Le korban yoledet et sa note postscriptum

Notre parasha s’ouvre sur la description du rituel postpartum. Une femme devient teme’ah – conventionnellement traduit par “rituellement impure”, même si la connotation d’impureté laisse à désirer – quand elle donne naissance, puis au terme d’un certain nombre de jours, peut retourner au statut de tehora (“rituellement pure”) au travers d’un rituel qui inclut un sacrifice. 

Après la description de ce sacrifice, le korban yoledet, il est écrit :

ויקרא יב:ז

זֹאת תּוֹרַת הַיֹּלֶדֶת לַזָּכָר אוֹ לַנְּקֵבָה

Lévitique 12:7

…tel est l’enseignement de la femme qui enfante, qu’il s’agisse d’un garçon ou qu’il s’agisse d’une fille.

Cette formulation semble, à priori, conclure le passage. Pourtant, la parasha petouha – espace laissé par le passage à la ligne dans le sefer torah, indiquant un changement de sujet – n’arrive qu’un verset plus tard et la Torah ajoute, presque comme une note post-scriptum :

ויקרא יב:ח

וְאִם־לֹא תִמְצָא יָדָהּ דֵּי שֶׂה וְלָקְחָה שְׁתֵּי־תֹרִים אוֹ שְׁנֵי בְּנֵי יוֹנָה אֶחָד לְעֹלָה וְאֶחָד לְחַטָּאת וְכִפֶּר עָלֶיהָ הַכֹּהֵן וְטָהֵרָה׃ {פ}

Lévitique 12:8

Si ses moyens ne lui permettent pas d’offrir un agneau, elle prendra deux tourterelles ou deux jeunes colombes, l’une pour l’holocauste (olah), l’autre pour le sacrifice expiatoire (hatat) ; et le prêtre fera expiation pour elle, et elle sera purifiée.

En d’autres mots, le korban yoledet a une valeur ajustable : sa valeur standard est d’un agneau et une jeune colombe ou une tourterelle1, tandis que sa valeur pour les indigentes est d’une paire d’oiseaux (tourterelles ou colombes). Le but de cet arrangement est clair : permettre à toute mère du peuple d’Israël, peu importe ses moyens financiers, de venir compléter ce rituel postpartum au Temple et redevenir tehora.

Le korban oleh ve-yored, un sacrifice à échelle mobile

Le korban yoledet, appartient ainsi à la catégorie des offrandes aux frais à échelle mobile, qu’on appelle korban oleh veyored, dont la valeur monte et descend selon les moyens financiers de l’individu. Ce sacrifice postpartum n’est pas la seule offrande à valeur ajustable. En effet, la Mishna énumère cinq cas dans lesquels on apporte un korban oleh ve-yored :

משנה כריתות ב:ד

אֵלּוּ מְבִיאִין קָרְבָּן עוֹלֶה וְיוֹרֵד: עַל שְׁמִיעַת הַקּוֹל, וְעַל בִּטּוּי שְׂפָתַיִם, וְעַל טֻמְאַת מִקְדָּשׁ וְקָדָשָׁיו, וְהַיֹּלֶדֶת, וְהַמְצֹרָע

Mishna Keritot 2:4

Voici les cinq cas dans lesquels on apporte une offrande proportionnelle : celui qui a fait un faux serment (en niant avoir eu connaissance de faits nécessaires à un témoignage), celui qui a fait un faux serment (en général), celui qui a pénétré dans le Temple ou pris part aux sacrifices alors qu’il était rituellement impur, une femme après l’accouchement, et un lépreux.

De nombreux commentaires s’attardent sur ces cinq catégories et ce qu’elles pourraient bien avoir en commun. Mais tournons notre attention vers cette idée-même d’un sacrifice au montant adaptable. Il est intéressant de noter que dans un système sacrificiel souvent perçu comme rigide, presque mécanique, un ajustement est prévu pour les personnes qui n’auraient pas de quoi payer pour cette offrande. En d’autres termes, au cœur des descriptions des rites sacrificiels, place est faite à une conscience sociale, un souci d’inclusion économique au sein du culte. 

