Un livre se ferme, un autre s’ouvre. Nous laissons derrière nous l’épopée de l’Exode pour entrer dans l’instruction du Lévitique, le sefer Vayikra. Comment approcher ce livre plein de sacrifices animaliers, de sang, de concepts qui nous sont parfois étrangers et distants comme la touma et la tahara (pureté et impureté rituelle), ce livre au centre duquel se trouve une forme de service religieux, que nous ne pratiquons plus ?
L’histoire est mise sur pause
Nous avons fermé le livre de l’Exode après le don des Tables de la Loi, la crise du Veau d’Or et de la construction du Tabernacle, au terme de laquelle Dieu ne réside plus seulement sur le sommet fumant d’une montagne lointaine : Il s’installe au cœur du camp. A la fin du livre de l’Exode, tout à coup, la trame est interrompue, l’histoire est mise sur pause. Tandis que le livre de Vayikra s’ouvre, nous rencontrons des versets tout à fait différents. Finis les narratifs que nous connaissons des livres de Bereshit et Shemot dans lesquels s’enchaînent les générations et les péripéties. Le livre de Vayikra est statique et est constitué, majoritairement, de lois (à l’exception de deux courtes histoires). Finis également les voyages, tels que nous les connaissons du livre de Shemot et puis de Bemidbar et Devarim : dans Vayikra, la traversée du désert est suspendue, le livre entier se tient dans un seul lieu.
Une taxonomie du monde
Ce livre est non seulement statique dans sa dimension narrative, mais c’est aussi un livre qui paraît très rigide, parce qu’il sépare le monde en catégories distinctes et insiste lourdement sur leur importance. Les lois qui nous sont transmises dans le livre de Vayikra divisent le monde en catégories précises : pour les animaux, certains sont casher et d’autres ne les sont pas. Les humains (notamment) peuvent être en situation de pureté ou impureté rituelle. Les objets peuvent être dédiés au service de Dieu et par conséquent avoir un statut קדוש, ou alors tout simplement חול (profane). Les membres du peuple d’Israël appartiennent au groupe des Cohanim, à celui de Léviim ou à Israël. Et l’espace est, lui aussi, divisé entre le Mishkan et le reste, dans des cercles concentriques de kedousha, de sainteté. Le temps, enfin, est divisé à travers l’année entre fêtes et jours normaux, et la semaine entre Shabbat et les six jours de travail.
Cette description que je viens de faire du livre de Vayikra, son apparente obsession pour la séparation, s’accorde pourtant mal avec le désordre de la vie. Notre monde et nos vies, nous le savons bien, ne peuvent être rangées, compartimentées, dans des catégories nettes. Et bien que certaines frontières tracées dans le livre de Vayikra ne sauraient être traversées – un animal non casher ne peut pas devenir casher, et un Israël ne peut pas devenir prêtre – la majorité de ces frontières, peut-être même les plus importantes, les plus humaines, sont franchissables. Pour l’essentiel, ces frontières ne sont pas des murs, ce sont des membranes. Le cœur de Vayikra, ce n’est pas la séparation, c’est le passage.
Naviguer entre les catégories
L’objectif du livre de Vayikra, n’est pas la séparation nette entre impur et pur, entre saint et profane, mais plutôt les recettes, les instructions, qui permettent de naviguer entre ces états. Au cœur de ce livre se trouve une reconnaissance fondamentale que l’existence humaine est tout autre que statique, que notre vie se trame dans les mouvements, les transitions entre les états cartographiés par Vayikra, tantôt plus éloignés de Dieu, tantôt plus proches.
Tu te sens coupable pour une faute ? Vayikra nous donne une recette et un rituel, le sacrifice expiatoire (חטאת) afin de se défaire de cette culpabilité. Tu as donné naissance ? Les versets déclarent un même écoulement sanguin d’abord impur puis pur, et prescrivent un rituel, le sacrifice de l’accouchée, qui marque la transition monumentale du postpartum. Tu as fait un vœu afin de prendre une nouvelle direction dans ta vie ? Voici comment s’y tenir, voilà le processus.
Ce constat que notre vie matérielle, et donc notre vie spirituelle – le livre de Vayikra ne semble pas faire la différence entre les deux – est toujours en mouvement, et que ces mouvements nécessitent des rituels pour marquer notre rapprochement et éloignement du divin, est un postulat implicite central du livre de Vayikra.
Appel à la sainteté
Ce mouvement résonne à travers le mot central de ce livre, le mot קורבן, utilisé pour désigner un sacrifice mais qui, dans la traduction la plus littérale de sa racine, se réfère à un rapprochement. Même le tout premier verset du livre, וַיִּקְרָא אֶל־מֹשֶׁה, et Dieu appela Moïse, fait allusion à ce mouvement. En y réfléchissant bien, quand faut-il “appeler”, et non simplement “dire” ? Quand on ne se trouve pas au même endroit que son interlocuteur. Et qu’espère-t-on quand on appelle ? Un rapprochement.
