La haftara de Yitro, tirée du livre d’Isaïe1, dévoile une révélation dérangeante : Dieu est entouré de serafim brûlants, porteurs de feu et de destruction. À travers la vision d’Isaïe, c’est la face sombre du divin, celle qui empêche la guérison et conduit à l’anéantissement, qui se donne à voir. Pourquoi l’avoir choisie comme haftara de la parasha au cours de laquelle on lit la révélation au Sinaï et le don de la loi ?

D’un point de vue du thème général, le parallèle semble évident : Dieu se révèle au Sinaï comme il se révèle au prophète. Mais les différences sont tout aussi frappantes. Dans un cas, Dieu descend sur la montagne ; dans l’autre, le prophète pénètre dans le palais divin. Dans un cas, la révélation est publique ; dans l’autre, elle est strictement réservée au prophète.

ישעיהו ו:א

בִּשְׁנַת־מוֹת הַמֶּלֶךְ עֻזִּיָּהוּ וָאֶרְאֶה אֶת־אֲדֹנָי יֹשֵׁב עַל־כִּסֵּא רָם וְנִשָּׂא וְשׁוּלָיו מְלֵאִים אֶת־הַהֵיכָל׃

Isaïe 6:1

L’année de la mort du roi Ouzia, je vis le Seigneur assis sur un trône très élevé, et les pans de sa robe remplissaient le temple.

Dieu est assis sur son trône, dans le Temple. On ne sait pas précisément où se trouve ce Temple, puisque nous sommes chronologiquement avant la réforme de centralisation du culte à Jérusalem opérée par Ézéchias. Le roi Ouzia meurt vers 733–732 avant notre ère. Son petit-fils Ahaz (le père de Ézéchias) monte alors sur le trône, et c’est cette année-là qu’Isaïe a sa vision. Dans cette vision, le prophète voit des serafim :

ישעיהו ו:ב
שְׂרָפִים עֹמְדִים  מִמַּעַל לוֹ שֵׁשׁ כְּנָפַיִם שֵׁשׁ כְּנָפַיִם לְאֶחָד בִּשְׁתַּיִם  יְכַסֶּה פָנָיו וּבִשְׁתַּיִם יְכַסֶּה רַגְלָיו וּבִשְׁתַּיִם יְעוֹפֵף׃
Isaïe 6:2

Des serafim se tenaient au-dessus de lui ; ils avaient chacun six ailes ; avec deux ils se couvraient la face, avec deux ils se couvraient les pieds, et avec deux ils volaient.

Les Serafim

La Torah raconte que lorsque les enfants d’Israël quittent l’Égypte, ils contournent le pays d’Édom pour atteindre Canaan. Ils inaugurent alors une longue tradition : celle de se plaindre des conditions de leur voyage :

במדבר כא:ה-ו
וַיְדַבֵּר הָעָם בֵּאלֹהִים וּבְמֹשֶׁה לָמָה הֶעֱלִיתֻנוּ מִמִּצְרַיִם לָמוּת בַּמִּדְבָּר כִּי אֵין לֶחֶם וְאֵין מַיִם וְנַפְשֵׁנוּ קָצָה בַּלֶּחֶם הַקְּלֹקֵל׃ וַיְשַׁלַּח יְהֹוָה בָּעָם אֵת הַנְּחָשִׁים הַשְּׂרָפִים וַיְנַשְּׁכוּ אֶת־הָעָם וַיָּמׇת עַם־רָב מִיִּשְׂרָאֵל׃
Nombres 21:5-6

Le peuple parla contre Dieu et contre Moïse : Pourquoi nous avez-vous fait monter hors d’Egypte, pour que nous mourions dans le désert? Car il n’y a pas de pain, et il n’y a pas d’eau, et notre âme est dégoûtée de cette misérable nourriture. Alors l’Éternel envoya contre le peuple les serpents brûlants ; ils mordirent le peuple, et il mourut beaucoup de gens en Israël. 

Ces serpents (נְּחָשִׁים) sont dits brûlants (שְּׂרָפִים) parce que leur morsure brûle. Ils attaquent le peuple, qui se met à mourir en masse. Moïse, fidèle à son rôle d’intercesseur, intervient alors auprès de Dieu, qui lui donne un antidote :

במדבר כא:ח-ט
Nombres 21:8-9

LÉternel dit à Moïse : Fais-toi un serpent, et place-le sur une perche ; quiconque aura été mordu, et le regardera, vivra. Moïse fit un serpent d’airain, et le plaça sur une perche ; et quiconque avait été mordu par un serpent, et regardait le serpent d’airain, vivait.

Moïse fabrique un serpent d’airain, brillant comme le feu, doté d’un pouvoir salvateur. Il suffit de le regarder pour vivre. Le mécanisme est obscur et les relents d’idolâtrie évidents. Les sages du Talmud, mal à l’aise, diront que ce n’est pas le serpent qui sauve, mais la prière adressée à Dieu.

