Le terme de yeridate hadorote – littéralement le déclin des générations) est un concept exprimant, de nos jours en tout cas, la croyance en une diminution spirituelle et/ou intellectuelle constante des nouvelles générations par rapport aux anciennes.

Si ce terme n’est pas explicitement nommé dans la littérature midrashique et talmudique, certains textes semblent y faire allusion. Mais ce n’est qu’aux alentours du Moyen-Age que commence à se forger une véritable doctrine autour de ce concept. Rashi est peut être l’un des premiers à la formuler, dans son commentaire sur le Talmud1 :

Les premières générations étaient meilleures et plus justes que les dernières. C’est pourquoi les temps passés étaient meilleurs que les nôtres, car les derniers ne peuvent être comme les premiers.

Cette affirmation est en réalité un commentaire du verset suivant, tiré du livre de l’Ecclesiaste :

קהלת ז:י
אַל־תֹּאמַר מֶה הָיָה שֶׁהַיָּמִים הָרִאשֹׁנִים הָיוּ טוֹבִים מֵאֵלֶּה כִּי לֹא מֵחׇכְמָה שָׁאַלְתָּ עַל־זֶה׃
Ecclesiastes 7:10

Ne dis pas : pourquoi les jours passés étaient-ils meilleurs que ceux d’aujourd’hui ? Ce n’est pas une réflexion inspirée par la sagesse.

Pourtant, l’interprétation qu’en fait Rashi est loin d’être évidente ! A priori, le verset semble justement rejeter l’affirmation selon laquelle les anciennes générations vivaient mieux que les nouvelles. C’est d’ailleurs ainsi que de nombreux autres exégètes interprètent ce texte2. Gersonide va jusqu’à écrire :

Ne prétends pas que les jours passés étaient mieux que ceux d’aujourd’hui et que la possibilité d’atteindre la perfection [intellectuelle] était plus grande que la tienne, car c’est sans sagesse que tu demandes cela. […] Car les facultés de l’homme ne changent pas et à ce sujet on explique que leur force est [égale à] la tienne, si tu t’y appliques de façon appropriée.3

De nos jours, ce concept est perçu comme vérité révélée dans beaucoup de cercles juifs, fait qui n’est pas sans conséquence. Ainsi, si les anciennes générations étaient plus accomplies, dans quelle mesure sommes-nous en droit de remettre en cause leurs paroles ? L’autonomie de la pensée doit-elle se soumettre au dogme du passé ? Une telle lecture risquerait d’empêcher tout changement ou évolution de la loi. De plus, comme le fait remarquer Gersonide, l’Homme risquerait de se complaire dans la paresse intellectuelle sous prétexte de sa petitesse, ce qui conduirait à une décadence certaine de la génération qui s’interdirait une réflexion autonome et libre.

Dans cet article, je proposerai une analyse du concept de déclin des générations ou yeridate hadorote : d’où vient-il ? Que signifie-t-il ?

Plutôt qu’une analyse thématique, je proposerai une analyse historique qui se concentrera sur trois périodes principales :

  1. L’époque talmudique
  2. L’époque des Rishonim, du Moyen-Âge à la Renaissance
  3. L’époque des Aharonim, de la Renaissance jusqu’à nos jours.

La suite est à lire dans l’article complet consultable dans l’onglet Supports d’étude.

Contenu issu du blog Aderaba, publié pour la première fois le 3 novembre 2012

  1. Voir le commentaire de Rashi sur TB Rosh Hashana 25b. ↩︎
  2. Ce sont surtout les exégètes sépharades qui s’opposent le plus frontalement à cette interprétation. Voir par exemple les commentaires d’Ibn Yehya, de Rabbi Moshé Alsheikh (Devarim Tovim) et celui du Ralbag cité ci-dessous. ↩︎
  3. Voir le commendaiter du Ralbac sur Ecclesiastes 7:10. ↩︎