La devise de la République française – Liberté, Égalité, Fraternité – est l’une des formules politiques les plus célèbres de l’histoire moderne. Peu de gens savent cependant que son adoption fut un combat long et mouvementé. Née sous la plume de Robespierre en 1790, elle disparaît sous l’Empire et la Restauration, avant de devenir officiellement un principe de la République en 18481. De ces trois mots, le troisième fut le plus tardif et le plus difficile à imposer, et pour cause : là où la liberté et l’égalité trouvent naturellement leur place dans le droit, la fraternité résiste à la juridiction. Comme le souligne l’historienne Mona Ozouf2, elle appartient à la sphère des obligations morales plutôt qu’à celle du droit, des relations plutôt que du statut, de l’harmonie plutôt que du contrat. Le mot fraternité sonnait de surcroît trop biblique pour certains héritiers des Lumières. Il résonne pourtant au cœur de notre parasha avec une force saisissante.
Quand le marché crée de l’inégalité
La parasha de Behar, qui correspond à un seul chapitre unitaire, le chapitre 25 du Lévitique, part d’un constat réaliste, presque brutal dans sa lucidité : laissé à lui-même, le marché libre tend à concentrer les richesses et à creuser inexorablement les inégalités. Ce diagnostic n’est pas si éloigné de celui que l’économiste français Thomas Piketty a bien documenté3 : dans une économie de marché non régulée, le taux de retour sur le capital tend toujours à dépasser le taux de croissance des revenus du travail. Les détenteurs d’actifs s’enrichissent structurellement plus vite que ceux qui vivent de leur labeur, et les inégalités se creusent inexorablement. Les familles s’appauvrissent, les terres se perdent, les dettes s’accumulent. Ce qui devait être une société de personnes libres et égales devient peu à peu une société de maîtres et de serviteurs, de propriétaires et de dépossédés.
Face à ce constat, la Torah ne propose pas une utopie abstraite. Elle légifère avec une précision remarquable, en décrivant une spirale descendante de la pauvreté mais aussi les correctifs à mettre en place à chaque étape4. Premier niveau – un Israélite appauvri est contraint de « vendre » sa terre ancestrale. Mais ce n’est pas juridiquement une vente ; on achète en réalité le nombre de récoltes restant jusqu’au prochain Jubilé, et la terre reste liée à son propriétaire d’origine. Avant même le Jubilé, le propriétaire ou ses proches ont le droit de la racheter à un prix équitable. Deuxième niveau – si la situation se dégrade davantage, une obligation de soutien s’impose sans intérêt, ni profit sur sa détresse :
וְכִי־יָמוּךְ אָחִיךָ וּמָטָה יָדוֹ עִמָּךְ וְהֶחֱזַקְתָּ בּוֹ גֵּר וְתוֹשָׁב וָחַי עִמָּךְ׃
Si ton frère s’appauvrit et que sa main vacille près de toi, tu le soutiendras converti, et résident, et il vivra avec toi.
Troisième niveau, le plus grave – si tout cela ne suffit pas et qu’un Hébreu doit se vendre, la Torah interdit qu’on le traite comme un esclave :
וְכִי־יָמוּךְ אָחִיךָ עִמָּךְ וְנִמְכַּר־לָךְ לֹא־תַעֲבֹד בּוֹ עֲבֹדַת עָבֶד׃ כְּשָׂכִיר כְּתוֹשָׁב יִהְיֶה עִמָּךְ עַד־שְׁנַת הַיֹּבֵל יַעֲבֹד עִמָּךְ׃
Si ton frère s’apauvrit avec toi et t’est vendu, tu ne le feras pas travailler un travail d’esclave. Comme un employé, comme un résident il sera avec toi, jusqu’à l’année du Jubilé il travaillera avec toi.
Au Jubilé, il est ainsi libéré et retourne à sa famille et à l’héritage de ses ancêtres. Ce système n’est pas de la charité ; c’est de la justice, ce que le mot tsedaka exprime d’ailleurs bien mieux que sa traduction habituelle.
