Le livre de l’Exode traite à plusieurs reprises des fautes et rebellions du peuple d’Israël, à peine sorti d’Égypte. Nous avons bien du mal à accepter que les Hébreux ayant assisté aux dix plaies d’Égypte, au miracle de la Mer rouge, à la révélation de Dieu sur le Mont Sinaï puissent si rapidement changer d’attitude. Le point culminant est sans aucun doute la faute du veau d’or, symbole de l’ingratitude du peuple vis-à-vis de son Dieu.
Cette faute pose en réalité une question plus vaste, celle du yeridate hadorote, le « déclin des générations » : ce concept exprime la croyance en une supériorité spirituelle et/ou intellectuelle des générations passées sur les nôtres. Le veau d’or en est un excellent cas d’école, car selon la réponse qu’on apporte à l’énigme de cette faute, on prend position, implicitement, sur toute la question.
Au cours des siècles, les grands penseurs juifs cherchèrent une explication logique à ce phénomène surprenant. Yeshayahou Leibowitz y verra une preuve de la non-efficacité des miracles et du libre arbitre absolu. Ni la Mer rouge, ni Dieu lui-même ne peuvent empêcher un être humain de fauter.
Dans le même ordre d’idée, le Rabbi de Kotzk1 citait avec une certaine ironie les paroles du Midrash selon lequel, « lors de l’épisode de la Mer rouge, une servante vit ce que même Ezechiel fils de Pouzi ne verra pas »2 . Certes, la simple servante eut une vision bien plus phénoménale que celle du prophète Ezechiel, mais elle resta une servante, nous enseigne le Rabbi de Kotzk. C’est à dire que cette vision ne laissa pas une grande empreinte sur son vécu.
À l’opposé, l’école du Moussar – qui se développa au 19e siècle en Europe – prit la défense de ces générations du désert. Rav Yossef Yehouda Leib Bloch3 écrira par exemple :
Qu’elle est grande la bêtise de ceux qui affirment que nous allons de l’avant, tant au niveau intellectuel que spirituel ! [Ils disent] que notre niveau culturel est plus élevé que celui des générations précédentes, qui étaient idolâtres et faibles d’esprits. Cette erreur provient du fait que nous n’avons pas les capacités pour comprendre leur idolâtrie, eux qui vivaient dans des mondes bien plus élevés et connaissaient des forces incroyables. Ils connaissaient les forces qui activent la création, le fonctionnement de chacune d’entre elles, et ils savaient également les utiliser. En découvrant les forces qui gouvernent le monde, ils commirent l’erreur de les considérer comme des forces indépendantes et se mirent à les servir. Mais nous, nous ne pouvons pas commettre la même erreur, car nous ne comprenons rien à ces choses4.
Dans le même ordre d’idée, Rav Eliyahou Dessler5, l’un des derniers grands maîtres de l’école du Moussar, écrira :
Comment était-il possible [que les premières générations] fautaient ? Car il existe une règle en ce qui concerne le mauvais penchant : tout celui qui est plus grand que son ami, son mauvais penchant l’est aussi6.
Deux lectures, une même énigme
Ces interprétations dessinent donc deux camps radicalement opposés sur la question du déclin des générations. Pour Leibowitz et le Rabbi de Kotzk, le veau d’or n’a rien d’un mystère, mais il illustre au contraire une règle constante de la condition humaine. Voir n’est pas comprendre, et aucun miracle, aussi spectaculaire soit-il, ne façonne à lui seul une conscience morale durable. La faute du désert n’est donc pas le signe d’une génération inférieure aux précédentes, ni supérieure aux suivantes : elle est la preuve que le libre arbitre reste entier, à toutes les époques, même face à la révélation la plus éclatante.
L’école du Moussar renverse la perspective : loin d’être une génération faible, celle du désert était au contraire d’une élévation spirituelle que nous avons aujourd’hui perdu jusqu’à la capacité de la comprendre. Sa faute ne prouve pas sa petitesse, mais sa grandeur : plus la stature spirituelle et la connaissance sont élevées, plus le mauvais penchant qui leur fait face l’est également, selon le principe cité par Rav Dessler. Ainsi, loin d’infirmer le déclin des générations, la faute du veau d’or viendrait au contraire le confirmer.
Derrière cette lecture apparemment historique se cache donc un enjeu bien actuel : dans quelle mesure sommes-nous en droit de juger – ou de nous excuser à l’aune – des générations qui nous ont précédés ?
Contenu initialement publié le 3 mars 2013 sur le blog Aderaba, mis à jour le 7 août 2026.
- Rav Menahem Mendel Morgensztern (1787-1859), dit le Rabbi de Kotsk ou Kotzker Rebbe, est un maître hassidique polonais. ↩︎
- Yalkout Shimoni, Beshalah 247. ↩︎
- Rav Yossef Yehouda Leib Bloch (Lituanie 1860-1929), dirigeant de la Yeshiva de Telz, grand centre du Moussar. ↩︎
- Yossef Y. Bloch, Shiour Koma I, p.96. ↩︎
- Eliyahu Eliezer Dessler (Biélorussie 1892-Israël 1953) est un rabbin et penseur, mashgiah rouhani de la Yeshiva de Ponevezh à Benei Berak ↩︎
- Eliyahu Dessler, Mikhtav Mé-Eliyahou I, p.164. ↩︎