Il faut être poète, il faut travailler, il faut travailler à ce que Jérusalem soit la capitale, la capitale pure, la capitale rayonnante, la capitale solaire, idéale, du judaïsme idéal. Il faut y travailler, mais nous n’y arriverons jamais… Ce n’est pas une raison de se soustraire au travail, au contraire.
André Neher
Le Talmud s’interroge à de nombreuses reprises sur les raisons qui conduisirent à la destruction de Jérusalem et à l’exil du peuple juif. Aux réponses formelles s’ajoutent également des paraboles plus ou moins connues ; une d’entre elles est l’histoire de Kamtsa et Bar Kamtsa1. Le problème des histoires que l’on connait depuis l’enfance, c’est la simplicité qu’on leur accorde. À l’approche de Tisha Beav, j’aimerais relire avec vous ce conte chargé d’idées que nous ont livré les Sages du Talmud. Au-delà des lectures rapides et superficielles, nous réaliserons que les Sages nous livrent un message encore très actuel.
Petits repères historiques
Au début de l’ère chrétienne, le peuple juif est fragmenté en une multitude de mouvements idéologiques. Parmi les plus connus, les Pharisiens, auxquels appartiennent la totalité des sages du Talmud ; les Saducéens, auxquels appartiennent la majorité des prêtres du Temple ; les Esséniens, ces ascètes vivant dans le désert ; et les Zélotes, proches des Pharisiens dans la pratique mais à la vision politique radicalement différente. Le gros du peuple évolue sans vraiment savoir où se situer ; Flavius Joseph témoigne de la popularité des Pharisiens auprès du peuple, sans que ceux-ci soient vus comme l’unique autorité légitime. La chute de Jérusalem, prise en 70 de l’ère commune, conduit à la disparition de la majorité de ces factions. Les dirigeants du judaïsme pharisien deviendront les maîtres de la Mishna et du Talmud, ceux qui façonneront le judaïsme d’après la destruction du Temple. Rabbi Yohanan, l’auteur de cette histoire talmudique, est le fruit de ce judaïsme d’après la destruction du Temple. Elève de Rabbi Yehouda Hanassi, il dirigeait lui-même une Yeshiva à Tibériade. Cette parabole est donc une réflexion faite avec un certain recul, c’est une introspection sur les crises internes du peuple juif, qui conduisirent au traumatisme de l’exil.
L’histoire2
Rabbi Yohanan dit : « Que signifie le verset : »Heureux l’homme qui craint toujours, alors que celui qui entête son cœur tombera dans le malheur3 » ? Jérusalem fut détruire à cause de l’histoire de Kamtsa et Bar Kamtsa… Il y avait un homme qui appréciait Kamtsa et qui portait sa haine à Bar Kamtsa. [Un jour], il organisa un banquet et dit à son intendant : « Amène-moi Kamtsa ». [L’intendant] ramena Bar Kamtsa. L’homme arriva à son banquet et vit que [Bar Kamtsa] était assis. Il lui dit : « Ne sais-tu pas que cet homme hait celui-là ? Que veux-tu ? Lève-toi et sors ! » Il lui répondit : « Puisque je suis déjà là, laisse-moi et je te payerai le prix de ce que j’ai mangé et bu ». Il lui dit : « Non » [Bar Kamtsa] lui dit : « Je te payerai la moitié du banquet ! » Il lui répondit : « Non ». Il lui dit : « Je te payerai tout ton banquet ! » Il lui répondit : « Non ». Il le prit par la main, le fit lever et le jeta dehors. [Bar Kamtsa] se dit : « puisque les Sages étaient présents à ce banquet et ne bronchèrent pas n’ont pas protesté, c’est qu’ils étaient d’accord ». Il partit les accuser chez le roi. Il alla trouver l’empereur et lui dit : « Les Juifs se révoltent contre toi ! » [Il] répondit : « D’où tiens-tu ça ? » Il lui dit : « Envoie-leur un sacrifice, nous verrons bien s’il accepte de le sacrifier ». Il l’envoya, chargé d’un veau de trois ans. Une fois parti, [Bar Kamtsa] lui fit une blessure à la lèvre – et certains disent, à l’œil – car pour nous [une telle blessure] est un défaut [interdisant de sacrifier la bête] alors que pour les Romains, ce n’est pas le cas. [Malgré cela], les Sages voulurent le sacrifier, afin de maintenir des bonnes relations avec le roi. Rabbi Zékharia fils d’Avkules leur dit : « [Si vous la sacrifiez], les gens penseront qu’une bête avec un tel défaut est apte à être sacrifiée ». Ils pensèrent alors à tuer [Bar Kamtsa], afin qu’il ne rapporte pas au roi l’histoire. Rabbi Zekharia leur dit : « Les gens penseront qu’une personne blessant un sacrifice doit être tuée ! ». Rabbi Yohanan conclut : C’est la modestie de Rabbi Zékharia ben Avkules qui conduisit à la destruction de notre maison, qui brûla le Sanctuaire et qui nous exila de notre terre.
