Il y a un midrash très connu sur la parashat Lekh Lekha ; un midrash mystérieux et éloquent à la fois, un midrash au creux duquel un mot, comme si souvent dans la langue hébraïque, peut être entendu à double sens ; et autour de ce mot, une métaphore, qui a pris un tout autre sens pour moi depuis le debut des émeutes en France.
Ce midrash commente le verset d’ouverture de cette parasha fondatrice de l’ethos religieux juif, un verset aux mots si connus
וַיֹּאמֶר יְהֹוָה אֶל־אַבְרָם לֶךְ־לְךָ מֵאַרְצְךָ וּמִמּוֹלַדְתְּךָ וּמִבֵּית אָבִיךָ אֶל־הָאָרֶץ אֲשֶׁר אַרְאֶךָּ׃
L’Éternel dit à Avram : Va vers toi-même de ta terre et du lieu de ta naissance et de la maison de ton père vers la terre que Je te montrerai.
Dans le midrash, rabbi Yitshak choisit de saisir cette errance et cette perception à travers une parabole (as ga) :
אָמַר רַבִּי יִצְחָק מָשָׁל לְאֶחָד שֶׁהָיָה עוֹבֵר מִמָּקוֹם לְמָקוֹם, וְרָאָה בִּירָה אַחַת דּוֹלֶקֶת, אָמַר תֹּאמַר שֶׁהַבִּירָה הַזּוֹ בְּלֹא מַנְהִיג, הֵצִיץ עָלָיו בַּעַל הַבִּירָה, אָמַר לוֹ אֲנִי הוּא בַּעַל הַבִּירָה
Rabbi Yitshak dit : Parabole de quelqu’un qui voyageait d’un endroit à un autre et qui vit un palais éclairé. Il se dit : « Peut-on dire que ce palais est sans maître ? » Le propriétaire du palais le regarda furtivement et lui dit : « C’est moi le maître du palais.»
La parabole nous parle d’un voyageur, quelqu’un qui passe, littéralement traverse, de lieu en lieu. Il voit soudain un endroit éclairé, c’est à dire habité. On ne voit pas qui l’habite, mais on voit la trace de sa présence à travers la lumière qui en émane. Pour rabbi Yitshak, c’est l’illustration de l’intuition abrahamique d’un dieu unique :
כָּךְ לְפִי שֶׁהָיָה אָבִינוּ אַבְרָהָם אוֹמֵר תֹּאמַר שֶׁהָעוֹלָם הַזֶּה בְּלֹא מַנְהִיג, הֵצִיץ עָלָיו הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא וְאָמַר לוֹ אֲנִי הוּא בַּעַל הָעוֹלָם.
De même, parce que notre père Abraham disait : « Peut-on dire que ce monde est sans maître ? », le Saint, béni soit-Il, se manifesta à lui et lui dit : « C’est moi le maître du monde. »
Or il y a un mot qui interpelle dans ce midrash, car il peut être lu à double sens : c’est le mot דּוֹלֶקֶת, employé pour décrire cette demeure (ou cette ville, selon les interprétations) allumée. Une ner dolek est une bougie allumée. De la même racine, viennent aussi les mots enflammé, inflammation (daleket).
Ainsi, il y a deux manières de voir le monde que regarde Avraham. Soit le palais est éclairé, et nous sommes en sécurité existentielle, pour ainsi dire ; le Maître invisible a allumé la lumière dans le monde. Soit le palais est en flammes. Le monde brûle.
Dimanche matin j’ai reçu un texto de mon amie Noah qui me partageait ceux de notre amie commune Julia. Toutes les trois avons habité aux alentours de la place de la République à Paris. Désormais Noah est à Strasbourg, et moi à Jérusalem. Seule Julia est restée dans le quartier, et voici ce qu’elle a écrit à Noah lorsqu’elle est sortie de chez elle :
Il ne reste plus un seul commerce alentour.
Pharmacie boulangeries supérettes banques commerces
Tout est vandalisé et brûlé.
La place n’est qu’un immense champ de pavés désossés et morceaux de verre
La statue est éventrée.
Les gens du quartier sont hagards et en état de choc.
Lorsque j’ai relu le midrash après avoir vu les images de la ville de mon enfance, de la France de mon enfance, sous des formes noires, des masques noirs, des fumées noires, des drapeaux aux couleurs bizarres, l’expression de birah doleket m’a sauté aux yeux : la cité est en flammes.
Après la lecture antique et médiévale optimiste de ce mot, qui rend compte d’un monde éclairé par la présence divine, c’est vers cette interprétation que se sont penchés les commentateurs du monde post-Shoah. Pour Heschel, puis pour le rav Sacks, ce midrash est à voir dans son sens pessimiste. Depuis le début du vingtième siècle, nous en avons trop vu pour ne pas le lire autrement : le monde entier brûle.
On pourrait être tenté de croire qu’il nous faut choisir entre ces deux lectures : le monde est-il éclairé par la conscience divine ou est-il en train de se consumer dans les flammes de la folie humaine ?
Je pense que la réponse juive est sans doute : les deux. Parce que le monde est infusé de la Source de Vie, il est éclairé, et nous le sommes tous, de l’intérieur. Mais parce que le monde est habité par nous, être humains dotés de libre arbitre et d’un pouvoir d’agir immense – à la mesure de la manière dont nous avons été conçus (“à l’image de Dieu”), le monde brûle.
Et peut-être que la vraie réponse juive n’est pas à trouver dans le constat, mais dans l’action. Que nous reste-t-il à faire, dans un monde qui brûle ? Choisir d’incarner la lumière de la conscience qui continue de briller en deçà des flammes.
C’est ce à quoi faisait allusion Heschel à la fin de son livre au titre évocateur Dieu en quête de l’homme : si le palais est éclairé, je peux être rassuré. C’est la vision religieuse enfantine nous rassurant qu’il y a bien une présence éclairante dans le monde. Mais si le palais brûle, alors la présence devient un appel : c’est à moi d’intervenir, et d’éteindre le feu.
Le fait qu’il y ait un Dieu, une source de vie derrière toute chose, n’enlève pas à l’Homme sa responsabilité fondamentale, sa raison d’être sur terre selon la tradition kabbalistique : aider à réparer un monde brisé.
Et si l’on se demande comment traduire dans la réalité ces grandes idées, le pshat de la parasha nous donne quelques indices, que nous répétons dans les prières du matin et dans les nombreuses mitzvot de la tradition juive appelant à l’action éthique et la bonté envers autrui. Peut-être tout simplement s’agit-il d’imiter Avraham. En plaidant lorsque nous le pouvons pour que le hesed – l’amour bienveillance – l’emporte sur la rigueur. En aidant les autres, le voyageur de passage, notre famille, même lorsque elle est si peu méritante, comme celle de Lot ; et la cité, même lorsqu’elle est pleine de malfaisants, comme Sdom et Amorra. En incarnant, par des actes simples comme l’hospitalité et la générosité, ce verset des psaumes1 par lequel le maître hassidique Meor Einayim, illustre la vertu d’Abraham : עולם חסד יבנה / Le monde sera construit par le hesed, par l’amour-bienveillance.
Si la destruction fait toujours plus de bruit, à nous de continuer, geste par geste de bonté, à construire. Et peu importe qu’on soit si peu. Avraham nous l’a montré. Un seul peut suffire à changer la conscience de tous. Et cela commence par éclairer la sienne.
- Psaumes 89:3. ↩︎