Je suis vénitienne de souche, mais j’ai grandi en Sicile — à Syracuse précisément. Quand j’ai découvert qu’il existait un Pourim portant le nom de ma ville d’enfance, j’ai eu le sentiment que l’histoire me faisait un clin d’œil. Partez avec moi pour un voyage historique sur les rives de la Méditerranée !

La vielle ville de Syracuse, Ortigia, avec le quartier de la Giudecca

Un Pourim, des Pourim ?

Le Pourim que nous connaissons tous — celui d’Esther, de Mordekhai, du méchant Haman et de ses oreilles en biscuit — est en réalité le grand Pourim, le Pourim biblique, l’archétype. Mais au fil des siècles, les communautés juives de la Diaspora ont eu la belle idée de ne pas se contenter d’une seule fête de ce type. À chaque fois qu’une communauté échappait miraculeusement à un désastre — persécution, massacre évité de justesse, calomnie déjouée, siège levé — elle pouvait instituer son propre Pourim local, son Pourim katan (« petit Pourim »), avec lecture d’une meguila écrite pour l’occasion, jeûne la veille, festin le lendemain, et parfois dispense de travail.

La Jewish Encyclopaedia1 en recense une belle collection. Il y a le Pourim de Francfort (dit Pourim Winz), qui célèbre la délivrance de la communauté des persécutions de Vincent Fettmilch en 1616. Le Pourim de Padoue, dit Pourim di Fuoco, commémore un grand incendie miraculeusement maîtrisé en 1795. Le Pourim de Narbonne, le 21 Adar, rappelle comment le gouverneur de la ville dispersa une émeute anti-juive en 1236, allant jusqu’à faire restituer la bibliothèque d’un rabbin pillée par la foule — on imagine la tête du bibliothécaire. Le Pourim Fürhang (Pourim des rideaux) de Prague célèbre la libération d’un bedeau de synagogue injustement emprisonné pour avoir refusé de dénoncer un coreligionnaire.

La logique est toujours la même : le danger était réel, le salut fut perçu comme miraculeux, et la mémoire en fut confiée à une meguila lue en synagogue ou en famille, sur parchemin, à la manière exacte de la Meguilat Esther — car c’est bien d’un rouleau écrit en hébreu qu’il s’agit, lu avec le même soin rituel que le grand Pourim. Cette démarche projette la « solution salvifique » dans une « dimension de longue durée », faisant du Pourim katan un « signe tangible de foi et de reconnaissance envers l’œuvre miraculeuse de la providence divine2 ».

Parmi tous ces Pourim locaux, il en est un qui a longtemps semé la confusion dans les milieux savants, avant qu’on ne perce son mystère : le Pourim de Saragosa. Et c’est ici que ma ville d’enfance entre en scène.

Saragosse ou Syracuse ? Le grand quiproquo

Pendant des siècles, les chercheurs, rabbins et érudits ont cru que ce Pourim était originaire de Saragosse, la capitale d’Aragon, en Espagne. La raison ? Dans la meguila lue lors de la fête, il est question d’un « roi Saragosanos ». Et dans le monde judéo-espagnol où cette fête survécut après 1492, le mot Saragosa évoquait naturellement la grande ville ibérique. Des rabbins réputés de Salonique, au XIXe siècle encore, en étaient convaincus : le rabbin Ottolenghi publia en 1886 dans Il Vessillo Israelitico un article intitulé Una leggenda spagnola, ovvero Megillà Saragozziana, affirmant avec aplomb que les événements s’étaient déroulés en Saragozza, ville d’Espagne.

C’est le chercheur danois David Simonsen qui, en 1910, dans la Revue des Études Juives, trancha la question dans un article au titre délicieusement définitif : Le Pourim de Saragosse est un Pourim de Syracuse3. Son argument était imparable et en plusieurs parties.

Premièrement, l’argument des douze synagogues. La meguila mentionne douze communautés-synagogues. Or on ne connaît à Saragosse d’Aragon que trois synagogues, tandis que le nombre douze avait une importance particulière dans les communautés siciliennes, dont les affaires étaient traditionnellement gérées par douze majorenti (administrateurs). La confusion entre ces douze responsables et douze synagogues s’explique facilement par la distance chronologique et géographique.

