Déjà 11 ans sont passés depuis l’ignoble attentat survenu en France contre Charlie Hebdo en 2015. Cet événement avait eu comme conséquence un sursaut républicain en France inattendu, avec 4 millions de personnes qui avaient défilé sous le slogan #JeSuisCharlie.

Deux jours seulement après cet attentat, le 9 janvier 2015, un des terroristes avait exécuté quatre personnes car juives dans une épicerie casher. Cet assassinat avait certes été condamné par la classe politique, mais la population française ne l’avait pas dénoncé comme elle l’avait fait pour Charlie Hebdo. Nous n’avions vu, comparativement, que très peu de #JeSuisJuif ou autres soutiens populaires. Les médias nationaux avaient parlé « d’otages », ce qui est « un mot pratique pour ne pas nommer un massacre de Juifs »1. La communauté juive s’était sentie blessée et incomprise.

Certains d’entre nous avaient été étonnés de voir sur les réseaux sociaux, parmi les personnes dénonçant l’absence de message de sympathie à l’égard de la communauté juive, des Juifs qui ne postent jamais de message communautaire. Des Juifs parfois discrets quant à leur appartenance religieuse, et souvent, éloignés de la communauté. Comme si cette attaque antisémite et l’absence d’empathie des Français, avaient rappelé aux Juifs français leur appartenance à la communauté juive et que, même éloignés du judaïsme, ils seraient toujours perçus différemment, car Juifs.

Le même phénomène s’est produit après le massacre perpétré par Hamas en Israël le 7 octobre 2023, attaque qui, nous le rappelons, a fait plus de 1200 morts, 3400 blessés et 251 otages dont une partie assassinés en captivité. Face au silence, à la minimisation voir à la négation des médias français et internationaux, on a assisté à un rapprochement au judaïsme, à l’identité juive et/ou à la pratique, de centaines de Juifs et Juives, pourtant éloigné(e)s.

Cela fait écho au texte biblique de la parasha de cette semaine.

L’endurcissement du cœur de Pharaon

Nous sommes à la 2ème péricope du livre de l’Exode, Vaéra. Pour mémoire, le peuple des Hébreux est réduit en esclavage en Egypte depuis 210 ans. Dieu « se souvient » de la promesse faite aux Patriarches et fait appel à Moïse afin qu’il demande à Pharaon de laisser sortir Son peuple.

Vous connaissez l’histoire, Pharaon refuse. Dieu, par l’intermédiaire de Moïse et Aaron, montre sa puissance à Pharaon et envoie les 10 plaies. A la 10ème, la mort des premiers-nés, Pharaon laissera enfin sortir le Peuple hébreu.

Ce qui est étonnant, c’est qu’avant même le début des 10 plaies, Dieu annonce à Moïse qu’Il endurcira le cœur de Pharaon et que ce dernier ne laissera pas sortir le peuple hébreu :

שמות ז:ג

וַאֲנִי אַקְשֶׁה אֶת־לֵב פַּרְעֹה וְהִרְבֵּיתִי אֶת־אֹתֹתַי וְאֶת־מוֹפְתַי בְּאֶרֶץ מִצְרָיִם׃

Exode 7:3

Quant à Moi, J’endurcirai le cœur de Pharaon, Je multiplierai Mes signes et Mes prodiges dans le pays d’Egypte.

Et c’est effectivement ce qu’il se passe. Après la plaie du sang : « le cœur de Pharaon persista et il ne leur céda point »2. Après la plaie des grenouilles : « Mais Pharaon, se voyant de nouveau à l’aise, appesantit son cœur et ne leur obéit point »3. Et ainsi de suite pour les autres plaies (les 3 dernières étant dans la péricope suivante, Bo).

Le passage des 10 plaies est habituellement décrit comme le récit d’une lutte entre Moïse, Pharaon et Dieu. Cependant, parmi les participants invisibles mais présents, il faut également citer les spectateurs de cette lutte : les Hébreux et les Egyptiens. Et c’est dans les interactions entre tous ces protagonistes que nous allons essayer de comprendre l’endurcissement du cœur de Pharaon.

Nehama Leibowitz4 rapporte les paroles de nos Sages à propos de notre verset sur l’endurcissement du cœur de Pharaon. En effet, celle-ci semble contredire un des principes fondamentaux de la pensée juive, le libre arbitre.