Le premier point que je voudrais relever, est l’échange entre l’hôte et Bar Kamtsa. A priori, l’histoire semble être un exemple caricatural de cruauté : un homme est invité par erreur à une réception, l’hôte lui ordonne de quitter les lieux. Mort de honte, celui-ci tente de rester discrètement en proposant une somme d’argent de plus en plus élevée, mais l’hôte têtu l’humilie publiquement en le sortant de force. Nous ressentons tous la souffrance de Bar Kamtsa et nous élevons contre la cruauté de cet hôte. Essayons une seconde de remplacer les personnages par des ennemis idéologiques que nous connaissons bien. Je propose quelques variantes actuelles de cette histoire, chacun l’adaptera à son propre ennemi personnel.
L’ennemi idéologique
Variante 1
Lors de l’assemblée rabbinique orthodoxe annuelle, le président demande à son secrétaire d’inviter le Rabbin Levin, son grand ami. Le secrétaire se trompe et envoie l’invitation au Rabbin Levi, dirigeant d’une synagogue réformée. Lors de la réception, le président aperçoit Levi et lui demande de quitter la soirée sur le champ. Honteux, Levin lui demande de bien vouloir le laisser rester, et se montre prêt à payer sa place, puis toute la soirée. Evidemment, cette proposition n’est que plus exaspérante : imaginez le titre des journaux juifs de demain s’ils apprenaient que la soirée rabbinique annuelle a été financée par le mouvement libéral…
Variante 2
Le président d’un parti pacifiste organise une soirée-débat autour des dangers de la colonisation juive en Cisjordanie. Il veut y inviter Mr. Cohen, une célèbre personnalité de la gauche israélienne. Son secrétaire se trompe et l’envoie à Mr. Coen, le représentant des Juifs de Judée-Samarie. Vous connaissez la suite…
Ces variantes s’appliquent évidemment dans les deux sens et se déclinent en une multitude de versions. Chacun d’entre nous a son ennemi idéologique, cette personne qu’il hait pour ce qu’elle représente, convaincu que cette haine est légitime, alors qu’il n’a certainement jamais adressé la moindre parole à l’individu en question. Il me semble que notre histoire aussi traite d’ennemis idéologiques. Premièrement, car le contexte historique s’y prête ; deuxièmement, car les Sages du Talmud ont souvent mis en avant cette haine idéologique comme vecteur de la destruction du Temple4 ; troisièmement, car les mots semblent l’indiquer. Il n’est pas écrit que l’hôte détestait Bar Kamtsa mais que ce dernier était le בעל de son hôte, c’est à dire « le maître de la haine », celui qui symbolise l’ennemi par excellence. Subitement, l’histoire paraît plus complexe, la position de l’hôte plus légitime et l’entêtement de Bar Kamtsa presque coupable…
Le silence des Sages : faiblesse ou sagesse ?
À deux reprises, les Sages de cette histoire se taisent. Ils se taisent lorsque Bar Kamtsa est humilié publiquement, et se taisent encore lorsque Rabbi Zékharia s’oppose à leur avis. Ce qui est encore plus surprenant, c’est que Bar Kamtsa semble être certain de cette passivité. Il en est tellement sûr, qu’il met en place sa machination sans douter un instant que les Sages n’auront ni le courage de sacrifier la bête, ni le courage de le tuer. Et effectivement, c’est bien cela qui se produit. L’impression globale est qu’aux yeux de Bar Kamtsa, les Sages, les dirigeants spirituels du peuple, sont faibles. Incapables de prendre la moindre position. Il me semble que Bar Kamtsa représente ici les Zélotes, ces Juifs proches de la vision religieuse des Sages, mais opposés à leur vision politique. En effet, Bar Kamtsa est profondément déçu par l’attitude des Sages à son égard, preuve qu’il les voyait encore comme une certaine source d’autorité. Au moment de son renvoi, cette autorité est brisée et il part trouver l’empereur, convaincu que les vieux Sages seront incapables de l’en empêcher.
Cette histoire est à mettre en parallèle avec un autre récit talmudique, qui se trouve juste après notre histoire de Kamtsa et Bar Kamtsa5. Le Talmud nous raconte que la ville de Jérusalem possédait assez de richesse pour survivre à un siège de 21 ans. Après trois ans de siège, les Sages pensent proposer la paix aux Romains, probablement fatigués par un siège qui n’en finit pas. Mais les Zélotes s’opposent à cette politique trop faible à leurs yeux, et veulent prendre les armes. Afin de forcer le peuple à se révolter contre les Romains, ils brûlent les entrepôts de nourriture et déclenchent une famine qui conduit à la destruction de la ville.
