Dans notre parasha, Dieu charge Moïse d’enseigner à Aaron et ses fils, les futurs Cohanim, les lois concernant les sacrifices. Plus qu’un simple enseignement, il s’agit de leur en donner l’injonction : Tsav. Puis nous assistons à leur semaine d’initiation, et enfin à leur intronisation. Pour ce faire, Moshé fait office de Cohen Gadol et c’est lui qui oindra Aaron et ses fils.
Je vous propose aujourd’hui de voyager dans les sources à la recherche du sens de l’onction du Cohen Gadol en particulier : וַיִּצֹק מִשֶּׁמֶן הַמִּשְׁחָה עַל רֹאשׁ אַהֲרֹן וַיִּמְשַׁח אֹתוֹ לְקַדְּשׁוֹ / Et il versa de cette huile d’onction sur la tête d’Aaron, et il l’oignit pour le consacrer1.
Ce verset décrit l’onction d’Aaron au moment de sa prise de fonction en tant que grand prêtre. Curieusement, le texte utilise deux mots différents pour ce qu’on pense être un geste unique : le premier, ליצוק, signifiant verser, faire couler ; le deuxième, למשוח, oindre.
Une façon de lire le verset est de comprendre le premier verbe comme décrivant en effet le geste qui a lieu, tandis que le deuxième vient préciser le but/l’objectif de cette onction : לְקַדְּשׁוֹ, pour le sanctifier. Pourquoi le préciser ? Car il existe aussi l’onction des rois, qui a pour fonction de leur conférer bravoure et courage2.
Le rabbin Isaac Samuel Reggio nous explique que cette procédure, en réalité en deux temps, est spécifique à la sanctification du Cohen Gadol3. En effet, s’agissant des fils d’Aaron, des vêtements et des ustensiles du Mishkan, le texte évoque uniquement l’onction – משחה.
Suivons Rashi, qui nous propose de découper les deux temps du rituel : Il versa, il oignit – Il commençait par verser (de l’huile) sur sa tête et après cela il déposait une goutte entre les sourcils et l’étalait avec son doigt d’un endroit à l’autre4.
Revenons quelques instants dans la parasha Tetsavé, lorsque Dieu donne en amont ces instructions à Moshé : וְלָקַחְתָּ אֶת־שֶׁמֶן הַמִּשְׁחָה וְיָצַקְתָּ עַל־רֹאשׁוֹ וּמָשַׁחְתָּ אֹתוֹ / Tu prendras alors l’huile d’onction, que tu répandras sur sa tête, lui donnant ainsi l’onction5.
Rashi ici donne une autre précision sur le geste d’onction : En lui donnant son onction – Cette onction était faite en forme de “khi” [lettre grecque] : on mettait de l’huile sur sa tête et entre ses sourcils, puis on reliait ces deux points avec le doigt6.
Puisque le rituel est composé de deux gestes, une question va tarauder les sages du Talmud : parmi le versement et l’onction, lequel est essentiel ou préférable ? C’est le débat que nous retrouvons dans les traités Keritot (page 5b) et Horayot (page 12a), cités par Rashi. Selon les uns, verser l’huile a préséance, car on suit l’ordre du verset. Selon les autres, oindre l’emporte, car c’est le geste également utilisé pour sanctifier les objets du service divin. Comment expliquer alors l’ordre du verset ? La Guemara répond en suggérant qu’il faudrait le lire ainsi : il a versé l’huile parce qu’il l’avait auparavant oint pour le sanctifier. L’acte significatif et premier est bien l’onction.
La Guemara nous emmène ensuite sur un chemin plus poétique. Elle interroge le psaume 133 : כַּשֶּׁמֶן הַטּוֹב עַל־הָרֹאשׁ יֹרֵד עַל־הַזָּקָן זְקַן־אַהֲרֹן שֶׁיֹּרֵד עַל־פִּי מִדּוֹתָיו / Comme l’huile précieuse (qui est répandue) sur la tête coule sur la barbe, la barbe d’Aaron, qui coule sur le bord de ses vêtements7.
