Les questions de consentement et de pouvoir décisionnel dominent le discours contemporain, en particulier autour du genre. Bien que les textes anciens n’abordent pas ces notions comme des concepts abstraits, certains textes bibliques ont conscience de ces enjeux1. Le livre d’Esther est particulièrement riche à cet égard : il contient plusieurs scènes où des personnages refusent de donner leur consentement, et d’autres où ce consentement n’est jamais sollicité. Dans chacune de ces scènes, la capacité d’un personnage à accorder ou à refuser son consentement est directement liée à son pouvoir social.

Dans ce livre, plusieurs personnages connaissent des bouleversements dramatiques de leur position, laissant entendre que la capacité à consentir est elle-même éphémère dans un monde injuste.

Le refus de Vasthi

Après avoir organisé un banquet de 180 jours pour ses officiers et ministres, ainsi que pour les armées et la noblesse assemblées de Perse et de Médie, le roi Assuérus offre un banquet de sept jours à tous les hommes habitant Suse, riches et pauvres2. Pendant ce temps, la reine Vasthi donne simultanément un banquet séparé pour les femmes. Puis :

אסתר א:י-יב
Esther 1:10-12

Le septième jour, quand le cœur du roi fut réjoui par le vin, il ordonna à Mehouman, Bizzeta, Harbona, Bigta, Abagta, Zêtar et Carcas (les sept eunuques qui étaient de service auprès du roi Assuérus), d’amener la reine Vasthi devant le roi avec le diadème royal, afin de montrer aux peuples et aux princes sa beauté, car elle était belle de visage. Mais la reine Vasthi refusa de venir à l’ordre du roi transmis par les eunuques. Le roi fut alors très irrité et sa colère s’enflamma en lui.

Michael Fox observe que les sept hommes aux noms farfelus sont envoyés parce que « tout, même une invitation adressée à la reine, est empreint de pompe et de cérémonie3 ». Mais même s’ils sont spécifiquement envoyés pour des raisons de protocole — un seul eunuque aurait pu transmettre le message —, leur présence augmente les enjeux pour Vasthi : sept hommes auraient été sûrement capables de l’emmener de force auprès du roi. Cela n’estmanifestement pas envisageable, et même si ces hommes transmettent un ordre direct du roi, elle peut le refuser, quitte à en subir les conséquences.

Que refuse-t-elle exactement ? Assuérus souhaite exhiber sa beauté. Comme mentionné plus haut, le banquet de sept jours était séparé selon le sexe, de sorte que Vasthi aurait été la seule femme dans la salle. Pire encore, ce banquet était principalement destiné aux gens du commun. Pour une reine perse, être dévisagée par des roturiers ivres aurait constitué un grave avilissement4.

Le midrash rabbinique s’empare de ce problème et, fidèle à son goût pour l’exagération, suggère que lorsqu’Assuérus lui demandait de paraître avec son diadème, il voulait dire exactement cela, et rien d’autre5. Le Targum Sheni — une réécriture aggadique post-talmudique de la Megillah — va jusqu’à dépeindre Vasthi faisant la leçon au roi sur les exigences de la noblesse6.

Bien que le refus de Vasthi soit, dans une certaine mesure, un procédé narratif pour préparer l’entrée en scène d’Esther, le texte indique clairement que Vasthi n’est pas physiquement contrainte de se présenter devant le roi lors du banquet. Le consentement lui appartient, malgré les dures conséquences qu’elle encourt pour son refus : « Vasthi ne se présentera plus devant le roi Assuérus » et le roi « donnera sa royauté à une autre qui est plus digne qu’elle 7».

Le refus de Mardochée

Le personnage suivant que nous voyons refuser son consentement est Mardochée. Un ordre lui est donné concernant son propre corps, et il refuse : Vasthi ne voulait pas paraître et danser ; Mardochée, lui, ne veut pas se prosterner.