Mais cette tarification dégressive est-elle, au fond, une mesure mise en place presque après coup, comme notre lecture des versets l’a suggérée ? La paire d’oiseaux à la place de la paire d’une bête et d’un oiseau est-elle finalement une sorte de “plan B”, un compromis nécessaire quoique établi un peu à contrecœur ? C’est ce qui semble ressortir de certains passages du Talmud, comme celui-ci, qui discute de la structure de paiement à trois niveaux :

כריתות י

וּמִדְּחָס רַחֲמָנָא עֲלֵיהּ דְּדַלּוּת לְמִיהְוֵי חַד מִשֵּׁית עֲשַׂר בַּעֲשִׁירוּת, חָס רַחֲמָנָא עֲלֵיהּ דְּדַלֵּי דַּלּוּת לְמִיהְוֵי חַד מִשֵּׁית עֲשַׂר בְּדַלּוּת

Keritot 10b

Et du fait que le Tout Miséricordieux fait preuve de miséricorde envers celui qui accomplit un sacrifice dans la pauvreté, en lui permettant d’offrir un sacrifice d’une valeur équivalente à un seizième de celle de l’agneau offert par celui qui est aisé, on peut en déduire que le Tout Miséricordieux a pitié de celui qui accomplit un sacrifice dans l’extrême pauvreté, et qu’Il lui permet donc d’offrir un sacrifice d’une valeur équivalente à un seizième de celle du sacrifice accompli par celui qui se trouve dans une pauvreté modérée.

Le Talmud utilise un raisonnement a fortiori : si Dieu fait déjà preuve de miséricorde envers le pauvre modéré en acceptant un sacrifice 16 fois moins coûteux que celui du riche… alors à plus forte raison, Il doit faire preuve de miséricorde envers le très pauvre en acceptant quelque chose de 16 fois moins coûteux encore. Il semble y avoir une logique de proportionnalité de la compassion divine : plus la misère est grande, plus la condescendance de Dieu s’adapte, et plus le tarif est dégressif.

De la concession à l’inclusion

Pourtant, les commentaires du traité Horayot, laissent entrevoir une autre possibilité. Nous apprenons en effet dans ce traité que le roi ne participe pas au korban oleh ve-yored2. Le Bartenura commente : 

Et le roi est également [dispensé] : un roi qui aurait enfreint par inadvertance l’un de ces commandements n’apporte pas de bouc et est dispensé de tout sacrifice, car il est écrit : « Et si ses moyens ne suffisent pas »3, ce qui désigne celui qui est pauvre. Or, un roi et le grand prêtre ne seront jamais pauvres.

Pourquoi le roi et le grand prêtre n’apportent-ils pas de korban oleh ve-yored ? Car ils ne seront jamais pauvres. Dans cette optique, la structure de paiement à niveau fait partie intégrante de cette offrande, tant et si bien qu’un individu qui ne pourra jamais être en position de devoir apporter le niveau inférieur de paiement, n’est tout simplement pas concerné.

En d’autres termes : même pour le paiement supérieur, seul un individu susceptible de devoir un jour recourir au paiement inférieur est concerné par ce système. Le paiement supérieur n’est donc pas une valeur standard pour lequel il existe, en des circonstances atténuantes, un rabais. Bien au contraire, l’échelle de paiement entière fait partie intégrante de la conception de ce sacrifice. Cette valeur ajustable n’est pas un post scriptum, elle est au cœur même des cinq offrandes dont nous avons parlé. Ainsi, lorsqu’un un riche apporte en offrande son agneau et le pauvre sa farine, dans leurs regards qui se croisent s’exprime la conscience sociale au sein du culte sacrificiel.

  1. Lévitique 12:6. ↩︎
  2. Mishna Horayot 2:5. ↩︎
  3. Vayikra 5:7. ↩︎