Le mot clé : frère
Le mot אח / frère traverse tout le chapitre comme un fil conducteur. Ce n’est pas un hasard stylistique, mais le fondement théologique et moral de tout le système. Ainsi, la Shemita5et le Yovel ne sont pas seulement des mécanismes économiques sophistiqués, mais des actes de fraternité institutionnalisée, gravés dans la loi divine.
C’est ici que le débat politique moderne trouve sa limite. Quand on oppose liberté et égalité comme deux idéaux incompatibles – plus de liberté économique produirait moins d’égalité, et inversement – on oublie précisément ce troisième terme. La tradition républicaine française, elle, ne l’a pas oublié, même si elle a dû se battre pour l’imposer. Pour Léon Bourgeois, père du solidarisme républicain, la société contracte une dette envers chacun de ses membres : nul ne réussit seul, et la prospérité des uns repose toujours sur un héritage commun, qu’il soit intellectuel, moral, ou matériel, transmis par les générations précédentes6. Cette dette justifie la redistribution, non comme charité, mais comme justice. Jean Jaurès, dans la même veine, pensait que la propriété privée n’est légitime que si elle est accessible à tous.
Or c’est exactement ce que garantit le Yovel : non pas l’abolition de la propriété, mais son caractère universel et inaliénable. Chaque famille israélite conserve un lien permanent avec sa terre ancestrale, quelles que soient les vicissitudes du marché. La Torah ne se contente pas de condamner l’inégalité, elle légifère pour la défaire, systématiquement et périodiquement.
Une redistribution commandée par Dieu
Mais notre parasha va plus loin que le solidarisme républicain sur un point crucial. Dans la tradition française, la fraternité reste, malgré tous les efforts de la République, dans l’ordre moral, jamais pleinement juridique. Dans Behar, elle est commandée par Dieu lui-même, et fondée sur deux affirmations théologiques radicales :
… כִּי־לִי הָאָרֶץ כִּי־גֵרִים וְתוֹשָׁבִים אַתֶּם עִמָּדִי׃
…car c’est à Moi qu’est la terre, car des étrangers et des résidents vous êtes avec Moi.
כִּי־עֲבָדַי הֵם אֲשֶׁר־הוֹצֵאתִי אֹתָם מֵאֶרֶץ מִצְרָיִם…
Car ils sont Mes esclaves que J’ai fait sortir du pays d’Egypte…
Ni la terre ni les hommes n’appartiennent véritablement à quiconque ; Dieu demeure le propriétaire ultime, dont les Israélites ne sont que les locataires et les serviteurs. Ce renversement théologique fonde un impératif moral d’une portée vertigineuse : parce que Dieu a lui-même arraché les Hébreux à l’esclavage égyptien, aucun être humain ne saurait en asservir un autre de façon permanente. La mémoire de l’Égypte, que Pessah célèbre et ravive chaque année, se mue ainsi en obligation de justice qui dépasse toute décision politique humaine. Ainsi la Torah grave la fraternité comme un commandement divin absolu et inaliénable.
Si l’idéal socialiste aspire à une société où la liberté et l’égalité ne sont pas réservées à quelques-uns, où la propriété est accessible à tous et où la fraternité n’est pas un vœu pieux mais une obligation, alors notre parasha en constitue peut-être la formulation la plus ancienne et la plus exigeante. Avec une différence fondamentale : là où cet idéal confie sa réalisation à la volonté des hommes, la Torah le grave dans la loi divine. Et c’est peut-être pour cela que le verset du Yovel – וּקְרָאתֶם דְּרוֹר בָּאָרֶץ לְכׇל־יֹשְׁבֶיהָ / Vous proclamerez la liberté dans tout le pays pour tous ses habitants – résonne encore aujourd’hui, trois mille ans après avoir été prononcé pour la première fois.
- Pour une courte histoire de la devise, voir ici. Un article plus développé est disponible ici. ↩︎
- M. Ozouf, M. Perrot, C. Fleury, Liberté, Égalité, Fraternité, La Tour-d’Aigues 2024. ↩︎
- T. Piketty, Le Capital au XXIe siècle, Paris 2013. ↩︎
- Voir N. Zion, « Balancing Social Responsibility with Market Economics » TheTorah.com 2019. ↩︎
- Lévitique 25:1-7. ↩︎
- Leon Bourgeois, Solidarité, Malakoff 1896. ↩︎