Haman est choisi comme vizir d’Assuérus :

אסתר ג:ב-ג
Esther 3:2-3

Tous les serviteurs du roi qui se trouvaient à la porte du roi se prosternaient et se jetaient face contre terre devant Haman, car ainsi le roi l’avait ordonné à son sujet. Mais Mardochée ne se prosternait pas et ne se jetait pas face contre terre. Les serviteurs du roi qui se trouvaient à la porte du roi dirent à Mardochée : « Pourquoi transgresses-tu l’ordre du roi ?

Comme le narrateur le précise, le refus de Mardochée se reproduit à plusieurs reprises8 :

אסתר ג:ד-ה
Esther 3:4-5

Comme ils lui parlaient jour après jour sans qu’il les écoutât, ils en informèrent Haman pour voir si la conduite de Mardochée se maintiendrait, car il leur avait dit qu’il était Juif. Lorsque Haman vit que Mardochée ne se prosternait pas et ne se jetait pas face contre terre devant lui, Haman fut rempli de fureur.

Malgré la colère d’Haman, et même s’il bénéficie du soutien du roi, Haman doit néanmoins passer par le processus tortueux d’obtenir la permission du roi pour massacrer tous les Juifs, y compris Mardochée, plutôt que de simplement le forcer à se prosterner.

On peut imaginer comment cette scène se déroulerait dans Game of Thrones ou dans La Servante écarlate : un garde enverrait d’un coup de pied l’homme irrespectueux dans une position de révérence. Un coup de hampe de lance dans le ventre de Mardochée l’aurait fait plier en deux. Cela aurait probablement satisfait la demande d’Haman ; peut-être n’aurait-il même pas remarqué le refus de Mardochée en premier lieu. Apparemment, la force physique n’était pas considérée comme une option.

Bien qu’il ne soit pas de sang royal, la position de Mardochée en tant qu’officier du palais — littéralement quelqu’un qui siège à la porte du palais9 — lui confère le pouvoir de refuser son consentement, au risque toutefois de représailles de la part d’Haman ou peut-être même du roi10.

Le rassemblement des vierges

À l’opposé du spectre se trouve un groupe de jeunes filles vierges anonymes qui n’ont aucun libre arbitre et ne donnent aucun consentement. Après avoir destitué Vasthi, lorsqu’Assuérus se retrouve sans épouse, ses conseillers formulent la suggestion suivante :

אסתר ב:ב-ד
Esther 2:2-4

Qu’on cherche pour le roi de belles jeunes filles vierges. Que le roi désigne des commissaires dans toutes les provinces de son royaume pour rassembler toutes les belles jeunes filles vierges au harem de la forteresse de Suse, sous la garde de Hégaï, l’eunuque du roi, gardien des femmes. Qu’on leur remette leurs produits de beauté. Et la jeune fille qui plaira au roi régnera à la place de Vasthi.

Rien dans cette suggestion n’implique que les femmes sont consultées pour savoir si elles souhaitent faire partie du harem du roi, décision qui affectera le reste de leur vie. Elles sont simplement collectées. Tel est également le sort qui s’abat sur Esther :

אסתר ב:ח
… וּבְהִקָּבֵץ נְעָרוֹת רַבּוֹת אֶל־שׁוּשַׁן הַבִּירָה אֶל־יַד הֵגָי וַתִּלָּקַח אֶסְתֵּר אֶל־בֵּית הַמֶּלֶךְ אֶל־יַד הֵגַי שֹׁמֵר הַנָּשִׁים׃
Esther 2:8

…Lorsque de nombreuses jeunes filles furent rassemblées dans la forteresse de Suse sous la garde de Hégaï, Esther fut aussi emmenée au palais du roi, sous la garde de Hégaï, gardien des femmes.

La forme verbale utilisée est passive, de sorte que le lecteur ne sait pas exactement qui l’emmène. Le narrateur ne choisit pas d’inclure de dialogue ni de détails supplémentaires. Ce silence suggère que le consentement d’Esther n’est ni accordé ni même requis.

