La première partie du livre de Vayikra décrit de façon détaillée les différents types de sacrifices et leur usage, d’abord du point de vue de celui ou celle qui les apporte, puis sous l’angle de ceux qui sont chargés du culte, les prêtres. Au chapitre 4, le texte fait la liste de ceux qui ont transgressé la loi par inadvertance, dans l’ordre de leur appartenance sociale, d’abord les leaders et ensuite le peuple :

ויקרא ד:כז-ל

וְאִם נֶפֶשׁ אַחַת תֶּחֱטָא בִשְׁגָגָה מֵעַם הָאָרֶץ בַּעֲשֹׂתָהּ אַחַת מִמִּצְוֺת יְהוָה אֲשֶׁר לֹא תֵעָשֶׂינָה וְאָשֵׁם: אוֹ הוֹדַע אֵלָיו חַטָּאתוֹ אֲשֶׁר חָטָא וְהֵבִיא קָרְבָּנוֹ שְׂעִירַת עִזִּים תְּמִימָה נְקֵבָה עַל חַטָּאתוֹ אֲשֶׁר חָטָא: וְסָמַךְ אֶת יָדוֹ עַל רֹאשׁ הַחַטָּאת וְשָׁחַט אֶת הַחַטָּאת בִּמְקוֹם הָעֹלָה: וְלָקַח הַכֹּהֵן מִדָּמָהּ בְּאֶצְבָּעוֹ וְנָתַן עַל קַרְנֹת מִזְבַּח הָעֹלָה וְאֶת כָּל דָּמָהּ יִשְׁפֹּךְ אֶל יְסוֹד הַמִּזְבֵּחַ

Lévitique 4:27-30

Si c’est quelqu’un du peuple qui a péché involontairement, en faisant un des commandements de l’Eternel qui ne doivent pas se faire et en se rendant ainsi coupable, et qu’il vienne à découvrir le péché qu’il a commis, il apportera en sacrifice une chèvre, une femelle sans défaut, pour le péché qu’il a commis. Il posera sa main sur la tête de la victime expiatoire, qu’il égorgera dans le lieu où l’on égorge les holocaustes. Le prêtre prendra avec son doigt du sang de la victime, il en mettra sur les cornes de l’autel des holocaustes, et il répandra tout le sang au pied de l’autel.

Ce passage-clé révèle plusieurs présupposés du livre du Lévitique et de l’écosystème des sacrifices.1

La responsabilité individuelle

La personne fautive doit poser ses mains sur la tête de l’animal. Sans cette imposition des mains, le sacrifice n’est pas valable. Ce geste ne vise pas simplement à maintenir l’animal pour l’abattage, mais constitue une déclaration, ne serait-ce qu’intérieure, de la raison et du but du sacrifice. 

Voici le premier présupposé : le système sacrificiel de Vayikra repose sur la prise de responsabilité des actes commis. On ne peut apporter de sacrifice qu’à condition d’assumer la responsabilité de son geste. Sans cette reconnaissance, le sacrifice est impropre, nul. Autrement dit, il n’y a de réparation au mal que lorsque la personne qui a transgressé a reconnu sa faute et l’a regrettée. Pour pouvoir apporter un sacrifice il faut être dans ce que le livre de Vayikra appelle une “conscience d’inadvertance” – שגגה.

Le rôle symbolique du sang

Une fois l’animal tué, son sang est recueilli. Dans la Torah, le sang est l’expression même de la vie (נפש), il est le symbole et le réceptacle de l’énergie vitale. C’est pourquoi, même si la consommation de viande est autorisée depuis le déluge, le sang demeure interdit. Il doit être versé sur l’autel pour signifier qu’on n’a pas tué en vain, ou qu’on a tué dans le cadre de la loi, qu’on respecte cette vie. Lorsqu’on ne peut pas le verser sur l’autel, il faut le couvrir. 

Dans les rituels de purification, le sang aspergé remplit une double fonction, consacrer d’un côté et purifier de l’autre. C’est précisément le cas ici : le prêtre asperge les quatre coins de l’autel et verse ce qui reste au pied de l’autel. Le sang déposé aux coins de l’autel, comme celui dont le prêtre asperge le rideau intérieur (פרוכת הקודש) ou le petit autel à encens (מזבח הכתרות) à l’intérieur du temple, possède une fonction réparatrice et purificatrice.