De quoi parle-t-on ici ? De gouttes d’huile d’onction suspendues comme des perles dans la barbe d’Aaron. Le Talmud enseigne (selon Rav Kahana dans Keritot et Rav Papa dans Horayot) que lorsque qu’Aaron parlait, sa barbe bougeait, et ces gouttes s’élevaient pour se suspendre miraculeusement aux racines de sa barbe, sans jamais tomber. Moshé s’en inquiétait : avait-il gâché de cette précieuse huile en en déposant trop lors de l’onction ? Était-ce là l’objet d’une méïla, d’un détournement d’un objet réservé au culte ?
C’est alors que la bat kol, la voix céleste, sortit et dit, en reprenant la fin du psaume : כְּטַל־חֶרְמוֹן שֶׁיֹּרֵד עַל־הַרְרֵי צִיּוֹן כִּי שָׁם צִוָּה יְהֹוָה אֶת־הַבְּרָכָה חַיִּים עַד־הָעוֹלָם / Comme la rosée du Hermon qui descend sur les monts de Tsion, car c’est là que Dieu a ordonné la bénédiction, la vie jusqu’à l’éternité8. Comme on ne peut gâcher la rosée du Hermon, il ne saurait y avoir de détournement de l’huile qui descend le long de la barbe de Aaron.
À son tour, Aaron lui-même se prit à s’inquiéter. Était-il responsable de ces perles de trop ? Avait-il profané l’huile d’onction ? À nouveau la bat kol s’éleva et dit, reprenant le début du psaume : שִׁיר הַמַּעֲלוֹת לְדָוִד הִנֵּה מַה־טּוֹב וּמַה־נָּעִים שֶׁבֶת אַחִים גַּם־יָחַד / Qu’il est bon, qu’il est agréable lorsque des frères demeurent ensemble !9 Tout comme Moshé n’a rien profané, Aaron non plus.
Moshé et Aaron, chacun inquiet pour l’autre, chacun rassuré par la même voix céleste. C’est peut-être là le vrai sens de ce rituel. L’onction du Cohen Gadol est une rencontre : entre deux frères, entre le ciel et la terre, entre les hommes et le divin.
C’est Moshé, le prophète, qui oint Aaron, le prêtre. Et c’est dans cet espace fraternel, dans ce shevet ahim gam yahad, que naît la mamlekhet Cohanim / nation de prêtres. La religion ne s’établit pas dans la solitude du chef, mais dans le lien entre frères.
Souvenons-nous des deux mouvements du geste : le versement d’abord, vertical, qui descend sur la tête d’Aaron ; puis le balayage du doigt, horizontal, qui relie les deux sourcils. Ces deux axes réunis dessinent l’espace du sacré, là où la nature, les hommes et Dieu se rejoignent en un instant unique.
- Lévitique, 8:12. ↩︎
- Haamek Davar (Rabbi Naftali Zvi Yehuda Berlin) sur le verset. ↩︎
- Isaac Samuel Reggio sur le verset. ↩︎
- Rashi sur le verset : ויצק, וימשח. בַּתְּחִלָּה יוֹצֵק עַל רֹאשׁוֹ וְאַחַר כָּךְ נוֹתֵן בֵּין רִיסֵי עֵינָיו וּמוֹשֵׁךְ בְּאֶצְבָּעוֹ מִזֶּה לָזֶה (הוריותי »ב) ↩︎
- Exode 29:7. ↩︎
- Rashi sur le verset : ומשחת אתו. אַף מְשִׁיחָה זוֹ כְּמִין כִי, נוֹתֵן שֶׁמֶן עַל רֹאשׁוֹ וּבֵין רִסֵּי עֵינָיו וּמְחַבְּרָן בְּאֶצְבָּעוֹ (כריתות ה:) ↩︎
- Psaumes 133:2. ↩︎
- Psaumes 133:3. ↩︎
- Psaumes 133:1. ↩︎