C’est la question qui est posée dans le midrash par Rabbi Yohanan5 : « J’appesantirai le cœur de Pharaon. Rabbi Yohanan a dit : cela procure un prétexte aux mécréants qui pourront prétendre que Dieu n’a pas donné la possibilité à Pharaon de se repentir »5 . Nahmanide explique les mots de Rabbi Yohanan en formulant une question : si de toute manière l’Eternel a endurci le cœur de Pharaon, en quoi a-t-il vraiment péché ? »

Parmi les nombreuses explications proposées, nous pouvons rapporter les paroles de Samuel David Luzzatto7 :

Sache que, dans une certaine mesure, toutes nos actions relèvent de Dieu […]. On peut dire que dans la mesure où Il est à l’origine de toutes nos actions, Il a endurci le cœur de Pharaon. J’ajoute à cela que les actions dont la Bible attribue l’origine à Dieu sont toutes des actions étranges dont les causes nous sont incompréhensibles […]. Pharaon avait déjà vu tant de signes et prodiges que sa persistance dans le mal nous parait illogique. C’est pourquoi, la Bible l’attribue à Dieu. 

Ainsi, la seule raison de l’attribution explicite à Dieu de cette action de Pharaon est son caractère illogique.

Nehama Leibowitz rapporte également les commentaires de Joseph Albo qui explique que Dieu endurcit le cœur de Pharaon afin qu’il perde la crainte que lui avaient inspirée les plaies et qu’il agisse de sa propre volonté, sans contrainte. C’est ainsi seulement que l’on aurait pu voir si son repentir avait été le fait de son libre arbitre. L’Eternel ne refuse pas à l’homme son libre arbitre mais Il le laisse seul devant sa propre volonté, afin qu’il choisisse lui-même son chemin.

Sforno va dans le même sens8 :

Il est évident que sans l’endurcissement de son cœur, Pharaon aurait laissé sortir Israël, non pas à la suite d’un sincère repentir et en se soumettant aux ordres de Dieu dont il aurait reconnu la force, mais dans l’impossibilité où il était de supporter plus longtemps les plaies […]. Le fait de laisser partir Israël pour cette raison n’aurait pas été le fait du repentir. Mais si Pharaon avait voulu se soumettre à Dieu et revenir à Lui d’un repentir sincère, rien ne serait venu l’en empêcher. S’il est écrit « j’endurcirai le cœur de Pharaon », cela signifie seulement qu’Il lui a donné le courage de supporter les épreuves pour qu’il ne renvoie pas Israël par crainte des plaies.

Ici, c’est plutôt dans le sens de supporter les plaies que l’endurcissement est interprété.

Maïmonide, quant à lui, explique le passage en question sans s’écarter du sens littéral9 :

Nous lisons dans la Torah et dans les Prophètes de nombreux versets qui semblent en contradiction avec ce principe [de libre arbitre absolu accordé à tous les hommes]. Beaucoup de gens font l’erreur de penser que c’est l’Eternel qui décide si leurs actes seront bons ou mauvais, et qu’ils ne peuvent pas faire ce qu’ils veulent. C’est pourquoi j’expose le principe fondamental suivant : lorsqu’un individu ou les membres d’une collectivité pèchent de leur propre gré, une sanction s’impose, et l’Eternel sait comment appliquer cette sanction […]. De quoi s’agit-il ? Des péchés qui n’ont pas été rachetés par le repentir. Si le pécheur s’est repenti, son repentir lui évite la punition. Cependant, de même que l’homme pèche de sa propre volonté, son repentir doit, lui aussi, émaner de sa propre volonté. Il peut arriver qu’un homme commette un grand péché, ou de nombreux péchés, et que le Juge de Vérité décide de punir ces actes, exécutés de sa propre volonté et en tout connaissance de cause, en l’empêchant de se repentir : la possibilité lui est enlevée de reprendre le bon chemin afin qu’il meure pour le péché qu’il a commis […]. C’est pourquoi il est écrit dans la Loi : « J’endurcirai le cœur de Pharaon ». Il avait en effet commencé par pécher de sa propre volonté en persécutant les Israélites qui habitaient son pays […]. C’est la raison pour laquelle la route du repentir lui fut barrée jusqu’à la punition finale […]. Il s’ensuit donc que Dieu n’a pas obligé Pharaon à maltraiter Israël […]. Il a péché en toute liberté, et il a été puni par la paralysie du repentir.

