Nous avons vu dans un précédent article le lien qui pouvait exister entre le rituel et la mémoire, et comment le rituel servait à construire notre identité individuelle et collective. Dans cet article, je voudrais aborder les rituels sous un autre angle, en parlant des rituels routiniers qui rythment le quotidien des Juifs. Pourquoi en avons-nous besoin et quelle en est l’utilité ?
Le rituel comme communication collective
Prenons l’exemple de la prière collective : à quoi cela sert de prier tous ensemble ? Selon Scott Atran1, les rituels se répètent non pas pour que la religion devienne un réflexe conditionné, ni pour que la religion soit bien mémorisée, mais pour produire des manifestations d’engagement mutuel.
Atran explique que les êtres vivants ont la capacité de développer des rituels pour communiquer à l’intérieur de l’espèce. Par exemple, le paon accomplit toute une séquence ritualisée et très précise pour s’accoupler ; c’est seulement si sa parade nuptiale est réalisée correctement que le stimulus adapté se déclenche chez la femelle et que l’accouplement peut avoir lieu.
La particularité de l’être humain selon Atran est son habileté à réaliser un rituel collectif pour communiquer en groupe. Le rituel religieux permettrait, par la production de stimuli volontaires, de créer un mode de communication complexe, à grande échelle, qui augmente les possibilités de coopération à l’intérieur du groupe. Cette communication complexe explique la sensation d’intimité, de communion, voire d’extase, de grâce, de vérité que l’on peut ressentir lors de ces expériences.
En priant à la synagogue, en étant coordonnés les uns avec les autres (chants, balancements, alignements, « Amen » collectif) avec des manifestations ostensibles d’obéissance ritualisée et collective (prosternations, salutations, génuflexions), les participants se synchronisent les uns avec les autres et créent une communication collective. Ces rituels synchronisés vont déclencher des stimuli émotionnels collectifs qui sont, dans le cadre des rituels religieux, une intention ou une promesse d’engagement communautaire (charité, attention les uns envers les autres, défense contre ceux qui nous veulent du mal…).
Quel que soit le rituel, la religion, la langue dans laquelle on prie, même si c’est une langue que l’on ne parle pas, et même si le rite n’a pas de sens particulier pour nous, l’émotion peut se déclencher ; car ce qui est important, c’est la notion du collectif synchronisé.
L’expérience du Kama Muta
Prenons un exemple : lorsqu’on assiste au dernier office de Yom Kippour, qu’on est tous ensemble sous le talith, on se sent véritablement libérés de nos péchés et absous par la force du rituel et de la prière collective. Certains pleurent, beaucoup trouvent que c’est un des moments les plus forts de l’année et vivent une véritable expérience spirituelle et d’engagement collectif.
C’est précisément au cours de cette journée que nous proclamons : ותשובה ותפילה וצדקה מעבירין את רוע הגזרה / la repentance, la prière et la justice annulent le décret sévère. Je vous propose de lire cette phrase ainsi : c’est en étant, nous, un collectif qui jure obéissance ensemble à une doctrine (תשובה), qui accomplit les rituels les uns avec les autres (תפילה), qui coopère et s’engage mutuellement (צדקה) que nous serons plus forts (מעבירין את רוע הגזרה).
En le proclamant ensemble durant cette journée, nous nous sentons pleinement membre de notre communauté, de la communauté juive, une communauté extrêmement stable et puissante, qui survit depuis des millénaires. Une communauté dans laquelle nous sommes reliés, comme nous l’avons vu précédemment, les uns avec les autres, mais aussi avec nos ancêtres, tels les maillons d’une chaîne.
Si cette expérience que nous avons tous vécue est connue, ce n’est que récemment qu’elle a été définie comme une émotion, le Kama Muta2. Ce terme sanskrit signifie « ému » ou « touché » et désigne une émotion sociale spécifique que l’on ressent lorsqu’on est profondément touché par un moment de connexion, de solidarité ou d’amour – souvent décrit comme une sensation de chaleur au cœur, parfois accompagnée de larmes, de chair de poule ou d’un sentiment d’élévation. Selon les chercheurs qui l’ont analysée, cette émotion joue un rôle essentiel dans le renforcement des liens sociaux.
Nous comprenons ainsi la force rationnelle du rituel qui est un élément extrêmement puissant, à la fois pour lier le groupe, le renforcer, et aussi pour partager une doctrine qui devient, grâce au rituel, cohérente et émotionnellement vraie.
Cette description fait écho à la célèbre phrase de l’Exode3 « נעשה ונשמע / nous ferons et nous comprendrons » qui prend tout son sens si l’on tient compte de cette puissance du collectif : c’est en accomplissant le rituel ensemble (נעשה), que nous comprendrons ensemble (נשמע), car c’est seulement si nous accomplissons les rituels collectivement qu’ils deviendront cohérents et vrais.
Cette expression n’est donc pas un contrat qui nous engage uniquement vis-à-vis de Dieu, mais aussi entre nous, puisqu’il n’a de sens que si nous sommes engagés collectivement.