Voici le deuxième présupposé : toute transgression a une conséquence, même si elle a été faite inconsciemment ou involontairement. Toute faute laisse une trace, qu’elle soit intentionnelle ou non. Et surtout, la faute n’affecte pas seulement la personne qui l’a commise, mais également le sanctuaire, le lieu sacré de la communauté.

L’individu qui s’est rendu impur doit se laver (יְכַבֵּס בְּגָדָיו וְרָחַץ בַּמַּיִם וְטָמֵא עַד הָעָרֶב)2, celui qui a mal agit doit reconnaître sa faute (וְהִתְוַדָּה אֲשֶׁר חָטָא עָלֶיהָ)3, la regretter et si possible, la réparer (וְהֵשִׁיב אֶת הַגְּזֵלָה)4. Mais ces actes individuels ne suffisent pas à compléter le processus de purification, ils ne suffisent pas pour laver le sanctuaire. Si ce dernier n’est pas protégé, purifié, alors que la société transgresse la loi et contrevient à la morale, Dieu le quittera inévitablement.

Dans le chapitre 4 on voit que plus la faute est grave ou répétée, plus le nombre d’aspersions augmente, et plus elles sont effectuées à l’intérieur même du sanctuaire. Le sang sur les coins de l’autel symbolise non pas la purification de l’individu fautif, mais l’effacement des relents que sa transgression a laissés dans l’espace commun, dans l’espace sacré.

Le sanctuaire au cœur de la communauté

Cet espace sacré est placé au centre du campement des enfants d’Israël, mais il est clairement distingué. Dans toute société, le sanctuaire représente ce qui est “au cœur”, tout en demeurant séparé. C’est le lieu où la communauté protège ce qu’elle a de plus précieux. Ce lieu se définit par l’interdiction d’y pénétrer librement, mais surtout par ce qui y est conservé en son centre : la statue de la divinité, la loi, une pierre sacrée, un parchemin antique, ou parfois rien du tout, selon les époques et les lieux. Par métonymie, l’autel est le sanctuaire, qui est lui-même la représentation de ce que la société a de meilleur, son essence même.

L’autel principal se trouve à l’extérieur de la tente d’assignation, dans l’espace public du sanctuaire, celui où tout le monde peut accéder : c’est l’autel des Holocaustes, מזבח העולה. C’est sur cet autel que le prêtre verse le sang, aux quatre coins, aux quatre cornes de l’autel.

Les cornes de l’autel : puissance et protection

Dans la Torah comme dans de nombreux sites archéologiques du Proche-Orient ancien, les autels ont des cornes. Ces cornes ressemblent à des oreilles tirées vers le haut, figurant les cornes du taureau ou du bouc, symboles de force et de puissance. Sans ses cornes, l’autel est profané, dépouillé de son pouvoir.

Autel à cornes, Tel Beer Sheva, 8ème siècle avant notre ère. Photo : Tamar Hayardeni.

Or le Tanakh nous révèle que ces cornes possèdent un pouvoir particulier. Quiconque s’en saisit devient le protégé du sanctuaire et ne peut être atteint. C’est le principe de l’asile.

Le mot asile vient du grec ἄσυλον : il désigne un sanctuaire inviolable, où le réfugié se place sous la protection des dieux, inaccessible aux vengeances. Le Tanakh relate deux épisodes où des individus saisissent les cornes de l’autel en quête de protection, pour chercher à échapper au roi Salomon.

Le premier est Adonia5, dont la tentative de succéder à David a échoué au profit de Salomon, fils de Batsheva. Salomon le convainc de quitter l’autel, mais règle ses comptes avec lui au chapitre suivant. Le second est Yoav fils de Tsruya6, chef de l’armée de David, qui a eu le malheur de soutenir Adonia. Yoav refuse de lâcher les cornes, et Salomon ordonne qu’il soit tué sur place, brisant ainsi le tabou de l’asile.

Les limites du sanctuaire : le dévoiement du sacré

Revenons au présupposé fondamental de Vayikra. Nous avons établi que les sacrifices et l’autel ne peuvent jouer leur rôle que dans un monde où les mauvaises actions ont été commises sans intention de nuire, ou lorsque l’individu, ayant pris sa responsabilité, est passé de l’intention de nuire au regret d’avoir nui.