Dans ces deux récits, les Sages sont vus par les Zélotes comme des rabbins sans courage, prêts à sacrifier l’honneur national à la place de prendre fièrement les armes contre l’envahisseur. Nous serions donc tentés d’accuser les Sages. Après tout, si au lieu de leur passivité étouffante, ils s’étaient opposés à l’humiliation de Bar Kamtsa, avaient sacrifié la bête ou tué Bar Kamtsa, rien de tout cela ne serait arrivé. Trois chances ratées. Pourtant, le Talmud ne les accuse pas. Comment cautionner ce silence ?
Je voudrais rapporter un dernier récit de la même époque. Le Talmud6nous raconte avec quel courage Rabbi Yohanan Ben Zakay, probablement l’un des Sages silencieux de notre histoire, sortit de la ville assiégée pour trouver le général romain. Très stricts envers les fuyards, les Zélotes ne laissaient personne sortir en dehors des murailles. Rabbi Yohanan se fait passer pour mort et après diverses péripéties, réussit à sortir de la ville. Il prophètise alors au général en question son futur couronnement, et une fois la prophétie accomplie se voit accorder sa requête. À cet instant, on s’attend à voir Rabbi Yohanan sauver Jérusalem mais voilà que celui-ci demande « Yavné et ses Sages ». Une petite ville isolée et ses académies religieuses… Est-il vraiment possible d’abandonner Jérusalem et son Temple pour un misérable village et quelques Sages ? De toute évidence, Rabbi Yohanan est plus clairvoyant que ce que l’on pense. Certes, il peut sauver Jérusalem, mais Jérusalem est déjà détruite. Elle a été détruite par les Juifs eux-mêmes, brûlée par les dissensions internes. Rabbi Yohanan, fidèle au dicton rabbinique selon lequel « Le Sage est celui qui anticipe ce qui arrive »7 comprend que Jérusalem est perdue et pense déjà à la construction du monde de demain, du peuple juif d’après la destruction.
Revenons à notre histoire. Le silence des Sages n’est pas une faiblesse. Il s’agit d’un silence profond et réfléchi, un silence qui témoigne du manque de mots pour faire face à la situation. Ce silence n’est pas passif, il est palpable, lourd de sens. Il nous rappelle le terrible silence d’Aaron au moment de la mort de ses fils8. La première fois, face aux ennemis idéologiques, les Sages comprennent qu’aucun argument rationnel ne serait raisonner l’hôte ou apaiser Bar Kamtsa. On ne peut raisonner quelqu’un qui refuse toute pensée rationnelle. La deuxième fois, les Sages n’adhèrent pas aux remarques de Rabbi Zecharia. Ils se taisent et le laissent faire comme si rien ne pouvait arrêter l’engrenage déjà en place.
Rabbi Zékharia, l’étrange coupable
Nous avons certes cherché à exempter les Sages, mais les coupables de notre récit n’en demeurent pas moins nombreux. Tout d’abord, l’intendant peu vigilant, puis l’hôte insolent et enfin Bar Kamtsa, prêt à détruire un pays pour venger une humiliation. Mais voilà que le Talmud choisit un coupable bien différent : Rabbi Zékharia. Comme nous avons vu, Rabbi Yohanan pense que c’est la modestie de Rabbi Zékharia ben Avkules la cause de la destruction de Jérusalem. Mais qu’a fait Rabbi Zékharia si ce n’est mettre en garde ses collègues contre le risque d’erreurs halakhiques ?
À l’instar de notre hôte et de Bar Kamtsa, Rabbi Zékharia s’illustre par sa vision tranchée du monde. Comme nos deux acolytes, il place son idéologie au cœur de sa pensée et l’érige en valeur suprême. Sauf que cette fois, l’idéologie de Rabbi Zékharia est clairement pharisienne, rabbinique. Il s’agit d’une idéologie où la halakha occupe la place centrale. Et pourtant, Rabbi Yohanan le pharisien, le grand amora dont la vie tournait autour de l’étude, l’enseignement et la propagation de la loi orale, fait de son collègue l’ennemi public numéro un.