Après avoir été rassemblées, chaque femme est « préparée » pour le roi pendant un an au cours d’un traitement de parfumage d’une durée absurde11, processus qui souligne leur rôle d’objets devant être perfectionnés, par opposition à des personnes dotées de pouvoir de décision12. Pour auditionner la remplaçante de Vasthi, le roi passe une nuit avec chaque jeune femme, puis décide si elle sera reine ou simplement membre du harem :

אסתר ב:יד
בָּעֶרֶב  הִיא בָאָה וּבַבֹּקֶר הִיא שָׁבָה אֶל־בֵּית הַנָּשִׁים שֵׁנִי אֶל־יַד שַׁעַשְׁגַז סְרִיס הַמֶּלֶךְ שֹׁמֵר הַפִּילַגְשִׁים לֹא־תָבוֹא עוֹד אֶל־הַמֶּלֶךְ כִּי אִם־חָפֵץ בָּהּ הַמֶּלֶךְ וְנִקְרְאָה בְשֵׁם׃
Esther 2:14

Le soir elle entrait, et le matin elle retournait au second harem sous la garde de Shaashgaz, l’eunuque du roi, gardien des concubines. Elle ne retournait plus auprès du roi, à moins que le roi n’éprouvât du plaisir pour elle et qu’elle fût appelée par son nom.

Bien que les actions des femmes soient toutes décrites avec des verbes actifs, elles n’ont aucun libre arbitre. Seuls les désirs du roi comptent. Les femmes n’auront pas leur mot à dire quant à leur éventuelle élection comme reine, et plus encore, leur capacité à maîtriser leur propre vie sera à jamais réduite, puisqu’elles demeurent dans le harem et ne reverront leur mari que s’il éprouve du « plaisir » pour elles et les appelle par leur nom.

Bien qu’Esther « gagne » et soit choisie pour être la prochaine reine, elle n’est pas plus active dans ce processus que ses concurrentes :

אסתר ב:טז-יז
Esther 2:16-7

Esther fut emmenée auprès du roi Assuérus, dans son palais royal… Le roi aima Esther plus que toutes les autres femmes ; elle trouva grâce et faveur devant lui plus que toutes les vierges. Il posa le diadème royal sur sa tête et la fit reine à la place de Vasthi

Là encore, Esther est décrite passivement — elle n’« entre » pas, elle est « emmenée » — et c’est Assuérus qui l’aime, pose la couronne sur sa tête et la fait reine. Ses propres sentiments ne sont jamais mentionnés et ne comptent pas dans la situation.

Néanmoins, une fois Esther devenue reine, son propre pouvoir et son libre arbitre passent au premier plan, mais non en rapport avec le roi, puisque, comme tout le monde, elle ne peut même pas lui adresser la parole sans y être invitée13.

Le refus et le consentement réservés aux puissants

Les cas que j’ai exposés ci-dessus suggèrent que, hier comme aujourd’hui, le refus et le consentement n’existent en tant qu’options que pour les puissants. Plus le différentiel de pouvoir est grand, moins le refus demeure envisageable. Bien que le pouvoir s’inscrive dans un continuum, le livre d’Esther reconnaît schématiquement trois catégories de personnes. D’un côté se trouvent les gens du commun, comme les vierges rassemblées pour le harem, qui n’ont pratiquement aucun libre arbitre. Ils ne peuvent pas refuser et ne sont pas consultés.

À l’opposé du continuum se trouve le roi, qui détient le pouvoir absolu et agit à sa guise. Au milieu se trouvent les personnes importantes, telles que la reine et les conseillers du palais (comme Mardochée et Haman), qui forment eux-mêmes une sorte de hiérarchie, la reine occupant le sommet.

Le pouvoir de la reine : les banquets d’Esther

Esther risque sa vie en se présentant devant le roi sans y avoir été conviée, mais le texte met en évidence son pouvoir sur Haman. À deux reprises, Esther dit à Assuérus qu’elle souhaite qu’il vienne, avec Haman, à un festin privé chez elle, et Assuérus accepte au nom des deux. Lorsque Haman décrit son enthousiasme pour ces banquets, il se présente comme l’objet des verbes :

אסתר ה:יב

וַיֹּאמֶר הָמָן אַף לֹא־הֵבִיאָה אֶסְתֵּר הַמַּלְכָּה עִם־הַמֶּלֶךְ אֶל־הַמִּשְׁתֶּה אֲשֶׁר־עָשָׂתָה כִּי אִם־אוֹתִי וְגַם־לְמָחָר אֲנִי קָרוּא־לָהּ עִם־הַמֶּלֶךְ׃

Esther 5:12

Haman dit : « La reine Esther n’a amené personne avec le roi au festin qu’elle a préparé, si ce n’est moi ; et demain encore je suis invité par elle avec le roi.

