Les commandements rélatifs à la fête de Pessah sont introduits dans la Torah par un verset surprenant :
שָׁמוֹר אֶת־חֹדֶשׁ הָאָבִיב וְעָשִׂיתָ פֶּסַח לַיהֹוָה אֱלֹהֶיךָ כִּי בְּחֹדֶשׁ הָאָבִיב הוֹצִיאֲךָ יְהֹוָה אֱלֹהֶיךָ מִמִּצְרַיִם לָיְלָה׃
Garde le mois du printemps, et tu feras Pessah, pour le Seigneur ton Dieu. Car c’est durant le mois du printemps que le Seigneur ton Dieu te fit sortir d’Egypte, la nuit.
De ce verset découle notre complexe calendrier hébraïque, qui prévoit des années embolismiques, dont le but est justement de s’assurer que la fête de Pessah corresponde toujours au printemps. Mais quel est le lien qui unirait Pessah au printemps ?
Une fête contre les discriminations
Dans la liturgie juive, Pessah est défini comme זמן חירותנו, « le temps de notre liberté ». Mais Pessah est-elle vraiment la fête de la liberté ? Si le peuple se libère bien du joug égyptien, son destin n’est toujours pas entre ses mains. Une fois sortis d’Egypte, les Hébreux n’ont d’autres choix que d’avancer dans le désert sans même réellement savoir où Dieu les guidera. À aucun moment Moïse ne consulte ses ouailles ou se soucie de la volonté du peuple. Comment peut-on être libre quand on ne nous propose aucune alternative sérieuse ? Souffrir en Egypte ou errer dans le désert – deux non-choix qui conduisent d’ailleurs les enfants d’Israël à se plaindre plus d’une fois de leur condition, et à juste titre1.
La réponse à cette question se trouve, me semble-t-il, dans la philosophie de Thomas Hobbes. Pessah symbolise en effet la liberté première, la plus simple, celle qui se résume à l’absence de tout obstacle extérieur et de tout agent contraignant2. Ainsi, plutôt que de qualifier Pessah comme la fête de la liberté, nous devrions la qualifier de « fête de la fin de l’oppression » . A bien des égards, Pessah ne proclame pas une liberté active, mais appelle à mettre fin à toute forme d’esclavagisme. Cette symbolique se retrouve d’ailleurs dans plusieurs versets de la Torah, qui parlent d’oppression sociale et établissent toujours une connexion avec l’esclavage en Egypte :
וְגֵר לֹא תִלְחָץ וְאַתֶּם יְדַעְתֶּם אֶת נֶפֶשׁ הַגֵּר כִּי גֵרִים הֱיִיתֶם בְּאֶרֶץ מִצְרָיִם
N’opprime pas l’étranger installé chez toi, car vous savez bien ce qu’ils peuvent éprouver, puisque vous avez été vous-mêmes des étrangers en Égypte.
שֵׁשֶׁת יָמִים תַּעֲבֹד וְעָשִׂיתָ כׇּל־מְלַאכְתֶּךָ׃ וְיוֹם הַשְּׁבִיעִי שַׁבָּת לַיהֹוָה אֱלֹהֶיךָ לֹא תַעֲשֶׂה כׇל־מְלָאכָה אַתָּה וּבִנְךָ־וּבִתֶּךָ וְעַבְדְּךָ־וַאֲמָתֶךָ וְשׁוֹרְךָ וַחֲמֹרְךָ וְכׇל־בְּהֶמְתֶּךָ וְגֵרְךָ אֲשֶׁר בִּשְׁעָרֶיךָ לְמַעַן יָנוּחַ עַבְדְּךָ וַאֲמָתְךָ כָּמוֹךָ׃ וְזָכַרְתָּ כִּי־עֶבֶד הָיִיתָ בְּאֶרֶץ מִצְרַיִם וַיֹּצִאֲךָ יְהֹוָה אֱלֹהֶיךָ מִשָּׁם בְּיָד חֲזָקָה וּבִזְרֹעַ נְטוּיָה עַל־כֵּן צִוְּךָ יְהֹוָה אֱלֹהֶיךָ לַעֲשׂוֹת אֶת־יוֹם הַשַּׁבָּת׃
Six jours tu travailleras et tu accompliras toute ton ouvrage ; mais le septième jour sera jour de repos pour ton Dieu, tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bœuf, ni ton âne, ni aucune de tes bêtes, ni l’étranger qui se trouve dans tes villes, afin que ton serviteur et ta servante se reposent comme toi. Et tu te souviendras qu’au pays d’Egypte tu étais esclave, et que ton Dieu t’a fait sortir de là avec une main forte et un bras étendu ; c’est pourquoi ton Dieu t’a ordonné de pratiquer le jour du Shabbat.
Ces versets ne sont que deux exemples d’un des thèmes les plus présents de la Torah. Bien au-delà de l’aspect romantique, la sortie d’Egypte a des implications sociales pratiques, notamment au niveau du rapport à l’étranger, à l’opprimé et à la terre. Ces commandements constituent l’essentiel du message de Pessah3.
Israël, la fleur de l’Humanité
Mais revenons au printemps. Pourquoi faire dépendre éternellement la fête de Pessah de sa saison historique ? Il me semble que nous pouvons désormais proposer une réponse. L’hiver au Moyen-Orient est le moment où la nature est la plus verte, alors que l’été symbolise la mort et l’asséchement. Au printemps, la différence significative est la floraison. Les champs d’herbes vertes de l’hiver se couvrent subitement de fleurs éparpillées que nul n’avait anticipées. Des bourgeons en fleurs apparaissent parmi les feuilles. Autrement dit, ces éléments minoritaires que sont les fleurs dans un champ d’herbe, cachées sous la terre pendant l’hiver, se font soudain voir.
