Planté au cœur de parashat Houkat et dans le sol du désert sur un bâton, figure un étrange serpent d’airain. Mais que vient faire ce serpent d’airain dans le camp des Hébreux, près de quarante ans après leur sortie d’Egypte et le don de la Torah ? C’est ce que nous allons explorer dans ce commentaire, afin de démontrer qu’il n’est pas qu’une aberration païenne fichée comme une épine dans la peau parcheminée d’un texte juif.
Voici le texte du passage :
וַיִּסְעוּ מֵהֹר הָהָר דֶּרֶךְ יַם־סוּף לִסְבֹב אֶת־אֶרֶץ אֱדוֹם וַתִּקְצַר נֶפֶשׁ־הָעָם בַּדָּרֶךְ׃ וַיְדַבֵּר הָעָם בֵּאלֹהִים וּבְמֹשֶׁה לָמָה הֶעֱלִיתֻנוּ מִמִּצְרַיִם לָמוּת בַּמִּדְבָּר כִּי אֵין לֶחֶם וְאֵין מַיִם וְנַפְשֵׁנוּ קָצָה בַּלֶּחֶם הַקְּלֹקֵל׃ וַיְשַׁלַּח יְהֹוָה בָּעָם אֵת הַנְּחָשִׁים הַשְּׂרָפִים וַיְנַשְּׁכוּ אֶת־הָעָם וַיָּמׇת עַם־רָב מִיִּשְׂרָאֵל׃ וַיָּבֹא הָעָם אֶל־מֹשֶׁה וַיֹּאמְרוּ חָטָאנוּ כִּי־דִבַּרְנוּ בַיהֹוָה וָבָךְ הִתְפַּלֵּל אֶל־יְהֹוָה וְיָסֵר מֵעָלֵינוּ אֶת־הַנָּחָשׁ וַיִּתְפַּלֵּל מֹשֶׁה בְּעַד הָעָם׃ וַיֹּאמֶר יְהֹוָה אֶל־מֹשֶׁה עֲשֵׂה לְךָ שָׂרָף וְשִׂים אֹתוֹ עַל־נֵס וְהָיָה כׇּל־הַנָּשׁוּךְ וְרָאָה אֹתוֹ וָחָי׃ וַיַּעַשׂ מֹשֶׁה נְחַשׁ נְחֹשֶׁת וַיְשִׂמֵהוּ עַל־הַנֵּס וְהָיָה אִם־נָשַׁךְ הַנָּחָשׁ אֶת־אִישׁ וְהִבִּיט אֶל־נְחַשׁ הַנְּחֹשֶׁת וָחָי׃ וַיִּסְעוּ בְּנֵי יִשְׂרָאֵל וַיַּחֲנוּ בְּאֹבֹת׃
Ils quittèrent Hor-la-Montagne par la route de la mer des Roseaux en contournant le pays d’Édom. Mais en chemin, le peuple perdit courage. Il protesta contre Dieu et contre Moshé : « Pourquoi nous avoir fait monter d’Égypte ? Était-ce pour nous faire mourir dans le désert, où il n’y a ni pain ni eau ? Nous sommes dégoûtés de cette nourriture misérable ! ». Alors l’Éternel envoya contre le peuple des serpents brûlants, et beaucoup en moururent dans le peuple d’Israël. Le peuple vint vers Moshé et dit : « Nous avons péché, en récriminant contre l’Éternel et contre toi. Intercède auprès de l’Éternel pour qu’il éloigne de nous les serpents. » Moshé intercéda pour le peuple, et l’Éternel dit à Moshé : « Fais-toi un serpent brûlant, et dresse-le au sommet d’un mât : tous ceux qui auront été mordus, qu’ils le regardent, alors ils vivront ! » Moshé fit un serpent d’airain et le dressa sur un bâton. Quand un homme était mordu par un serpent, et qu’il levait les yeux vers le serpent d’airain, il restait en vie. LEs enfants d’Israël partirent et campèrent à Ovot.
Le serpent d’airain est-il une idole ?