Dans un premier temps, Haman est heureux d’être convié aux banquets. Mais sa joie est de courte durée. Lorsque vient l’heure du second festin, Haman est en train de discuter avec ses conseillers de son mécontentement d’avoir dû honorer Mardochée. Cette conversation déplaisante n’a aucun effet sur le fait qu’il se rende ou non au banquet — à nouveau, il n’est pas invité, il est convoqué :

אסתר ו:יד

עוֹדָם מְדַבְּרִים עִמּוֹ וְסָרִיסֵי הַמֶּלֶךְ הִגִּיעוּ וַיַּבְהִלוּ לְהָבִיא אֶת־הָמָן אֶל־הַמִּשְׁתֶּה אֲשֶׁר־עָשְׂתָה אֶסְתֵּר׃

Esther 6:14

Ils lui parlaient encore lorsque les eunuques du roi arrivèrent et conduisirent en hâte Haman au festin qu’Esther avait préparé.

Le pouvoir d’Esther sur Haman, tout comme le pouvoir d’Haman sur Mardochée, est en partie illusoire, puisqu’en définitive c’est le roi qui décide qui est reine et qui ne l’est pas, qui est vizir et qui ne l’est pas. La scène d’ouverture du livre précise ce qui constitue véritablement le pouvoir dans le palais d’Assuérus.

L’ouverture du récit et le renversement du pouvoir

Lors de son second banquet offert à tous les habitants de Suse (y compris les gens du commun), le roi décide que ses invités seront traités comme des nobles. C’est ici que le thème du consentement est mentionné explicitement :

אסתר א:ה,ז-ח

… עָשָׂה הַמֶּלֶךְ לְכׇל־הָעָם הַנִּמְצְאִים בְּשׁוּשַׁן הַבִּירָה לְמִגָּדוֹל וְעַד־קָטָן מִשְׁתֶּה שִׁבְעַת יָמִים בַּחֲצַר גִּנַּת בִּיתַן הַמֶּלֶךְ׃… וְהַשְׁקוֹת בִּכְלֵי זָהָב וְכֵלִים מִכֵּלִים שׁוֹנִים וְיֵין מַלְכוּת רָב כְּיַד הַמֶּלֶךְ׃ וְהַשְּׁתִיָּה כַדָּת אֵין אֹנֵס כִּי־כֵן  יִסַּד הַמֶּלֶךְ עַל כׇּל־רַב בֵּיתוֹ לַעֲשׂוֹת כִּרְצוֹן אִישׁ־וָאִישׁ׃

Esther 1:5, 6-7

…le roi offrit à tout le peuple présent dans la forteresse de Suse, grand et petit, un festin de sept jours dans la cour du jardin du palais royal… On servait à boire dans des coupes d’or — des coupes de formes variées — et le vin royal coulait à profusion selon la générosité du roi. La règle pour la boisson était : « Pas de contrainte ! » Car le roi avait donné cet ordre à tous les intendants de son palais, de satisfaire le désir de chacun.

C’est là un traitement sans précédent pour des gens du commun, qui, s’ils étaient invités, se voyaient ordinairement servir ce que le roi avait décidé, et qui n’auraient généralement pas osé rien demander ni refuser quoi que ce soit.

C’est lors de cette même fête que le roi réclame que Vasthi se présente devant ces roturiers pour leur plaisir, insulte sans précédent faite à une reine perse. Les reines ne boivent pas avec leurs sujets masculins14, et en refusant, Vasthi préserve la dynamique de pouvoir attendue et se comporte comme une reine se doit de le faire15. Et pourtant, en insistant sur son droit à ne pas se présenter, elle perd sa position.