Il semble cependant que Maïmonide se contredit lui-même puisqu’il affirmait un peu plus tôt que l’homme dispose d’un libre arbitre absolu, sans contrainte extérieure ni influence déterminante. Selon lui, chaque individu s’oriente librement vers la voie qu’il choisit, sans que personne ne le pousse dans une direction ou une autre. Maïmonide présente cette liberté humaine comme un principe fondamental de la Loi et des commandements, soulignant que l’homme peut accomplir tout ce qu’il veut, que ce soit le bien ou le mal10.

Ainsi, comment peut-il dire que Dieu empêche la repentance ? Nehama Leibowitz, examinant précisément le propos de Maimonide, explique que l’être humain peut toujours décider, mais ce n’est qu’au début qu’il est entièrement libre de choisir à son gré. Après avoir choisi une des deux voies, il ne pourra plus procéder à un autre choix avec la même facilité qu’auparavant. Même s’il possède toujours son libre arbitre, il n’est plus aussi libre et indépendant qu’il l’était au début.

Ainsi, Dieu n’a pas forcé le Pharaon à choisir le mal, loin de là. C’est le Pharaon lui-même qui a choisi. Du fait qu’il a choisi et persévéré dans le mauvais chemin, ce dernier lui a semblé de plus en plus attrayant, et il a fini par ne plus vouloir que le mal. L’homme a été créé de telle façon que plus il pèche, plus ses péchés forment une barrière entre lui et le chemin du retour au bien.

Les Hébreux et les autres

Je vous propose maintenant de réfléchir à l’impact de l’endurcissement du cœur de Pharaon sur les relations entre les protagonistes secondaires, le peuple des Hébreux et les Egyptiens.

Resituons le contexte. Le peuple des Hébreux est en esclavage depuis 210 ans. Le labeur est rude et Dieu, se souvenant de sa promesse, envoie Moïse et Aaron devant Pharaon pour demander leur libération. La réponse du tyran est cinglante. Non seulement il refuse, mais en plus, il alourdit la charge de travail demandée au peuple hébreu11.

Cet alourdissement du travail a comme conséquence une plainte des enfants d’Israël déposée contre… Moïse et Aaron. À leur sortie de chez Pharaon, les Hébreux les ont confrontés en les tenant pour responsables d’avoir dégradé leur situation auprès du roi et de sa cour. Ils leur reprochent d’avoir fourni aux Égyptiens un prétexte pour les maltraiter davantage et les mettre en danger de mort, invoquant le jugement divin contre eux12.

Moïse, découragé, se sent décrédibilisé et n’a plus foi dans sa mission. Il retourne vers Dieu pour lui exprimer son incompréhension face à la détérioration de la situation des Hébreux. Il questionne le sens de sa mission et reproche au Seigneur d’avoir aggravé les souffrances de son peuple depuis qu’il s’est adressé à Pharaon en Son nom, sans qu’aucune délivrance ne se soit manifestée13.

Bref, l’affaire est bien mal engagée : les Hébreux sont toujours esclaves, ils n’ont jamais été aussi éloignés de Dieu et ils ne veulent pas de Moïse comme leader.

Dieu va donc prouver sa puissance à Pharaon et aux Hébreux en frappant les Egyptiens. Chacune de ces plaies va s’attaquer directement à ce que le peuple égyptien pense être le plus puissant : ses divinités. La plaie du sang, est une preuve de la supériorité de Dieu face à Hâpy (la personnification divine du Nil). La plaie des ténèbres est la preuve face à Rê (le dieu du disque solaire). La plaie de la foudre est la preuve face à Seth (le dieu du tonnerre) et ainsi de suite.

L’enjeu pour Dieu est double : convaincre Pharaon, mais aussi convaincre les Hébreux de Sa toute-puissance puisqu’eux seuls seront protégés14. Cette démonstration de puissance fera vive impression sur le peuple. Et, les Egyptiens, tétanisés par la mort de leur enfant lors de la dernière plaie, feront tout pour faire partir les Hébreux au plus vite15.

