Ayant grandi dans le strict cadre de la laïcité française, il m’était impensable d’imaginer que Dieu, ou des « hommes de Dieu », interviennent dans les affaires du monde. La prière, la demande – la bakasha – relevaient toujours du domaine de l’intime, tandis que les manifestations concrètes de mon zèle citoyen appartenaient à mon engagement pour rendre la société plus juste.
La réalité israélienne vient brouiller ces frontières. Elle nous confronte à une question difficile : que se passe-t-il lorsque certains pensent agir au nom de la volonté divine, et entreprennent ainsi de corriger la réalité selon ce que leur cœur leur dicte ?
La lance de Pinhas
En rencontrant Pinhas, après son meurtre de Zimri et Kozbi à la fin de parashat Balak, une forme de malaise s’empare du lecteur.
וַיַּרְא פִּינְחָס בֶּן־אֶלְעָזָר בֶּן־אַהֲרֹן הַכֹּהֵן וַיָּקָם מִתּוֹךְ הָעֵדָה וַיִּקַּח רֹמַח בְּיָדוֹ: וַיָּבֹא אַחַר אִישׁ יִשְׂרָאֵל אֶל הַקֻּבָּה וַיִּדְקֹר אֶת־שְׁנֵיהֶם אֵת אִישׁ יִשְׂרָאֵל וְאֶת־הָאִשָּׁה אֶל־קֳבָתָהּ
Pinhas, fils d’Eléazar, fils d’Aaron le prêtre, vit cela ; il se leva du milieu de l’assemblée, prit une lance dans sa main. Il suivit l’homme d’Israël dans la tente et les transperça tous deux, l’homme d’Israël et la femme, dans son ventre.
La voici, la figure de l’homme zélé : celui qui transperce les corps transgresseurs dans une initiative personnelle, qu’il juge répondre à la volonté divine.
Zimri et Kozbi ne commettent pas seulement une faute privée :
וְהִנֵּה אִישׁ מִבְּנֵי יִשְׂרָאֵל בָּא וַיַּקְרֵב אֶל־אֶחָיו אֶת־הַמִּדְיָנִית לְעֵינֵי מֹשֶׁה וּלְעֵינֵי כָל־עֲדַת בְּנֵי יִשְׂרָאֵל
Voici qu’un homme des enfants d’Israël vint et amena auprès de ses frères la Midianite, aux yeux de Moïse et aux yeux de toute l’assemblée des enfants d’Israël.
La Torah décrit ici une transgression de l’intime devenue publique : ce n’est plus seulement une faute personnelle, mais une rupture de l’espace sanctifié, physique, face à la Tente de la Rencontre, mais aussi symbolique, face à la communauté.
Et pourtant, rien ne se passe jusqu’au geste de Pinhas. La lance traverse le lieu du désir, de l’instinct, du corps. Et le fléau s’arrête. Lorsque Dieu reprend la parole, Il ne félicite pas Pinhas mais explique :
פִּינְחָס בֶּן־אֶלְעָזָר בֶּן־אַהֲרֹן הַכֹּהֵן הֵשִׁיב אֶת־חֲמָתִי מֵעַל בְּנֵי־יִשְׂרָאֵל בְּקַנְאוֹ אֶת־קִנְאָתִי בְּתוֹכָם
Pinhas, fils d’Eléazar, fils d’Aaron le prêtre, a détourné ma colère contre les enfants d’Israël, en manifestant parmi eux mon zèle.
Puis :
לָכֵן אֱמֹר הִנְנִי נֹתֵן לוֹ אֶת־בְּרִיתִי שָׁלוֹם
C’est pourquoi dis : voici que Je lui donne Mon alliance de paix.
La question se pose : pourquoi la récompense d’un acte violent est-elle précisément une alliance de paix ? N’attendions-nous pas une réponse de justice ?
Sur ce verset, Rashi explique que Pinhas a agi pour calmer la colère divine et sauver Israël. Son geste n’est donc pas vu comme une simple explosion de violence personnelle, mais comme une réaction exceptionnelle à une situation de destruction spirituelle. Le texte biblique nous oblige à interroger cette frontière.
Le murmure d’Élie
La haftara liée à cette parasha nous présente une autre figure du zèle : le prophète Élie. Après avoir tué les prophètes de Baal, Élie fuit. Lui, qui voulait défendre « l’honneur » de Dieu, découvre que la violence, même lorsqu’elle prétend Le servir, laisse une blessure.
Dans la grotte, Dieu lui demande :
מַה־לְּךָ פֹה אֵלִיָּהוּ
Que fais-tu ici, Élie ?
Élie répond :
קַנֹּא קִנֵּאתִי לַה׳ אֱלֹהֵי צְבָאוֹת
J’ai été animé d’un grand zèle pour l’Éternel, Dieu des armées.
Mais Dieu ne se manifeste pas dans la violence :
לֹא בָרוּחַ ה׳… לֹא בָרַעַשׁ ה׳… לֹא בָאֵשׁ ה׳
Pas dans le vent violent, ni dans le tremblement de terre, ni dans le feu.
Puis :
וְאַחַר הָאֵשׁ קוֹל דְּמָמָה דַקָּה
Après le feu, une voix de silence ténu.
Élie apprend alors que la présence divine ne se révèle pas uniquement dans la puissance visible, mais aussi dans la discrétion, l’écoute et la nuance ; une étape plus profonde, plus intime, dans la relation au divin.
Sainteté sans domination
Pinhas reçoit une alliance : une alliance de paix. La prêtrise est alors non seulement associée à la capacité d’agir contre ce qui détruit – dans une forme de mesure, de manière encadrée – mais aussi à la responsabilité de reconstruire.
Le Dieu jaloux, en colère, vengeur, est peut-être la manière la plus immédiate et la plus littérale de rencontrer la puissance divine. Mais la tradition nous enseigne une rencontre plus profonde : celle d’un Dieu qui se révèle dans le souffle discret.
Pinhas et Élie comprennent tous deux que le danger ultime est le même : la destruction du lien. Lorsque la relation à Dieu se délite, alors viennent les transgressions, les violences, la confusion entre sainteté et domination.
Les responsables religieux sont appelés à regarder le monde avec lucidité : à combattre le hiloul Hashem, la profanation du Nom divin, la violence faite aux corps et aux âmes, mais aussi l’arrogance de prétendre connaître et comprendre Dieu.
Dès le désert, nous avons été appelés à faire attention et à cultiver une sainteté qui ne se confond pas avec la violence, ou dont les rituels contiennent la possibilité de la violence (les sacrifices). Pinhas et Élie sont deux figures de cette tension.
Et que ceux qui affirment aujourd’hui leur droit à pratiquer la justice de Dieu – ou plutôt à ne pas la pratiquer – sont les enfants d’un Baal Péor, des faux prophètes et des êtres anxieux de servir un Dieu qu’ils ne peuvent pas entendre.
Soyons les héritiers, sensibles et courageux, de Pinhas lorsqu’il protège sa communauté, d’Élie lorsqu’il découvre le murmure divin, dans cette brise légère porteuse de vie.