Autrement dit, l’histoire s’ouvre sur un monde sens dessus dessous créé par le roi, dans lequel les gens du commun sont traités comme des nobles et la reine est traitée comme une roturière. C’est parce que le pouvoir ultime dans cette histoire est le roi lui-même. L’idée qu’Assuérus est le vrai pouvoir, et que la position et le pouvoir de chacun découlent de lui, est la clé pour comprendre comment la Megillah présente la chute d’Haman, qui commence au chapitre 6.

La perte du libre arbitre par Haman

Au cours d’une nuit d’insomnie, le roi se fait lire son livre de chroniques et entend à nouveau le récit de la façon dont Mardochée l’a sauvé d’un complot contre sa vie. Lorsque ses serviteurs lui apprennent que rien n’a encore été fait pour témoigner de sa gratitude, Assuérus demande à Haman — qui était venu ce soir-là pour solliciter l’autorisation d’empaler Mardochée sur un poteau de cinquante coudées de haut — ce qu’il faudrait faire pour quelqu’un que le roi souhaite honorer16.

Haman, croyant que le roi parle de lui-même, suggère que cet homme devrait être promené en ville sur un cheval royal, vêtu d’habits royaux, avec un homme courant devant lui en criant : « Voilà ce qui arrive aux hommes que le roi veut honorer »17. Assuérus trouve cette idée bonne et répond :

אסתר ו:י
וַיֹּאמֶר הַמֶּלֶךְ לְהָמָן מַהֵר קַח אֶת־הַלְּבוּשׁ וְאֶת־הַסּוּס כַּאֲשֶׁר דִּבַּרְתָּ וַעֲשֵׂה־כֵן לְמׇרְדֳּכַי הַיְּהוּדִי הַיּוֹשֵׁב בְּשַׁעַר הַמֶּלֶךְ אַל־תַּפֵּל דָּבָר מִכֹּל אֲשֶׁר דִּבַּרְתָּ׃
Esther 6:10

Vite, prends le vêtement et le cheval, comme tu l’as dit, et fais ainsi à Mardochée le Juif qui siège à la porte du roi. Ne néglige rien de tout ce que tu as dit.

Puisque Haman hait Mardochée et s’apprêtait précisément à demander la permission de l’empaler sur un poteau gigantesque, on imagine qu’il aimerait pouvoir refuser cette demande. Cependant, le refus ne semble pas être une option ; le roi s’adresse directement à Haman avec des formes verbales impératives et prohibitives, et ce que le roi ordonne ne peut donc être ignoré.

Au lieu de cela, Haman exécute l’ordre exactement comme demandé, puis rentre chez lui déprimé. Alors que Mardochée peut refuser de se prosterner devant Haman, Haman ne bénéficie pas d’une telle option, car l’ordre vient directement du roi sans intermédiaires pour le tempérer. Comme sa femme et ses conseillers le lui disent, cet incident marque le début de la fin pour Haman18.

Haman bouleverse-t-il la hiérarchie ?

Dans le récit de la chute d’Haman au chapitre 7, il est trois fois présenté au roi comme quelqu’un qui agit contre un individu placé sous la protection du roi, en contravention directe avec la structure de pouvoir du palais.

La première fois, c’est lorsqu’Esther révèle enfin à Assuérus ce qui la tourmente :

אסתר ז:ג-ו
Esther 7:3-6

…Si j’ai trouvé grâce à tes yeux, ô roi, et si le roi le trouve bon, qu’on m’accorde ma vie selon mon désir, et mon peuple selon ma demande. Car nous avons été vendus, moi et mon peuple, pour être détruits, tués et exterminés. Si nous avions seulement été vendus comme esclaves, hommes et femmes, je me serais tue, car le malheur ne mérite pas d’importuner le roi. » Le roi Assuérus dit à la reine Esther : « Qui est-il et où est-il, celui qui a osé faire cela ? » Esther dit : « L’adversaire et l’ennemi, c’est cet infâme Haman ! » Et Haman fut saisi de terreur devant le roi et la reine.