Deuxièmement, l’argument de la population. La meguila parle de cinq mille hommes adultes dans le quartier juif. C’est précisément le chiffre connu pour la communauté juive de Syracuse au moment de l’expulsion de 1492.

Troisièmement — et c’est là que ça devient linguistiquement savoureux — l’argument du nom lui-même. Dans les documents médiévaux italiens, la cité sicilienne était couramment appelée Saragusa. Voyageur du monde, Benjamin de Tudèle l’appelle déjà Saraqusa en hébreu. Ovadia da Bertinoro, le fameux rabbin italien qui passa par la Sicile en 1487, appelle lui-même Syracuse Saragosa dans ses lettres. Un document espagnol de 1497 précise soigneusement qu’un certain Lion Sacerdote était « judio de Saragosa de Sicilia » — il fallait apparemment lever l’ambiguïté même à l’époque. Et un document de 1693, conservé aux Archives de Simancas, concernant les dégâts du tremblement de terre, écrit explicitement et à plusieurs reprises : De la Ciudad de Siracusa comunm.te llamada ZaragozaDe la ville de Syracuse communement appelée Saragosse.

Le glissement phonétique s’explique aussi par la linguistique : les Arabes, qui occupèrent la Sicile du IXe au XIe siècle, transcrivirent le grec Syrakousai en Saraqûsa, remplaçant le k grec par la lettre arabe qaf, prononcée comme un g vélaire. De là, Saragusa, puis, par la chute du g intervocalique si caractéristique des dialectes siciliens (comme fragolafràula, ou ragusaRausa), la forme actuelle Sarаùsa. Ce qui confirme d’ailleurs que le nom dialectal sicilien d’aujourd’hui porte en lui la trace de cette longue histoire.

Quatrième argument, décisif : à Janina (Ioannina), en Grèce, la fête était célébrée sous le nom de Promopulo Siciliano — le « petit Pourim sicilien ». Jamais un Pourim aragonais n’aurait porté ce nom-là. Et pour couronner le tout, Simonsen fait observer qu’à Salonique, les Juifs d’origine aragonaise ne connaissaient pas ce Pourim.

Le Pourim des Siciliens dans les communautés grecques

Après l’expulsion de 1492, les Juifs siciliens trouvèrent refuge principalement dans l’Empire ottoman, notamment à Salonique et en Épire. Ils s’y organisèrent en communautés regroupées par origine — les Kal, ou Kehilot Kedoshot (communautés saintes) —, comme à Salonique où existaient des Kal Sicilia vecchia, Sicilia nuova et Bet Aharon. C’est précisément cette dernière, fondée entre autres par la famille Saragoussi, qui fut le foyer principal de la célébration du Pourim de Syracuse, aux 18 et 19 du mois de Shevat.

Le rabbin Ottolenghi, témoin oculaire à Salonique à la fin du XIXe siècle, rapporte que 150 familles descendant de ceux qui avaient vécu le miracle se réunissaient chaque année, jeûnaient le 17 Shevat, puis assistaient le soir à la lecture de la meguila. Le lendemain, on s’abstenait de travailler et on passait la journée en réjouissances.

Les noms de familles eux-mêmes racontent l’histoire : Barukh et Shami, deux des familles qui célébraient ce Pourim à Salonique, portent précisément les noms des deux protagonistes de la meguila (l’un héroïque, l’autre infâme — on y reviendra). Les familles Carasso, Recanati, Matalon, Materasso — leurs patronymes chantent leur origine sicilienne, pas ibérique.

Mais c’est à Janina, en Épire, que la fête prit sa forme la plus colorée et la plus touchante. Elle y était célébrée sous le nom de Promopulo Siciliano — terme délicieux formé de Purim et du suffixe grec diminutif -oulo, ce qui donne exactement l’équivalent du Purim katan hébreu, le « Petit Pourim ». Les familles qui le célébraient s’appelaient entre elles les Σιτσιλινι, les Siciliens, fières de leur identité distincte.

