est-il possible qu’après la mort de Moïse, il ait lui-même écrit « Et Moïse mourut là » ? Plutôt, Moïse a écrit l’ensemble de la Torah jusqu’à ce point, et Josué a écrit à partir de ce point ; c’est la déclaration de Rabbi Yehouda. Et certains disent que c’est Rabbi Ne’hemya qui a énoncé cette opinion.

Selon cette première explication, ce ne serait pas Moïse, mais bel et bien Josué, son successeur, qui aurait écrit ces huit derniers versets. Pourtant cette explication ne satisfait pas tout-à-fait nos Sages, qui objectent et en présentent une deuxième :

בבא בתרא טו.א

אָמַר לוֹ רַבִּי שִׁמְעוֹן: אֶפְשָׁר סֵפֶר תּוֹרָה חָסֵר אוֹת אַחַת, וּכְתִיב: ״לָקֹחַ אֵת סֵפֶר הַתּוֹרָה הַזֶּה״?! אֶלָּא עַד כָּאן הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא אוֹמֵר – וּמֹשֶׁה אוֹמֵר וְכוֹתֵב; מִכָּאן וְאֵילָךְ הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא אוֹמֵר – וּמֹשֶׁה כּוֹתֵב בְּדֶמַע, כְּמוֹ שֶׁנֶּאֱמַר לְהַלָּן: ״וַיֹּאמֶר לָהֶם בָּרוּךְ: מִפִּיו יִקְרָא אֵלַי אֵת כׇּל הַדְּבָרִים הָאֵלֶּה, וַאֲנִי כּוֹתֵב עַל הַסֵּפֶר בַּדְּיוֹ״.

Baba Batra 15a

Rabbi Shimon lui dit : Est-il possible qu’un rouleau de la Torah manque d’une seule lettre ? Or il est écrit : «Prenez ce livre de la Torah» (Deutéronome 31:26). Plutôt, jusqu’ici le Saint, béni soit-Il, dictait et Moïse répétait après Lui et écrivait le texte. À partir de ce point, le Saint, béni soit-Il, dictait et Moïse écrivait avec des larmes. Comme il est dit plus loin : «Et Barukh leur dit : Il me dictait toutes ces paroles, et j’écrivais avec de l’encre sur le livre» (Jérémie 36:18).

J’aimerais m’attarder sur cette image d’une Torah écrite en pleurs. Qu’est-ce qu’elle peut bien vouloir nous dire ? Au sens premier, nous comprenons que Moïse pleurait pendant qu’il traçait les lettres de l’excipit de la Torah.

Mais le Gaon de Vilna nous propose une autre lecture en traduisant le mot דֶמַע non pas par pleurs ou larmes, mais plutôt par mixture ; comme le mot est utilisé en hébreu mishnaïque par exemple dans “כָּל הַמְחַמֵּץ וְהַמְתַבֵּל וְהַמְדַמֵּעַ”, traduit “Tout ce qui est soit fermenté, soit épicé, soit mélangé”1. Il l’explique comme ceci :

בן יהוידע על בבא בתרא טו א – הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא אוֹמֵר, וּמֹשֶׁה כּוֹתֵב בְּדֶמַע. הגאון מהרא »ו [מורינו הרב אליהו מוילנא] ז »ל פירש לשון דמוע רצונו לומר אותיות מעורבות זה בזה ואינם חלוקים לתיבות, ואחר שנפטר חלקום לתיבות ככתוב לפנינו.

Ben Yehoyada dans Baba Batra 15a – le Saint béni soit-Il dit, et Moïse écrit en larmes.  Le Gaon de Vilna z »l explique que le terme (utilisé) pour larme peut aussi faire référence à un mélange, c’est-à-dire : les lettres étaient mélangées les unes aux autres, et elles n’étaient pas divisées en mots. Et après sa mort, elles ont été divisées en mots, tels qu’elles sont maintenant écrites devant nous.