L’accusation de surface est qu’Haman, le serviteur du roi, complote pour détruire la reine. Cette charge indigne le roi non seulement en raison de son attachement à Esther, mais aussi parce qu’elle reflète un déséquilibre de pouvoir inacceptable. Le vizir n’a pas le droit de menacer la reine, certainement pas à l’insu du roi et sans son consentement19.

Tandis que cette idée s’instille dans l’esprit du roi, la situation suivante se présente, bien qu’il s’agisse cette fois d’un quiproquo farcesque :

אסתר ז:ז-ח
Esther 7:7-8

Le roi se leva dans sa fureur, laissant le festin du vin pour aller dans le jardin du palais. Haman s’était arrêté pour supplier la reine Esther pour sa vie, car il voyait que le roi avait décidé sa perte. Lorsque le roi revint du jardin du palais dans la salle du festin, Haman s’était jeté sur le divan où Esther était allongée. Le roi dit : « Voudrait-il même violenter la reine chez moi, dans mon propre palais ?! » À peine ces mots eurent-ils quitté la bouche du roi qu’on couvrit le visage d’Haman.

Il est évident que les actions d’Haman ne sont pas à caractère sexuel. En réalité, il ne cherche nullement à dominer Esther ; il adopte au contraire une posture de supplication20. Néanmoins, c’est ainsi qu’Assuérus interprète ses actions, soulignant l’audace d’Haman à agir de la sorte dans le propre palais du roi, alors que celui-ci se trouve littéralement dans la pièce d’à côté21.

De plus, le roi ne suggère pas qu’Esther ait invité les actes d’Haman. Aux yeux d’Assuérus, les intentions d’Haman étaient de « soumettre » ou de « conquérir » (לִכְבּוֹשׁ), ce qui implique nécessairement que l’action se produit contre la volonté de la reine et sans son consentement22. Cela correspond au propre récit d’Esther du traitement que lui réserve Haman : d’abord il veut la tuer, ensuite il veut la violer. Haman traite la reine comme sa propre propriété, alors qu’elle « appartient » véritablement à Assuérus.

Le coup de grâce pour Haman intervient ensuite :

אסתר ז:ט
וַיֹּאמֶר חַרְבוֹנָה אֶחָד מִן־הַסָּרִיסִים לִפְנֵי הַמֶּלֶךְ גַּם הִנֵּה־הָעֵץ אֲשֶׁר־עָשָׂה הָמָן לְמׇרְדֳּכַי אֲשֶׁר דִּבֶּר־טוֹב עַל־הַמֶּלֶךְ עֹמֵד בְּבֵית הָמָן גָּבֹהַּ חֲמִשִּׁים אַמָּה…
Esther 7:9

Alors Harbona, l’un des eunuques en présence du roi, dit : « Voici que le poteau que Haman a fait dresser pour Mardochée, qui avait parlé en faveur du roi, se dresse à la maison d’Haman, haut de cinquante coudées…

L’argument de Harbona est qu’Haman a décidé d’exécuter l’un des conseillers du roi, ce qu’il n’a pas le droit de faire (Mardochée n’est pas un homme du commun, rappelons-le). Qui plus est, il s’agit précisément de l’homme que le roi vient tout juste d’honorer et qui lui a sauvé la vie — un acte d’insubordination d’une ampleur considérable de la part d’Haman.

Enfin, Haman avait prévu d’exécuter Mardochée dans une démonstration ostentatoire de son propre pouvoir — un poteau de quinze mètres dressé dans sa propre cour — sans même en informer le roi. Toute cette liberté d’action de la part d’Haman est tout simplement trop pour le roi, qui ordonne qu’on l’empale sur son propre poteau23.

« Ce fut le contraire qui eut lieu »

Le livre d’Esther livre un message explicite sur le lien entre consentement et pouvoir. Plus une personne est puissante, plus elle a la latitude de refuser son consentement ou de l’accorder. Mais tant qu’une autre personne détient davantage de pouvoir, même les individus dotés d’un libre arbitre nominal, comme Vasthi, risquent de le perdre, et ceux qui en sont dépourvus, comme Esther, peuvent en acquérir.