D’emblée, la ressemblance de cette statue de serpent avec une idole nous saute aux yeux. Il semble surprenant que, peu de temps auparavant, Dieu s’offusque de la fabrication du veau d’or par les Hébreux1 puis qu’ici, Il demande Lui-même à Moshé de créer un serpent d’airain ! Voici deux fabrications d’animaux de métal au sein du campement hébreu dans le désert : pourquoi la fabrication de l’un est-elle constitutive d’une faute extrêmement grave, qualifiée d’avoda zara (l’idolâtrie), alors que la fabrication de l’autre est expressément autorisée, et même sollicitée par une injonction divine ? Justement, le risque de dérive idolâtre liée au serpent d’airain est soulignée dans un autre passage du Tanakh. En effet, dans un passage du livre des Rois on lit :
הוּא הֵסִיר אֶת־הַבָּמוֹת וְשִׁבַּר אֶת־הַמַּצֵּבֹת וְכָרַת אֶת־הָאֲשֵׁרָה וְכִתַּת נְחַשׁ הַנְּחֹשֶׁת אֲשֶׁר־עָשָׂה מֹשֶׁה כִּי עַד־הַיָּמִים הָהֵמָּה הָיוּ בְנֵי־יִשְׂרָאֵל מְקַטְּרִים לוֹ וַיִּקְרָא־לוֹ נְחֻשְׁתָּן׃
C’est [Ézéchias] qui fit disparaître les hauts lieux, brisa les stèles, coupa le poteau sacré et mit en pièces le serpent de bronze que Moshé avait fait, car les fils d’Israël avaient brûlé de l’encens devant lui jusqu’à cette époque : on l’appelait Nehoushtân.
Ce passage sous-entend que la fonction initiale du serpent d’airain fabriqué par Moshé n’était pas rituelle ; et c’est seulement lorsqu’il fut devenu un objet de culte idolâtre qu’il mérita d’être détruit.
Le culte du serpent, symbole ambivalent
Il est à noter que l’existence de l’ophiolâtrie, le culte du serpent, a été bien documentée dans les civilisations du Proche-Orient pré-israélite, avant le quatorzième siècle avant notre ère – même s’il est difficile d’attribuer une historicité à la figure de Moshé, il s’agirait d’une époque antérieure à celle présumée de la sortie d’Egypte. Des archéologues du XXème siècle ont découvert des idoles de serpents dans des strates de l’âge du bronze sur différents sites archéologiques de l’ancien Canaan et alentour (Megiddo, Gezer, Hazor, Sichem) dont un serpent de bronze à tête d’or découvert sur le site archéologique de Timna, dans le désert du Sinaï, au sein d’un temple égyptien dédié à la déesse Hathor. Hormis dans l’ophiolâtrie à proprement parler, le serpent est très présent dans les civilisations proche-orientales antiques. Au sein de ces cultures, quatre significations principales des serpents ont été fréquemment retrouvées.
Tout d’abord, le serpent était un symbole de fertilité, de renaissance. De fait, disparaissant en hiver et réapparaissant au printemps, les serpents sont naturellement associés aux cycles de la nature, celui des générations et des régénérations. Un phénomène supplémentaire, la mue des serpents, a pu renforcer cette symbolique : lorsque le serpent quitte sa peau et l’abandonne inerte au sol, il semble immortel et capable de se régénérer lui-même de façon cyclique.
Le serpent était aussi un symbole de défense : animal dangereux au venin mortel, il est souvent représenté comme gardien et défenseur des personnes ou des lieux clos. A ce titre, par exemple, on peut citer l’uræus, figure de serpent qui surmontait le pshent, la coiffe des Pharaons. À Babylone, les quatre avenues qui menaient au temple d’Esagil étaient gardées, chacune, par une paire de serpents. La représentation du serpent devait probablement induire le respect et la crainte.
La troisième symbolique associée au serpent est la vengeance, ce qui provient peut-être d’une expérience assez commune : qui marche sur un serpent se fait mordre en retour… Cette lecture anthropomorphique de la morsure de serpent par vengeance, qui prête aujourd’hui à sourire, est cependant présente dans notre récit : les serpents sont envoyés en châtiment contre les Hébreux pour avoir protesté contre Dieu et Moshé. Le serpent rappelle que le mal (moral) est puni par le mal (physique), faisant du serpent l’emblème d’une violence punitive en miroir.