Le prix de l’appartenance
Mais cet engagement a aussi un coût…
Relisons cette fameuse phrase issue du Talmud4 : « כל ישראל ערבים זה לזה / tout Israël est responsable l’un vis-à-vis de l’autre ». Si nous la lisons à la lueur de notre théorie de la coalition et de l’engagement des uns vis-à-vis des autres, nous pouvons la comprendre ainsi : nous devons être responsables les uns des autres, car si nous ne sommes plus les uns avec les autres, il n’y a plus de cohérence, les rituels n’ont plus de sens et la communauté s’affaiblit.
Nous pouvons multiplier les exemples dans lesquels l’argument de l’affaiblissement de la communauté est utilisé pour faire taire ceux qui critiquent, proposent une autre voix (voie)… N’importe quel débat sur les réseaux sociaux fait resurgir les commentaires des gardiens de la communauté. Quelle plus grande traîtrise que le Juif qui critique publiquement Israël ? « On a besoin d’être ensemble, pas de diviser », « cela ne va que renforcer nos ennemis », « tu trahis ta communauté ».
Ou encore, « quelle plus grande preuve de décadence du peuple juif, de la religion authentique, que des femmes rabbins » ? J’ai assisté récemment à une discussion dont le sujet était des jeunes qui avaient organisé une conférence avec un rabbin libéral. Un des participants s’est offusqué que des Juifs organisent une conférence avec un rabbin libéral, et a apporté comme argument une étude qui donne le nombre de descendants juifs qu’une personne va avoir selon qu’elle appartienne au courant orthodoxe ou conservative5.
Nous sommes précisément dans ce cas : assister à une conférence d’un rabbin libéral risque d’affaiblir la communauté juive dans son ensemble, parce qu’elle serait le premier pas vers la défection. Or, tout Israël est responsable des uns et des autres.
La mécanique du fondamentalisme
Dans son essai « Et l’homme créa les dieux »6, Pascal Boyer explique que la pensée fondamentaliste naît lorsque les individus d’un groupe trouvent intolérable qu’une pensée différente du groupe ne coûte rien. Pour les fondamentalistes, ce qui est le plus difficile à admettre, c’est le fait que l’on puisse continuer à être intégré dans le groupe SANS respecter les traditions ancestrales. En appliquant ce raisonnement à notre communauté, un homme peut se marier avec un homme tout en conservant sa position sociale, une femme peut se passer de l’autorité de l’homme, elle peut devenir rabbin sans être ostracisée de la communauté, on peut assister à une conférence d’un rabbin libéral sans contrepartie !
Si la défection ne coûte rien, alors n’importe qui va pouvoir quitter le groupe, et donc l’affaiblir.
Boyer définit les fondamentalistes comme des personnes qui ont pour objectif de revenir aux « valeurs religieuses authentiques », et qui sont prêtes à user de violences pour obliger les membres de leur communauté à devenir de plus en plus orthodoxes.
Il décrit 4 caractéristiques communes que l’on retrouve dans tous les fondamentalismes religieux :
- Le contrôle de la conduite publique de leurs membres : la tenue vestimentaire, la fréquentation des écoles, l’assiduité aux réunions religieuses… Les membres d’une coalition doivent être visibles et se reconnaître entre eux. La transgression est plus difficile quand on est immédiatement identifié, car la force de la coalition c’est sa cohésion.
- Les groupes organisent des punitions publiques et spectaculaires : le châtiment doit constituer un message visible à tous les déserteurs potentiels pour qu’ils sachent le prix de leur désertion7.
- La violence est en grande partie dirigée vers les membres de la communauté dont on fait partie et elle est portée par ceux qui ont le pouvoir.
- La cible première des intégristes est dirigée contre les versions libérales et progressistes de ces religions.
Ce que nous pouvons en conclure, c’est que les réactions et propos parfois violents que l’on voit au sein de la communauté, sont le fait d’un processus évolutif collectif : pour survivre, la communauté doit être soudée. Lorsque nous sommes tous ensemble et soudés, nous ressentons ces moments d’émotion collective qui valident la vérité de nos croyances et la force de notre peuple face au monde qui nous entoure. Mais lorsque des voix divergent, c’est la peur de notre effondrement qui domine, et toute voix discordante doit être tue, quitte à légitimer la violence.
Nous avons coutume de décrire le peuple juif comme étant issu d’une transmission ininterrompue depuis le Mont-Sinaï, et dont nous sommes un des maillons. Mais כל ישראל ערבים זה לזה, ce maillon est aussi une contrainte sociale au service de la communauté.
- Voir Scott Atran, Au nom du Seigneur, la religion au crible de l’évolution, 2009. ↩︎
- Voir A.P. Fiske, B. Seibt, T. Schubert, « The Sudden Devotion Emotion: Kama Muta and the Cultural Practices Whose Function Is to Evoke It« , dans Emotion Review, 11(1), pages 74-86, 2017. ↩︎
- Exode 24:7. ↩︎
- Voir Shevouot 39a. ↩︎
- Voir J. Pinker, « Projecting Religious Demographics: The Case of Jews in the United States« , dans Journal for the Scientific Study of Religion, 60(1), 2021. ↩︎
- P. Boyer, Et l’homme créa les dieux : Comment expliquer la religion, 2001. ↩︎
- Voir par exemple l’histoire de Shulem Deen, auteur de « Celui qui va vers elle ne revient pas », qui a été expulsé de sa communauté hassidique et qui n’a plus la possibilité de revoir sa famille, parce qu’aux yeux des autres membres il a perdu la foi. ↩︎