Mais, dans cette histoire (comme dans d’autres), seul le roi détient le pouvoir ultime, et lui seul peut renverser d’un trait la fortune d’une personne. Ce thème du monde à l’envers, mis en évidence au chapitre 1 et mentionné explicitement au chapitre 9 sous la forme « et ce fut le contraire qui eut lieu » (וְנַהֲפוֹךְ הוּא), est caractéristique du livre d’Esther.

Dans cette histoire particulière, les héros juifs semblent souvent faire preuve de libre arbitre ; ils n’attendent pas passivement qu’un roi — ni même Dieu — décide de leur sort. Ils réussissent parce qu’ils savent manipuler Assuérus dans l’ombre. En même temps, leur succès a un caractère de victoire à l’arrachée : si le plan n’avait pas fonctionné ou si Assuérus avait réagi différemment, Haman aurait pu l’emporter et les Juifs auraient pu être massacrés. En ce sens, le monde d’Esther et de Mardochée est un endroit effrayant ; la plupart des gens n’ont aucun pouvoir, et même ceux qui en ont sont soumis au roi et à ses caprices.

C’est peut-être pour cette raison que la célébration de Pourim est si chargée, avec la pratique consistant à boire jusqu’à ne plus savoir distinguer « Béni soit Mardochée » de « Maudit soit Haman ». Dans un monde aux déséquilibres de pouvoir si criants, où tout peut être renversé par le caprice d’un despote, le pouvoir du consentement, du refus et du libre arbitre est toujours éphémère.