La fête était chaleureuse et très concrète : on préparait des douceurs, dont les incontournables « oreilles de Haman » et une confiserie de sésame et de miel appelée Cubbèta — impossible de ne pas penser à la Cubbàita sicilienne, ce nougat de sésame et miel encore fabriqué aujourd’hui en Sicile pour Noël. Les enfants avaient congé. On se rendait visite. On chantait le Promopulo, un poème populaire composé en dialecte grec de Janina mais écrit en caractères hébreux — un exemple fascinant de ce judéo-grec qui existait dans ces communautés.

La tradition était si précieuse qu’elle fonctionnait comme un héritage matrilinéaire : une jeune fille sicilienne pouvait maintenir ce Pourim en se mariant avec un homme de la même origine, mais le perdait si elle épousait quelqu’un d’extérieur à la communauté sicilienne — exactement comme le nom de famille.

Des témoignages recueillis jusque dans les années 1980 à Janina, puis en Israël à Tel Aviv (au Bet She’altiel, lieu de rencontre des Juifs de Salonique), confirment la longévité de cette tradition. La Shoah, qui décima ou dispersa les derniers descendants de la communauté sicilienne de Salonique, mit fin à la célébration dans cette ville, emportant avec elle des siècles de mémoire.

L’histoire de la meguila

La Meguilat Saragusanos est un rouleau de parchemin écrit en hébreu, lu lors de la fête avec les mêmes égards que la Meguilat Esther : même support, même rituel, même solennité. Son récit s’ouvre sur la formule classique des livres bibliques historiques (« Au temps du roi Saragusanos ») et s’inspire à chaque verset du style et du vocabulaire du livre d’Esther, dont il est en quelque sorte le pendant sicilien4.

L’histoire se déroule dans une ville prospère — dont le quartier juif comptait plus de cinq mille hommes adultes, organisés en douze communautés-synagogues aux colonnes de marbre et recouvertes de chrysolite — sous le règne d’un roi puissant et bienveillant, le roi Saragusanos.

La coutume voulait que, lorsque le roi traversait le quartier juif, le hakham (rabbin) et ses deux dayanim (juges religieux) de chacune des douze communautés sortent en procession à sa rencontre, portant les rouleaux de la Torah dans leurs étuis d’argent et d’or ornés de rimmonim. Cette coutume se maintint pendant douze ans.

La treizième année, les rabbins eurent un scrupule religieux : il leur sembla peu respectueux de sortir les rouleaux sacrés de la Torah pour les montrer à un roi idolâtre. Ils décidèrent donc, en secret, de ne présenter que les étuis vides, soigneusement drapés dans leurs riches manteaux brodés — dissimulant ainsi le vide sous les apparences.

Mais un Juif converti du nom de Haïm Shami — « que son nom soit effacé ! » précise la meguila — avait pris un nouveau nom à son baptême : Marcos. Désireux de se faire bien voir à la cour, il dénonça les Juifs au roi, lui révélant que les étuis étaient vides et que les Juifs le trompaient par une fausse révérence.

Le roi entre en fureur, ses conseillers appellent à la mort, et un décret est signé : le lendemain, le 17 du mois de Shevat, le roi passerait à l’improviste dans le quartier juif pour faire ouvrir les étuis. Si les accusations se révèlent fondées, tous les Juifs de la ville seront massacrés.

La nuit même, le prophète Élie apparaît en songe à Efraïm Baruk, le bedeau (en sicilien : manigloru, le gardien des clés) de la synagogue, et lui ordonne de courir remplir les étuis avec les rouleaux de la Torah. La même apparition se produit simultanément chez les bedeaux des onze autres communautés, chacun croyant être le seul à avoir eu cette vision.

Le lendemain matin, quand le roi arrive avec ses soldats et ordonne d’ouvrir les étuis, il y trouve les rouleaux — beaux, bien rangés, conformes. Le premier texte qu’on lui lit est un verset du Lévitique : « Même quand ils seront en terre étrangère, je ne les rejetterai pas… car je suis l’Éternel, leur Dieu » — le miracle parle de lui-même, même au roi. Marcos le délateur est pendu. Les Juifs obtiennent la faveur royale et une exemption de taxes pour trois ans.

Comme pour la fête d’Esther, la meguila se conclut par un appel symétrique : « Maudit Marcos, béni Efraïm ! Maudits tous les méchants, béni tout Israël ! »

Qui était ce roi Saragusanos ? La question de la datation

Voilà où les choses se compliquent, et où les historiens s’amusent à ne pas être d’accord.