Souvenons-nous des derniers versets du livre de l’Exode : Moïse a achevé la construction du Tabernacle et de tous ses ustensiles, jusqu’au dernier détail. Ensuite :
וַיְכַס הֶעָנָן אֶת־אֹהֶל מוֹעֵד וּכְבוֹד יְהֹוָה מָלֵא אֶת־הַמִּשְׁכָּן׃ וְלֹא־יָכֹל מֹשֶׁה לָבוֹא אֶל־אֹהֶל מוֹעֵד כִּי־שָׁכַן עָלָיו הֶעָנָן וּכְבוֹד יְהֹוָה מָלֵא אֶת־הַמִּשְׁכָּן׃
Alors la nuée enveloppa la Tente d’assignation et la majesté de D-ieu remplit le Tabernacle. Et Moïse ne put pénétrer dans la Tente d’assignation, parce que la nuée reposait au sommet et que la majesté divine remplissait le Tabernacle.
Le livre de l’Exode s’achevant ainsi sur cette tension dramatique, nous demeurons avec cette question : si Moïse a fait toutes ces préparations, toute cette construction pour avoir une demeure pour Dieu parmi nous, pourquoi Moïse ne peut-il pas entrer ?
Vient le livre du Lévitique, qui s’ouvre avec ces mots :
וַיִּקְרָא אֶל־מֹשֶׁה וַיְדַבֵּר יְהֹוָה אֵלָיו מֵאֹהֶל מוֹעֵד לֵאמֹר׃
Dieu appela Moïse, et lui parla, de la Tente d’assignation, en ces termes.
En quelque sorte, le livre de Vayikra peut être lu comme une réponse à la question de la fin du livre de Shemot. Comment Moïse peut-il rentrer ? Et, comment chacun d’entre nous peut-il pénétrer à l’intérieur du centre de la kedousha ? Il faut un livre entier pour répondre à cette question. Et bien que de nombreux versets seront dévoués au culte sacrificiels, la réponse de Vayikra culminera en cette injonction :
תִּהְיוּ כִּי קָדוֹשׁ אֲנִי יְהֹוָה אֱלֹהֵיכֶם׃
Soyez saints ! Car Je suis saint, Moi l’Éternel, votre Dieu.
Et le Talmud de rajouter :
מָה הוּא מַלְבִּישׁ עֲרוּמִּים, דִּכְתִיב: ״וַיַּעַשׂ ה׳ אֱלֹהִים לְאָדָם וּלְאִשְׁתּוֹ כׇּתְנוֹת עוֹר וַיַּלְבִּשֵׁם״ — אַף אַתָּה הַלְבֵּשׁ עֲרוּמִּים. הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא בִּיקֵּר חוֹלִים, דִּכְתִיב: ״וַיֵּרָא אֵלָיו ה׳ בְּאֵלֹנֵי מַמְרֵא״ — אַף אַתָּה בַּקֵּר חוֹלִים. הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא נִיחֵם אֲבֵלִים, דִּכְתִיב: ״וַיְהִי אַחֲרֵי מוֹת אַבְרָהָם וַיְבָרֶךְ אֱלֹהִים אֶת יִצְחָק בְּנוֹ״ — אַף אַתָּה נַחֵם אֲבֵלִים. הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא קָבַר מֵתִים, דִּכְתִיב: ״וַיִּקְבֹּר אוֹתוֹ בַּגַּי״ — אַף אַתָּה קְבוֹר מֵתִים.
Tout comme Il habille ceux qui sont nus, comme il est écrit : “Dieu fit pour l’homme et pour sa femme des tuniques de peau, et les en vêtit. ” (Genèse 3:21), vous devez habiller ceux qui sont nus. Tout comme le Saint béni soit-Il visite les malades, comme il est écrit : “Dieu se révéla à lui dans les plaines de Mamré” (Genèse 18:1), vous devez visiter les malades. Tout comme le Saint béni soit-Il console les endeuillés, comme il est écrit : “Après la mort d’Abraham, Dieu béni Isaac, son fils.” (Genèse 25:11), vous devez consoler les endeuillés. Tout comme le Saint béni soit-Il enterre les morts, comme il est écrit : “[Dieu] l’ensevelit dans la vallée” (Deutèronome 34:6), vous devez enterrer les morts.
La kedousha, la sainteté, vous ne l’atteindrez pas au centre du Tabernacle, nous dit ce texte. Vous l’incarnerez quand vous vous comporterez comme Dieu.