Enfin, la symbolique la plus évidente du serpent est celle de la médecine. Un serpent et un bâton liés : on reconnaît aisément le caducée. Ce symbole des médecins toujours utilisé de nos jours, est connu depuis l’époque sumérienne comme emblème de la divinité Ningishzida (-2100 avant notre ère) puis, en Grèce antique, il a été le symbole d’Esculape, guérisseur et patron des médecins. Il est probable que, dans la culture de l’époque antique à laquelle notre passage se situerait, le symbole du serpent et du bâton associés représentait déjà de façon évidente la médecine.
De l’ambivalence du symbole à la toute-puissance divine
On constate donc une certaine ambivalence dans la symbolique usuelle du serpent. Dans ce passage, instillant par sa morsure un venin dangereux voire létal, le serpent brûle et tue des Hébreux en châtiment de leurs protestations ingrates. Mais il est paradoxalement aussi, le symbole de la médecine, du remède, de la guérison. Portant en même temps les significations de la vie et de la mort, il constitue, à ce titre, un parfait symbole de la puissance divine. Cette évocation de la toute-puissance peut être perçue également dans la nature multiple de l’artefact, associant l’animal (le serpent) au végétal (le bâton) et au minéral (l’airain).
Dieu peut donner la maladie comme il peut donner la guérison, comme on le retrouve dans l’Exode : 15,26 :
וַיֹּאמֶר אִם־שָׁמוֹעַ תִּשְׁמַע לְקוֹל יְהֹוָה אֱלֹהֶיךָ וְהַיָּשָׁר בְּעֵינָיו תַּעֲשֶׂה וְהַאֲזַנְתָּ לְמִצְוֺתָיו וְשָׁמַרְתָּ כׇּל־חֻקָּיו כׇּל־הַמַּחֲלָה אֲשֶׁר־שַׂמְתִּי בְמִצְרַיִם לֹא־אָשִׂים עָלֶיךָ כִּי אֲנִי יְהֹוָה רֹפְאֶךָ׃
Il dit : Si tu entends bien la voix de l’Eternel, ton Dieu, si tu fais ce qui est droit à ses yeux, si tu prêtes l’oreille à ses commandements, si tu gardes tous ses décrets, je ne t’infligerai aucune des maladies que j’ai infligées à l’Égypte, car c’est moi l’Eternel qui te guéris.
L’emploi par Dieu d’un serpent d’airain pour guérir les morsures de serpents se conforme donc à cette idée de la puissance divine qui peut donner ou reprendre la vie selon le mérite des personnes concernées.
Guérir le mal par le mal
L’idée que, d’une même source, la puissance divine puisse tirer le mal comme son remède, évoque en médecine un principe ancestral de « guérir le mal par le mal ». Bien que plutôt délaissé en médecine moderne, ce principe thérapeutique a encore été utilisé par Samuel Hahnemann, l’inventeur de l’homéopathie, au XIXème siècle, sous la forme du principe de similitude. Par exemple, il affirmait que, puisque la noix vomique est un poison qui fait vomir, il suffit d’en ingérer en toute petite quantité (une goutte diluée plusieurs millions de fois), pour obtenir l’effet inverse et en faire un remède contre les vomissements. La confrontation avec les données scientifiques a démontré au XXème siècle que ces principes n’ont pas l’effet thérapeutique escompté, mais que l’homéopathie utilise en réalité un autre effet extrêmement puissant sur la santé : l’effet placebo. L’effet placebo a été scientifiquement documenté comme l’un des moteurs les plus efficaces en thérapeutique. Son mécanisme est le suivant : une croyance forte en l’amélioration d’un symptôme provoque réellement l’amélioration de celui-ci. Bien sûr, cela ne suffit pas à guérir d’une maladie grave ou urgente – mais la foi dans la guérison améliore de façon perceptible la santé en direction de la guérison.
Le serpent d’airain peut donc effectivement avoir figuré comme artefact moteur de guérison, utilisant le principe du placebo.
Cependant, beaucoup de passages du récit des Hébreux dans le désert mentionnent des contestations populaires auxquelles Moshé a dû faire face, parfois punies par Dieu d’une façon ou d’une autre ; le passage du serpent d’airain est bien le seul qui mentionne l’utilisation d’un tel artefact. On peut donc légitimement s’interroger : pourquoi Dieu a-t-il demandé à Moshé de construire ce serpent d’airain à ce moment-là ?