Le nom même du roi pose problème. Simonsen a établi qu’il faut lire Saragusanos (avec un u) plutôt que Saragosanos (avec un o), ce qui renvoie directement à Syracuse et non à Saragosse. Mais le « vrai » nom du roi n’est jamais mentionné dans la meguila — soit par choix délibéré, soit parce qu’il était déjà tombé dans l’oubli au moment de la rédaction. Autre lecture proposée : la formule d’ouverture serait corrompue et devrait se lire « au temps du roi (Un tel) d’Aragon » ou « au temps du roi aragonais », la Sicile étant alors sous domination aragonaise.

Quant à la date des événements, les manuscrits ne s’accordent pas. La plupart indiquent l’année hébraïque 5180, soit 1420 de notre ère (un vendredi 2 février, pour être précis). D’autres donnent 5140, soit 1380. Simonsen estime qu’une troisième version donnant 5160 est une coquille pour 5140. Un autre chercheur avance 5188, soit 1428. Toutes ces dates, comme le conclut Simonsen, « nous transportent aux environs de 1400 ».

Ce cadre chronologique correspond à la période de deux rois qui règnent sur la Sicile aragonaise :

La première possibilité est le règne de Martin Ier (qui se proclama rex Siciliae en 1392). Cette date de 1392 est précisément celle d’un document officiel : un décret royal du 11 juillet 1392, envoyé depuis Catane au capitaine de Syracuse, lui ordonnant de faire publier l’interdiction de tout acte de violence contre la giudecca de Syracuse, dont des habitants menaçaient d’attaquer le quartier juif. Si le décompte du « treizième an du roi Saragusanos » dans la meguila est historiquement fondé, cela donnerait 1405 — année exacte où Martin Ier mit fin à l’obligation pour les Juifs de la ville sicilienne de Marsala de porter leur Torah dans les églises chrétiennes.

Car c’est là le contexte historique que Simonsen identifie comme le fond réel de la légende : en Sicile, les Juifs étaient contraints, lors des fêtes chrétiennes comme la Saint-Étienne et Noël, de se rendre à l’église avec leurs rouleaux de la Torah pour assister aux sermons de conversion. En sortant, ils étaient lapidés — et leurs livres saints avec eux. À Marsala, un édit royal de 1400 les en dispensa, puis leur exemption leur fut confisquée par les autorités locales, avant d’être renouvelée en 1405. Cette obligation s’appliquait à toute la Sicile, et donc à Syracuse. Simonsen voit dans ce contexte le noyau historique de la meguila : un jour, à Syracuse, les Juifs préférèrent n’apporter que les étuis vides — et cette ruse fut divinement protégée.

La deuxième possibilité est plus tardive et renvoie au règne d’Alphonse V (1416–1458). Elle s’appuie sur des ordonnances de conversion forcée datées de 1428 et 1430, qui concernaient toute la Sicile. L’une d’elles, datée du 5 février 1428, correspond d’ailleurs au 18 Shevat 5188.

Les chercheurs n’ont retrouvé dans les documents officiels siciliens aucune mention directe du « miracle » relaté dans la meguila. Comme souvent avec les Pourim locaux, l’événement historique a pris une coloration légendaire ; et la légende, plus forte que les archives, a traversé les siècles.

  1. Voir ici. ↩︎
  2. Pier Cesare Ioly Zorattini, Una salvezza che viene da lontano, Firenze 2000, pp. 21-22, cité par Dario Burgaretta, « Il Purim di Siracusa alla luce dei testimoni manoscritti », Materia Giudaica XI/1-2, 2006, pp. 51-80. L’étude très détaillée de Dario Burgaretta, qui inclut la meguila dans le texte original intégral ainsi que le poème du Promopulo (voir plus bas), sert de base pour cet article. ↩︎
  3. David Simonsen, « Le Pourim de Saragosse est un Pourim de Syracuse », Revue des Études Juives, t. 59, 1910, pp. 90-95. L’article est disponible en ligne ici. ↩︎
  4. Une traduction en français est disponible ici. ↩︎