Premièrement, admirons la droiture et l’honnêteté intellectuelle de nos Sages. Au lieu d’accuser l’autre – le Zélote, le Saducéen, l’Essénien ou autres hérétiques – ils s’accusent eux-mêmes. L’auto-critique est violente mais constructive, elle nous pousse à nous interroger sur notre propre système et ses failles avant de rejeter la faute sur l’ennemi politique ou religieux. Deuxièmement, interrogeons-nous sur la nature du reproche adressé à Rabbi Zékharia. Rabbi Yohanan avait introduit notre récit par le verset : »Heureux l’homme qui craint toujours, alors que celui qui entête son cœur tombera dans le malheur », verset qu’il applique de toute évidence à Rabbi Zékharia. A première vue, Rabbi Zécharia “craint” : il craint les dérives futures de la halakha et montre une réelle inquiétude pour l’intégrité de la Torah. La construction symétrique de notre verset jette un éclairage significatif sur l’erreur de Rabbi Zékharia. Elle oppose une crainte constante à un cœur têtu, une façon poétique de dire que la vraie crainte est bien loin de l’entêtement. La vraie crainte, c’est une saine inquiétude pour le futur du peuple juif, non une peur hypocrite pour le devenir d’une halakha qui de toute façon n’existera plus dans un monde sans Temple…
Que craint alors Rabbi Zékharia ? Il craint la remise en question de son système totalitaire, lui apportant une vision rassurante du monde. Un système où tout est à sa place, où la halakha règle les moindres détails de la vie quotidienne, mais un système utopique, incapable de rendre compte de la réalité. La réalité ne se trouve pas dans une vision radicale et tranchée du monde, mais dans la complexité du quotidien. Cette complexité, les Sages l’ont bien comprise. Ce n’est pas par oubli qu’ils proposent de sacrifier la bête ou de tuer l’envoyé ; c’est par volonté de sortir d’une vision tranchée pour en choisir une plus nuancée. Mais lorsque Rabbi Zékharia, le Pharisien, se met à parler, Jérusalem tombe. Le camp des Sages lui-même est atteint par les guerres idéologiques qui pourrissent le peuple juif, et ces derniers se taisent face au Temple en feu.
Autocritique constructive
Les aggadot sont les contes philosophiques que nous ont livré nos Sages. Ces histoires, qu’elles se soient vraiment déroulées ou pas, ont pour but de nous amener à une introspection. Lors de Tisha Beav, nous lisons les versets suivants dans le livre des Lamentations : « Pourquoi donc se plaindrait l’homme sa vie durant, l’homme chargé de péchés ? Examinons nos voies, scrutons-les, et retournons vers Dieu !9 » Par ces versets, le prophète nous pousse à faire notre propre introspection, pas celle de notre voisin. Sans cette auto-critique, aucun retour à Dieu n’est possible. Ce ne sont ni les Romains, ni le feu qui détruisirent Jérusalem et son Temple, mais les Juifs. Et pas n’importe quel Juif : nous-mêmes. Le message des Sages est bien dur à porter mais il est le seul à être réellement constructif et à conduire vers un avenir meilleur.
Certains prétendront malgré tout que derrière ce masque de tolérance, les Sages du Talmud étaient les premiers à dénoncer les hérétiques. À cela nous répondrons par un enseignement des Sages eux-mêmes : Le Talmud10nous raconte que Rabbi Méïr priait pour la mort de ses voisins brigands. Sa femme Brouria lui dit alors : “Que les péchés disparaissent de la terre, que les méchants ne soient plus11” – Est-il écrit “les pêcheurs” ? Non, [il est écrit] les péchés ! Regarde la fin du verset : “que les méchants ne soient plus”, comme il n’y a plus de péchés, il n’y a plus de méchants. Prie plutôt pour qu’ils se repentent et qu’il n’y ait “plus de méchants” !”. Rabbi Méïr pria et ses voisins se repentirent.
הֲשִׁיבֵנוּ יְהֹוָה אֵלֶיךָ וְנָשׁוּבָה חַדֵּשׁ יָמֵינוּ כְּקֶדֶם׃
Ramène-nous vers toi, ô Éternel, nous voulons te revenir ; renouvelle pour nous les jours d’autrefois.
Cet article est librement inspiré d’un cours du Rav Shimon Klein. Publié pour la première fois sur le blog Aderaba.
- Cette aggada est raconté dans le Talmud de Babylone, Guitin 55b et 56a. ↩︎
- Traduction de l’auteur. ↩︎
- Proverbes 28:14. ↩︎
- Voir TB Yoma 9b, qui considère que le Temple fut détruit à cause de « la haine gratuite ». Généralement, la haine est provoquée par l’action du prochain, à part dans le cas d’une haine idéologique, totalement indépendante de l’individu lui-même. ↩︎
- TB Guitin 56a. ↩︎
- TB Guitin 56b. ↩︎
- TB Tamid 32a. ↩︎
- Voir Lévitique 12:3. ↩︎
- Lamentations, 3:39. ↩︎
- TB Berakhot 10a. ↩︎
- Psaumes 104:35. ↩︎