Des siècles plus tard, sous le règne d’Ézéchias, le serpent est toujours là :

מלכים ב יח:ד
הוּא  הֵסִיר אֶת־הַבָּמוֹת וְשִׁבַּר אֶת־הַמַּצֵּבֹת וְכָרַת אֶת־הָאֲשֵׁרָה וְכִתַּת נְחַשׁ הַנְּחֹשֶׁת אֲשֶׁר־עָשָׂה מֹשֶׁה כִּי עַד־הַיָּמִים הָהֵמָּה הָיוּ בְנֵי־יִשְׂרָאֵל מְקַטְּרִים לוֹ וַיִּקְרָא־לוֹ נְחֻשְׁתָּן׃
2 Rois 18:4

Il fit disparaître les autels, brisa les stèles, coupa l’Ashera et mit en pièces le serpent d’airain qu’avait fait Moïse, car jusqu’à ce moment les enfants d’Israël brûlaient de l’encens devant lui : on l’appelait Nehushtan.

Le serpent est devenu objet de culte. Les enfants d’Israël lui offrent de l’encens — מקטרים. Il ne s’agit pas d’un culte rendu à une divinité étrangère, mais d’un culte adressé au Dieu d’Israël à travers l’un de ses symboles.

Et on peut imaginer ce qui anime le peuple : qu’il existerait dans la divinité une force destructrice, un mal, dont le serpent est le symbole. Honorer cette face sombre de Dieu, lui offrir des sacrifices, serait une manière de s’en protéger.

Une cérémonie de consécration

Et c’est cet  » animal brulant  » (שָׂרָף), ce serpent que voit Isaïe autour de Dieu, dans ce qui est probablement sa prophétie de consécration, c’est-à-dire la prophétie qui fait de lui un prophète. Le saraf d’Isaïe est un serpent ailé : avec deux ailes il se couvre la face pour ne pas voir Dieu, avec deux autres il se couvre les pieds, c’est-à-dire le sexe, et avec les deux dernières, il vole.

Mais les serafim ne se contentent pas de voler : ils crient, un cri qui fait trembler les fondations du Temple :

ישעיהו ו:ג-ד
Isaïe 6:3-4

Ils criaient l’un à l’autre, et disaient : Saint, Saint, Saint est l’Éternel des armées, toute la terre est pleine de sa gloire ! Les portes furent ébranlées dans leurs fondements par la voix qui retentissait, et la maison se remplit de fumée.

La fumée envahit le Temple parce que lorsque ces serpents ailés crient, du feu sort de leur bouche. Les serafim sont des reptiles ailés cracheurs de feu, autrement dit, des dragons. Et ce sont eux qui proclament : Saint, Saint Saint est l’Éternel des armées.

La cour rapprochée de Dieu est composée de dragons. Et s’ils entourent Dieu, c’est sans doute parce qu’ils expriment quelque chose de la nature divine.

Le prophète, pas encore tout à fait prophète, est terrorisé par ce qu’il voit et par ce qu’il entend. Il se sent impur, indigne, frappé d’un syndrome de l’imposteur :

ישעיהו ו-ה
וָאֹמַר אוֹי־לִי כִי־נִדְמֵיתִי כִּי אִישׁ טְמֵא־שְׂפָתַיִם אָנֹכִי וּבְתוֹךְ עַם־טְמֵא שְׂפָתַיִם אָנֹכִי יוֹשֵׁב כִּי אֶת־הַמֶּלֶךְ יְהֹוָה צְבָאוֹת רָאוּ עֵינָי׃
Isaïe 6:5

Alors je dis : Malheur à moi, je suis perdu ! Car je suis un homme aux lèvres impures et je réside au milieu d’un peuple aux lèvres impures, et mes yeux ont vu le Roi, l’Éternel des armées.

Un des serafim vole alors vers lui, tenant une braise prise sur l’autel :

ישעיהו ו:ו-ז
Isaïe 6:6-7

Mais l’un des serafim vola vers moi, tenant à la main une pierre ardente, qu’il avait prise sur l’autel avec des pinces. Il en toucha ma bouche, et dit : Ceci a touché tes lèvres; ton iniquité est enlevée, et ton péché est expié.

Il se trouve que les serafim n’ont pas seulement des ailes et des pieds mais aussi des mains. Le saraf prend une braise et purifie la bouche du prophète. La purification de la bouche renvoie à un rituel babylonien de consécration, au cours duquel on lave la bouche d’une statue ou d’un prophète pour leur octroyer leur caractère particulier. Laver ou purifier la bouche rend la statue divinité et l’homme prophète :

וָאֶשְׁמַע אֶת־קוֹל אֲדֹנָי אֹמֵר אֶת־מִי אֶשְׁלַח וּמִי יֵלֶךְ־לָנוּ וָאֹמַר הִנְנִי שְׁלָחֵנִי׃
Isaïe 6:8

J’entendis la voix du Seigneur, disant : Qui enverrai-je, et qui marchera pour nous ? Je répondis : Me voici, envoie-moi.