Que faire alors de ceux qui ont commis le mal par haine, par sentiment d’impunité, par abus de pouvoir, pour l’argent, pour écraser l’Autre, ou pour le plaisir de se sentir vivant ? Ce passage du livre des Nombres est sans équivoque :

במדבר טו: ל-לא

 וְהַנֶּפֶשׁ אֲשֶׁר תַּעֲשֶׂה בְּיָד רָמָה מִן הָאֶזְרָח וּמִן הַגֵּר אֶת יְהוָה הוּא מְגַדֵּף וְנִכְרְתָה הַנֶּפֶשׁ הַהִוא מִקֶּרֶב עַמָּהּ. כִּי דְבַר יְהוָה בָּזָה וְאֶת מִצְוָתוֹ הֵפַר הִכָּרֵת תִּכָּרֵת הַנֶּפֶשׁ הַהִוא עֲוֺנָה בָהּ

Nombres 15: 30-31

Mais si quelqu’un, indigène ou étranger, agit la main levée, il outrage l’Eternel; celui-là sera retranché du milieu de son peuple. Il a méprisé la parole de l’Eternel, et il a violé son commandement: celui-là sera retranché, il portera la peine de son iniquité.

Celui qui fait le mal intentionnellement, qui écrase l’Autre en le volant, en l’expropriant, en le tuant, ne peut bénéficier d’aucune réparation. Il est retranché du peuple car il a porté outrage à la divinité – ce qui est une autre façon de dire qu’il a porté atteinte à l’essence même de la société. 

Un verset du livre de l’Exode scelle ce principe de façon irrévocable :

שמות כא: יד

וְכִי יָזִד אִישׁ עַל רֵעֵהוּ לְהָרְגוֹ בְעָרְמָה מֵעִם מִזְבְּחִי תִּקָּחֶנּוּ לָמוּת

Exode 21: 14

Mais si quelqu’un agit intentionnellement contre son prochain, en employant la ruse pour le tuer, tu l’arracheras même de mon autel, pour le faire mourir.

L’autel ne peut pas et ne doit pas devenir un lieu d’asile pour les criminels, pour ceux qui ont prémédité ou tué volontairement, un moyen pour les assassins d’échapper à la justice.

Le texte biblique pose ici une question fondamentale : comment préserver l’intégrité des institutions sacrées face à ceux qui cherchent à les détourner ?

Celui qui se réfugie à l’autel pour tenter d’échapper à son crime ne fait pas qu’échapper à la justice, il pervertit la fonction même du sanctuaire, qui est de préserver ce qu’on a de plus précieux, la source de la loi, de nos valeurs, de notre identité. Cette subversion du sacré trouve des échos troublants dans notre monde contemporain. De même que l’asile à l’autel ne peut en aucun cas devenir un privilège pour les criminels, les grands principes qui fondent nos sociétés ne peuvent être invoqués pour justifier leur renversement. Ceux qui brandissent les droits de l’homme pour exproprier et chasser les plus faibles vident ces droits de leur but et de leur sens. Comme celui qui détourne l’autel pour éviter de payer le prix de son crime vide l’autel de sa substance.

Pour empêcher que le sanctuaire ne soit vidé de sa consistance, que l’autel ne soit profané par les criminels, le texte biblique finit par instituer un système d’asile parallèle pour ceux qui en ont réellement besoin, et notamment pour ceux qui ont tué sans intention de donner la mort. Ce sont les villes de refuge, où le réfugié est placé sous la protection directe du grand-prêtre, mais en dehors du lieu de l’autel, qui demeure ainsi sanctuaire, essence purifiée de la société – préservé du risque de profanation et de dévoiement.

  1. Aucune étude de Vayikra ne saurait se faire sans le travail monumental de Jacob Milgrom. Notre commentaire puise dans son enseignement et en particulier dans son commentaire du livre de Vayikra (J. Milgrom, Leviticus: A Book of Ritual and Ethics, 2004). ↩︎
  2. Lévitique 15:5. ↩︎
  3. Lévitique 5:5 ↩︎
  4. Lévitique 5:23. ↩︎
  5. Rois I 1:50-53. ↩︎
  6. Rois I 2:28 ↩︎