Cependant, les Hébreux se doutent bien que s’ils restent, ils subiront la colère des Egyptiens en représailles de ce qu’ils ont vécu. Les Hébreux n’ont pas d’autre choix que de quitter l’Egypte. Immédiatement après, Pharaon part à la poursuite du peuple hébreu avec « six cents chars d’élite et tous les chariots d’Egypte, tous couverts de guerriers16 ». Les Hébreux sont terrorisés, sans refuge et poursuivis par une horde armée et vengeresse. Ils ne devront leur salut qu’au Dieu protecteur qui ouvre la mer devant eux et la referme sur les Egyptiens :

שמות יד:לא

וַיַּרְא יִשְׂרָאֵל אֶת הַיָּד הַגְּדֹלָה אֲשֶׁר עָשָׂה יְהֹוָה בְּמִצְרַיִם וַיִּירְאוּ הָעָם אֶת יְהֹוָה וַיַּאֲמִינוּ בַּיהֹוָה וּבְמֹשֶׁה עַבְדּוֹ

Exode 14:31

Israël vit la main puissante que l’Eternel avait déployé sur l’Égypte et le peuple craignit le Seigneur ; et ils eurent foi en l’Éternel et en Moïse, Son serviteur.

Ainsi, ce sont à la fois la multiplicité des plaies, démonstration de Sa puissance et « l’endurcissement du cœur de Pharaon » qui permettent à Dieu de faire naître l’identité et l’unité du peuple hébreu. La puissance de Dieu et la crainte des représailles des Egyptiens seront facteurs de cette unité. Et leur unité permettra la création du peuple juif dans le désert. Pour preuve, Pharaon, au moment de leur libération, sera le premier qui ne les appellera plus « le Peuple » [de Moïse], mais « Enfants d’Israël »17.

Être nommé peuple

« Je ne suis pas un Juif de France […] je suis un Français né dans la religion juive ! » s’écriait l’universitaire François Rachline.18

Ce qui est notable et ce sera la conclusion, c’est que ce sont souvent les ennemis d’Israël qui le nomment et le différencient des autres peuples.

C’est le cas ici avec Pharaon qui utilise le premier les arguments de la haine raciale que nous avons trop entendus, l’argument selon lequel nous serions des traîtres et des ennemis de l’intérieur : « Voyez, la population des enfants d’Israël surpasse et domine la nôtre. Eh bien ! Usons d’expédient contre elle ; autrement, elle s’accroîtra encore et alors, survienne une guerre, ils pourraient se joindre à nos ennemis, nous combattre et sortir de la province. »19.

Ce sera le cas, plus tard, avec Haman « Puis Haman dit au roi Assuérus : « Il est une nation répandue, disséminée parmi les autres nations dans toutes les provinces de ton royaume ; ces gens ont des lois qui diffèrent de celles de toute autre nation »20.

Et ici, comme là, comme à chaque fois, la haine va avoir comme effet secondaire, le sursaut communautaire. Pharaon pose les prémices de la haine du peuple juif et de cette haine va naître sa création. Et, aujourd’hui encore, à la lumière des derniers événements tragiques qui ont endeuillé notre communauté, nous pouvons voir que l’antisémitisme nous rapproche et participe à la lutte contre l’assimilation, ce que, paradoxalement, nos détracteurs nous reprochent.

Contenu issu du blog Aderaba, publié pour la première fois le 28 janvier 2015

  1. Pascal Riché dans le Nouvel Obs. ↩︎
  2. Exode 7:22. ↩︎
  3. Exode 8:11. ↩︎
  4. Nehama Leibowitz, En méditant la Sidra – Shemoth, pages 43-52. ↩︎
  5. Shemot Rabbah, 5:6. ↩︎
  6. Shemot Rabbah, 5:6. ↩︎
  7. Shadal sur Exode 7:3. ↩︎
  8. Sforno sur Exode 7:3. ↩︎
  9. Mishné Torah, Hilkhot Teshouva 6:1-3. ↩︎
  10. Idem, ibid., 5:3. ↩︎
  11. Exode 5:9. ↩︎
  12. Exode 5:20-21. ↩︎
  13. Exode 5:22:3. ↩︎
  14. Exode 8:26. ↩︎
  15. Exode 12:33. ↩︎
  16. Exode 14:7. ↩︎
  17. Exode 12:31. ↩︎
  18. Voir http://www.slate.fr/story/92849/je-ne-suis-pas-juif-de-france. ↩︎
  19. Exode 10:9-10. ↩︎
  20. Esther, 3:8. ↩︎