Dans une perspective de critique biblique, on pourrait voir dans ce passage une justification a posteriori de la présence de serpents d’airain dans des cultes hébraïques tardifs tels qu’évoqués dans Rois 2 ; peut-être. Mais nous allons nous placer dans la perspective d’une logique interne aux textes du Tanakh.
Un serpent d’airain comme auxiliaire pour soutenir Moshé
Réinscrivons ce passage dans le contexte du récit. A ce moment de la traversée du désert, Moshé est épuisé : âgé, il reste seul leader pour mener les Hébreux à la Terre promise après la disparition de ses frère et sœur Aaron et Myriam, ses bras droits et soutiens de toujours. Se sachant proche de la fin de son mandat de leader, il est las des récriminations incessantes des Hébreux. Lors de la précédente contestation, lorsque le peuple lui avait réclamé à boire, il s’était réfugié devant la tente d’assignation comme un fuyard ; puis s’était irrité en s’adressant au peuple « Ecoutez, ô rebelles ! » avant de frapper le rocher2.
Moshé, à ce stade, nous montre un visage différent du leader décidé qui a sorti fait sortir les Hébreux d’Egypte.
Dans une entreprise, ce serait un cadre senior manager compétent, ayant une longue expérience professionnelle, dont les deux adjoints principaux auraient hélas quitté l’entreprise récemment. Depuis, sa patience serait saturée par les sollicitations directes et incessantes de son équipe peu autonome et contestataire. Au bord du burn-out, il aurait demandé un entretien à son « N+1 » (le Grand Patron, évidemment) qui, conscient des ses difficultés, lui proposerait une aide inattendue.
Moshé ayant l’habitude d’être aidé d’un bâton (qui a pu à l’occasion se changer en serpent), Il lui propose un bâton-serpent particulièrement performant, matérialisant une aide extrêmement efficace.
Le serpent d’airain, dès lors, ne serait plus seulement une statue guérisseuse « placebo géant » pour les Hébreux, mais aussi un outil destiné à faciliter le travail de pédagogie de Moshé auprès de ceux-ci pendant une période limitée. Lorsque les Hébreux, éprouvés dans leur corps par la morsure brûlante d’un serpent venimeux, lèveraient les yeux vers le serpent d’airain, le rôle de Moshé serait d’expliquer que la source de guérison n’est pas le serpent, mais ce qu’il y a au-dessus de lui. Lorsqu’ils chercheraient un sens à l’épreuve qui leur arrivait, il leur en montrerait plus simplement le sens, la direction : vers le Haut, le Très-Haut.
Le recours à un serpent d’airain comme outil au service du peuple d’une part, au service de Moshé d’autre part, nous démontre que face à une difficulté humaine, Dieu est toujours capable de tenir compte des forces et des faiblesses en jeu pour trouver une solution innovante. Quand Moshé, âgé, met toutes ses forces au service de l’Alliance au point de presque s’épuiser, Dieu facilite sa tâche au moyen du serpent d’airain, démontrant une sorte de partenariat bienveillant avec lui pour diriger le peuple, afin que celui-ci s’engage à suivre Sa Loi. A la lecture du Tanakh, on peut parfois avoir l’impression d’une Alliance asymétrique, les Hébreux portant de nombreuses obligations et Dieu en redistribuant les bénéfices ; mais dans ce texte affleure une autre compréhension, celle d’un Dieu qui S’implique aussi, soutenant Moshé comme leader, pour faciliter la réussite de cette Alliance. Après la disparition de Moshé, ce partenariat tacite persistera encore au fil des siècles, tel un fil plus ou moins ténu, entre Dieu et ceux qui porteront au sein du peuple juif Son projet.
L’histoire du serpent d’airain, plus qu’une étrange fable, est finalement un message profond pour leaders et éducateurs juifs, qui nous parle de responsabilité et de foi. En tant que maillons d’une chaîne de transmission du judaïsme, nous portons dans notre mémoire collective le souvenir du serpent d’airain et son message : regardons vers le haut, ayons toujours confiance en Dieu, Il nous indique la direction que nous devons suivre pour nous élever au sein de cette indéfectible Alliance !