L’idée du printemps est celle de Pessah : un peuple invisible au sein du grand Égypte, refoulé aux frontières des villes, auquel nul ne prête attention. Ce peuple devient soudain la fleur du pays. La minorité silencieuse et opprimée fait entendre sa voix, elle pousse et fleurit soudainement.
Nous retrouvons d’ailleurs cette symbolique du peuple d’Israël en fleurs dans les mots du prophète Ézéchiel :
וּמוֹלְדוֹתַיִךְ בְּיוֹם הוּלֶּדֶת אוֹתָךְ לֹא־כׇרַּת שׇׁרֵּךְ וּבְמַיִם לֹא־רֻחַצְתְּ לְמִשְׁעִי וְהׇמְלֵחַ לֹא הֻמְלַחַתְּ וְהׇחְתֵּל לֹא חֻתָּלְתְּ׃ לֹא־חָסָה עָלַיִךְ עַיִן לַעֲשׂוֹת לָךְ אַחַת מֵאֵלֶּה לְחֻמְלָה עָלָיִךְ וַתֻּשְׁלְכִי אֶל־פְּנֵי הַשָּׂדֶה בְּגֹעַל נַפְשֵׁךְ בְּיוֹם הֻלֶּדֶת אֹתָךְ׃ וָאֶעֱבֹר עָלַיִךְ וָאֶרְאֵךְ מִתְבּוֹסֶסֶת בְּדָמָיִךְ וָאֹמַר לָךְ בְּדָמַיִךְ חֲיִי וָאֹמַר לָךְ בְּדָמַיִךְ חֲיִי׃ רְבָבָה כְּצֶמַח הַשָּׂדֶה נְתַתִּיךְ וַתִּרְבִּי וַתִּגְדְּלִי וַתָּבֹאִי בַּעֲדִי עֲדָיִים שָׁדַיִם נָכֹנוּ וּשְׂעָרֵךְ צִמֵּחַ וְאַתְּ עֵרֹם וְעֶרְיָה׃ וָאֶעֱבֹר עָלַיִךְ וָאֶרְאֵךְ וְהִנֵּה עִתֵּךְ עֵת דֹּדִים וָאֶפְרֹשׂ כְּנָפִי עָלַיִךְ וָאֲכַסֶּה עֶרְוָתֵךְ וָאֶשָּׁבַע לָךְ וָאָבוֹא בִבְרִית אֹתָךְ נְאֻם אֲדֹנָי יֱהֹוִה וַתִּהְיִי־לִי׃
Au moment de ta naissance, personne n’a coupé ton cordon, on ne t’a pas plongée dans l’eau pour te laver, on ne t’a pas frottée avec du sel et on ne t’a pas emmaillotée dans des langes. Personne n’a eu un regard de pitié pour toi ni assez de compassion pour te prodiguer un seul de ces soins; au contraire, on n’avait que du dégoût pour toi et tu as été jetée sur le sol nu à ta naissance. Je suis passé près de toi et J’ai vu que tu baignais dans le sang, Je t’ai dit de vivre malgré le sang dont tu étais couverte, J’ai insisté pour que tu vives. Je t’ai fait croître comme une plante des champs, tu as grandi, tu t’es développée et tu es devenue la beauté des beautés ; tes seins se sont formés et ta chevelure a poussé, mais tu étais complètement nue. Je suis passé près de toi et J’ai vu que tu avais atteint l’âge de l’amour, alors J’ai étendu mon manteau sur toi pour couvrir ta nudité ; Je t’ai promis fidélité et J’ai conclu une alliance avec toi. C’est ainsi que tu fus à moi, je l’affirme, moi, le Seigneur Dieu.
L’histoire du peuple d’Israël est symbolisée par celle d’une enfant abandonnée, que la société conformiste et bien-pensante rejette avec dégoût. Mais voilà que Dieu la protège et cette enfant pousse, croît telle une plante des champs, avant d’éclore et de devenir une jeune femme. C’est, à mes yeux, le message le plus important de cette fête : même un enfant abandonné, l’opprimé des opprimés, peut devenir la fleur de l’Humanité.
Pessah est le printemps, le printemps est Pessah. Comme le formule poétiquement le Rav Kook « La sortie d’Egypte restera le printemps du monde entier4 ». Car depuis, Pessah a largement dépassé les frontières du peuple juif pour inspirer l’Humanité entière de son vent de liberté qu’elle apporte au monde.
C’est lors de la sortie d’Egypte que pour la première fois a été proclamé ce qui, des millénaires plus tard, sera gravé sur la Liberty Bell américaine, symbole de la lutte pour la liberté et les droits de l’Homme :
וּקְרָאתֶם דְּרוֹר בָּאָרֶץ לְכׇל־יֹשְׁבֶיהָ
Vous proclamerez la liberté dans le pays pour tous ses habitants.
Contenu issu du blog Aderaba, publié pour la première fois le 10 avril 2014
- Notons d’ailleurs la plainte pleine de sens des Hébreux pris au piège entre l’armée égyptienne et la Mer Rouge : « Ils dirent à Moïse : ‘L’Egypte manquait-elle de tombeaux que tu nous aies emmenés mourir au désert? Que nous as-tu fait là, en nous faisant sortir d’Egypte ?’ » (Exode 14:11) ↩︎
- Voir Thomas Hobbes, Léviathan, chap. 21 : « Liberty ou Freedom signifient proprement l’absence d’opposition (par opposition, j’entends les obstacles extérieurs au mouvement) […] » ↩︎
- Voir aussi l’article de Gabriel Abensour Pessah, la révolution divine contre les hiérarchies sociales. ↩︎
- מגד ירחים, חודש ניסן ↩︎