Le rouleau de Torah original, pour ainsi dire, ne se serait donc pas terminé par huit versets bien écrits et composés comme on s’y attend. Au contraire, ce rouleau de Torah primordial ce serait donc terminé par un amalgame de lettres, des caractères sans ordre, sans espaces qui les groupent en mots, ni organisation qui leur donnent un sens. 

Cette explication m’intrigue particulièrement car elle relie la fin de la Torah à son début. La parasha de Vezot ha-Berakha est unique en ce qu’elle n’est pas lue un Shabbat (comme toutes les autres parashiot), mais est lue le jour de Shemini Atseret. Et elle n’est jamais lue toute seule : lorsqu’on la lit, on parvient à la fin du parchemin, à la fin du rouleau, mais on le roule immédiatement pour revenir à son début et recommencer avec Bereshit.

Qu’est-ce qui relie la fin de la Torah à son début ? Une pensée talmudique établit la connexion suivante entre le début et la fin de la Torah, formant une sorte de boucle :

סוטה יד.א

דָּרַשׁ רַבִּי שִׂמְלַאי: תּוֹרָה תְּחִלָּתָהּ גְּמִילוּת חֲסָדִים, וְסוֹפָהּ גְּמִילוּת חֲסָדִים. תְּחִילָּתָהּ גְּמִילוּת חֲסָדִים – דִּכְתִיב: ״וַיַּעַשׂ ה׳ אֱלֹהִים לְאָדָם וּלְאִשְׁתּוֹ כׇּתְנוֹת עוֹר וַיַּלְבִּשֵׁם״, וְסוֹפָהּ גְּמִילוּת חֲסָדִים – דִּכְתִיב: ״וַיִּקְבֹּר אוֹתוֹ בַּגַּי״

Sota 14a

Rabbi Simlaï a enseigné : Le début de la Torah est un acte de bienfaisance, et sa fin est un acte de bienfaisance. Son début est un acte de bienfaisance, comme il est écrit : « Et l’Éternel Dieu fit à l’homme et à sa femme des vêtements de peau, et Il les en revêtit » (Genèse 3:21). Et sa fin est un acte de bienfaisance, comme il est écrit : « Et Il l’ensevelit dans la vallée » (Deutéronome 34:6).

La fin et le début de la Torah sont ainsi reliés par cet acte de bonté et générosité accompli par Dieu envers l’humanité, selon cet enseignement de Rabbi Simlaï. Par ailleurs, si nous interprétons « demaot » par « pleurs », selon la deuxième explication de Baba Batra, nous pouvons établir une connexion supplémentaire : la Torah s’achève par l’eau – tout comme elle commence par l’eau, lors de la séparation des eaux d’en haut et d’en bas au deuxième jour de la Création.

Mais si l’on prend à cœur l’explication du Gaon de Vilna, celle-ci nous invite à voir la Torah s’achever dans une sorte de chaos, un tohu-bohu de lettres qui s’accumulent sans ordre, sans espaces pour les grouper en mots et sans organisation pour leur donner du sens. Tout comme l’était le monde au début de Bereshit : un tohu-bohu de matière primordiale sans ordre, sans espaces pour la séparer et lui permettre d’exister, et sans organisation.

Au chaos primordial d’avant Bereshit succède un ordre divin qui façonne la création du monde et entame le récit de la Torah. Puis, au terme des cinq livres du Pentateuque, tous ces mots, ces histoires, ces lois et ces instructions s’achèvent sur un retour au chaos primordial : un amalgame de lettres, une matière première de langage, un alphabet originel qui attend un lecteur pour prendre sens.

De même que le monde naît d’une matière informe que Dieu organise, la Torah s’achève sur un alphabet brut et dispersé, un chaos de lettres : c’est à nous qu’il incombe de donner vie à ces mots en devenir.

  1. Mishna Orla 2:4. ↩︎