La purification de la bouche fait d’Isaïe un prophète. C’est à ce moment-là seulement qu’il peut dire : Me voici, envoie-moi. Et c’est à ce moment seulement qu’il peut commencer à agir comme prophète.  Et c’est ce qui fait dire à Ibn Ezra que ce chapitre aurait dû être le premier du livre et pas le sixième. Ce chapitre est une vision de consécration. 

Une prophétie de destruction

Mais le rôle qui lui est alors confié est stupéfiant :

ישעיהו ו:ט-יג
Isaïe 6:9-13

Il dit alors : Va, et dis à ce peuple : Vous entendrez, et vous ne comprendrez point ; Vous verrez, et vous ne saisirez point. Rends insensible le cœur de ce peuple, endurcis ses oreilles, et bouche-lui les yeux. De peur qu’il voit pas de ses yeux, qu’il entende par ses oreilles, qu’il comprenne son cœur, qu’il revienne et qu’il soit guéri. Je dis : Jusqu’à quand, Seigneur ? Et il répondit : Jusqu’à ce que les villes soient dévastées et privées d’habitants. Jusqu’à ce qu’il n’y ait personne dans les maisons, et que le pays soit ravagé par le silence. Jusqu’à ce que l’Eternel ait éloigné les hommes, et que le pays devienne un immense désert. Et s’il reste encore un dixième des habitants, ils seront à leur tour anéantis. Mais, comme le térébinthe et le chêne conservent leur tronc quand ils sont abattus, une sainte postérité renaîtra de ce peuple.

On a l’habitude de penser que le rôle d’un prophète est de mettre en garde le peuple ou le roi, pour l’amener à changer de comportement. Jonas, par exemple, va à Ninive et s’énerve quand il réussit à faire annuler le décret de destruction divine. Mais ici Isaïe, lui, n’est pas supposé faire revenir le peuple de son mauvais comportement, il est sensé l’empêcher de le faire. Il doit arpenter les rues en disant: « tout va bien, tout va bien, ne changez surtout rien ».

Isaïe doit dire des paroles qui bouchent les oreilles, qui aveuglent les yeux, qui empêchent le cœur de penser et de sentir. Son rôle est de faire échouer le peuple. Dieu envoie le prophète pour empêcher qu’Israël se repente et qu’il obtienne un remède. Et si c’est le rôle que lui a donné Dieu, c’est que Dieu veut mener le peuple à sa perte. 

Isaïe est interloqué : « jusqu’à quand suis-je sensé faire ça », demande-t-il ? Combien de temps dois-je les empêcher de voir et de sentir pour qu’ils ne puissent pas revenir sur leurs actions et obtenir réconfort ? 

Et la réponse divine est terrifiante : jusqu’à ce que personne n’habite plus dans les maisons, que personne ne travaille plus la terre, que la terre se vide de ses habitants. Il s’agit d’une vision de destruction quasi totale. Même les survivants seront à leur tour brûlés. Le feu des serafim ravage presque tout. Une poignée seulement subsiste.

Les serafim symbolisent ce feu destructeur. Ils sont les acteurs principaux de la catastrophe. Nous sommes face à une vision apocalyptique, de celles qui font surgir la question : « Où était Dieu pendant…? » Or Dieu est là. Il est au centre de la scène. Et Dieu demande de rendre impossible la possibilité de retour et de guérison

Une difficulté théologique radicale

On pourrait expliquer ce texte historiquement, par les alliances et calculs politiques de l’époque. Mais en associant cette vision à la révélation du Sinaï, les sages lui donnent une portée anhistorique.

Au Sinaï, la révélation est ambivalente : attirance et peur, promesse et exigence. Mais Dieu y transmet la loi, l’éthique, comme feuille de route positive pour la société hébreue en train de se créer. 

Ici, il n’y a pas d’ambivalence. Dieu est entouré d’un univers terrifiant, et rien n’indique qu’il souhaite autre chose que la destruction de son peuple. L’immense difficulté de ce chapitre c’est qu’il ne dit rien d’une faute préalable. Le peuple n’est ni averti, ni appelé à se repentir. On lui refuse même cette possibilité. 

Comment comprendre un décret aussi radical, sans avertissement ni retour possible ? Faut-il admettre qu’il existe, au cœur même de la divinité, une part de mal, une part irréductible de destruction ? Il me semble qu’en accolant la vision d’Isaïe à la révélation au Sinaï, les sages choisissent de dire que le divin peut cacher une face que nous préfèrerions ignorer. 

  1. Isaïe, 6:1-7:6. ↩︎