  1. Par exemple, les lois régissant les situations de viol dans Deutéronome 22:23-29 prescrivent un ensemble de conséquences lorsqu’un homme « saisit » (תפשׂ) une femme de force et la « viole » (ענה), et un autre ensemble lorsqu’un homme et une femme ont des relations sexuelles de manière consentie. ↩︎
  2. Esther 1:3-5. ↩︎
  3. Michael V. Fox, Character and Ideology in the Book of Esther, 2e éd. Eerdmans, 2001, p. 20 ; cf. Adele Berlin, Esther: The Traditional Hebrew Text with the New JPS Translation, The JPS Bible Commentary Philadelphie 2001, p. 14. ↩︎
  4. Voir Berlin, op. cit., p. 11-13. ↩︎
  5. Esther Rabbah 3:13-14 ; voir Fox, op. cit., p. 165. Note de l’éditeur : Pour une analyse des représentations rabbiniques de Vasthi, voir Malka Simkovich, Zev Farber et David Steinberg, Ahasuerus and Vashti: The Story Megillat Esther Does Not Tell You. ↩︎
  6. Cf. Timothy K. Beal, Esther, Berit Olam: Studies in Hebrew Narrative & Poetry (Collegeville, MN : Liturgical, 1999), p. 10. ↩︎
  7. Esther 1:19. Dans l’imaginaire juif populaire, fondé sur l’exégèse midrachique (voir par ex. Lev. Rab., « Shemini » 12), Vasthi est exécutée, punition bien plus grave. ↩︎
  8. L’expression « jour après jour » employée dans ce passage fait allusion à Genèse 39:10, où la femme de Putiphar parle à Joseph « jour après jour, mais il ne l’écoutait pas ». Cette expression prend davantage de sens dans ce passage, car le problème avec Joseph était qu’il n’écoutait pas les supplications de la femme de Putiphar, tandis qu’ici le problème est que Mardochée refuse de se prosterner ; cf. Berlin, op. cit., p. 36. ↩︎
  9. Esther 2:21. ↩︎
  10. Comme Joseph et Daniel, Mardochée semble être un étranger qui a atteint un rang relativement élevé dans un royaume étranger (quoique pas aussi élevé que Joseph ou Daniel, du moins jusqu’à la fin du récit). ↩︎
  11. Cf. Esther 2:12-3. ↩︎
  12. L’exception à cette règle étant que chaque femme est autorisée à choisir comment elle se présente devant le roi lors de sa nuit d’audition (Cf. Esther 2:13). Autrement dit, chaque jeune fille anonyme, lors de son audition pour devenir la nouvelle reine, peut se mettre en valeur (après avoir bien sûr subi le traitement de parfumage imposé par Assuérus). De fait, le livre nous indique précisément comment Esther utilise cette opportunité : Lorsque vint le tour d’Esther, fille d’Abigaïl, l’oncle de Mardochée qui l’avait prise pour fille, d’aller auprès du roi, elle ne demanda rien d’autre que ce que lui conseilla Hégaï, l’eunuque du roi, gardien des femmes. Et Esther trouvait grâce aux yeux de tous ceux qui la voyaient (2:15). Ici, Esther saisit cette occasion non pas pour exprimer ses propres goûts, mais pour suivre les conseils de Hégaï. Si le roi ignore qu’Esther suit les conseils de Hégaï, l’explication la plus simple est que Hégaï connaît les goûts du roi. Si, en revanche, le roi est informé qu’Esther a suivi les conseils de Hégaï sans exprimer aucun besoin ni désir personnel, alors elle est récompensée pour ce choix…de ne pas choisir en remportant le concours. Autrement dit, cette seule instance où les jeunes femmes semblent avoir un libre arbitre ne relève pas de leur propre pouvoir. Il s’agit plutôt d’un test, d’une nouvelle façon pour le roi de juger leur aptitude à la royauté. Sont-elles élégantes ou dépourvues de goût ? Avides ou sobres dans leurs demandes ? Si cette interprétation est correcte, alors lorsqu’Esther renonce à choisir pour elle-même et suit au contraire les conseils d’un homme, sa décision plaît manifestement au roi. ↩︎
  13. Esther 4:11. ↩︎
  14. Dans le livre de Daniel, lorsque Belshazzar boit avec ses sujets, seules ses épouses et concubines (שֵׁגְלָתֵהּ וּלְחֵנָתֵהּ) sont présentes. La reine entre dans la salle plus tard, non pour se joindre à la fête, mais pour voir la célèbre « écriture sur le mur » (Daniel 5:10). ↩︎
  15. Voir la discussion dans Michael V. Fox, The Women in Esther. ↩︎
  16. Esther 6:1-6 ↩︎
  17. Esther 6:7-9. ↩︎
  18. Esther 6:13. ↩︎
  19. Bien entendu, la menace contre la vie de la reine avait aussi été proférée à l’insu d’Haman, qui ignorait qu’Esther était Juive. Mais c’est précisément le piège qu’Esther lui a tendu. ↩︎
  20. Haman tombe prosterné devant Esther, adoptant devant une Juive la posture que Mardochée refusait de prendre en raison de son identité juive. Le renversement des rôles et des fortunes est d’une élégance poétique. La signification de la dernière phrase, où les personnes présentes « couvrent le visage d’Haman », n’est pas entièrement claire. D’après le contexte, on peut percevoir que cet acte constitue un signe négatif. ↩︎
  21. L’accusation du roi est peut-être un prétexte, un chef d’accusation fabriqué pour que le roi puisse condamner Haman à mort. Si tel est le cas, cet épisode rappelle Absalom couchant avec les concubines de David (2 Samuel 16:22), ou Adonija réclamant Abishag la Sunamite (1 Rois 2:13-18) ; coucher avec la femme ou la concubine du roi équivaut à s’emparer du trône. Comme l’écrit Adele Berlin (op. cit., p. 70) : « Il est difficile de croire que même l’Assuérus pas très perspicace ait pu à ce point mal interpréter la situation. » ↩︎
  22. Cette même racine verbale (כ.ב.ש) est utilisée pour décrire la façon dont les humains doivent « soumettre » la terre et exercer leur domination sur elle (Genèse 1:28), et dont les maîtres « assujettissent » les esclaves (Jérémie 34:16). Elle désigne l’impuissance (Néhémie 5:5) et l’absence de consentement. ↩︎
  23. Ironiquement, Haman agit dans une totale soumission envers Assuérus et même envers Esther, mais en raison des machinations d’Esther et d’une série de coïncidences étranges, il semble à Assuérus qu’Haman le contrarie, lui et la reine, à chaque tournant. ↩︎