J’aimerais parler de Rosh Hashana avec simplicité et clarté. Mais j’avoue que mes propres sentiments sont trop traversés de sentiments contradictoires, pour m’y risquer.
Rosh Hashana est à la fois l’effrayant jour du jugement et le magnifique anniversaire de la création de l’Homme : deux visages d’une même fête qui ne cessent de se répondre sans jamais se résoudre l’un dans l’autre.
Ces deux approches existent dans la tradition juive, qui nous parle également du jour où Dieu est Roi mais où, paradoxalement, Dieu est aussi proche de sa création.
Cette tension, que chaque Juif peut ressentir lors de ce mois intense en prières, a été parfaitement décrite par Rabbi Yehouda Halevy1, l’un des plus grands poètes que le judaïsme ait connus. Dans son poème « Dieu, où te trouverai-je ? »2, vraisemblablement écrit en l’honneur de Rosh Hashana, c’est en vers que Rabbi Halevy décrit cette tension bouleversante.
Le distique qui l’ouvre semble étonnamment moderne :
יָהּ, אָנָה אֶמְצָאֲךָ? מְקוֹמְךָ נַעֲלָה וְנֶעְלָם!
וְאָנָה לֹא אֶמְצָאֲךָ? כְּבוֹדְךָ מָלֵא עוֹלָם!
Dieu, où te trouverai-je ? Ton lieu est élevé et caché !
Et où ne te trouverai-je pas ? Ta gloire emplit le monde.
Quelques mots simples qui décrivent la vie tragique du croyant solitaire (comme le décrira des siècles plus tard Rav Soloveitchik). Ce religieux contemporain à la recherche perpétuelle d’un Dieu invisible et inatteignable, mais pourtant si perceptible. Cet Homme pour lequel la religion n’est plus un havre de paix mais une source permanente de questionnements et d’inspiration, de doutes et d’apaisement.
À Rosh Hashana, cet étrange croyant se tient devant Dieu et ne peut s’empêcher de lire les prières suivant la sonnerie du shofar sous une forme interrogative :
הַיּוֹם הֲרַת עוֹלָם, הַיּוֹם יַעֲמִיד בְּמִשְׁפָּט כָּל־יְצוּרֵי עוֹלָם
Dieu a-t-il créé le monde aujourd’hui ? Est-ce aujourd’hui qu’il jugera les créatures de l’Univers ?
Les mots restent les mêmes, seule l’intonation change…
Pourtant, à Yom Kippour, son cœur s’émeut lors des premières notes de la prière3 :
לְךָ אֵלִי תְּשׁוּקָתִי, בְּךָ חִשְׁקִי וְאַהְבָתִי
לְךָ לִבִּי וְכִלְיוֹתָי, לְךָ רוּחִי וְנִשְׁמָתִי…
לְךָ רוּחִי, לְךָ כֹחִי ,וּמִבְטַחִי וְתִקְוָתִי
Vers toi, mon Dieu, va mon désir, à toi sont ma passion et mon amour ;
Vers toi, s’élèvent mon cœur et mes entrailles, mon inspiration et mon âme […] ;
Vers toi mon souffle, vers toi ma force, mon assurance et mon espoir.
Ses questions tantôt l’élèvent, tantôt le consument. Parfois, il jalouse ses coreligionnaires à la foi simple, sans question. Le problème, c’est qu’il n’a pas choisi de se poser ces questions, pas plus qu’il n’a choisi de naître juif, ou de naître tout court.
Ce croyant représente bon nombre de Juifs contemporains. Ces intellectuels qui ont choisi le judaïsme. Parfois ils doutent, parfois ils sont certains, mais une chose est sûre : ce questionnement est une source permanente de création et paradoxalement, il est parfois source d’apaisement ; probablement car l’infinité de Dieu ne peut se trouver dans l’étroitesse d’une réponse, comme le résume Rav Kook :
Celui dont l’âme ne s’étend pas au large, celui qui ne cherche pas la lumière de la Vérité et du Bien de tout son cœur, ne connait pas d’écrasement spirituel mais ne bâtit non plus ses propres édifices. Il se protège à l’ombre d’édifices naturels, comme les lièvres se protègent sous les rochers. Mais l’Homme, celui à l’âme d’Adam, son âme ne peut se sentir protégée qu’à l’ombre des édifices qu’il construit par son propre labeur spirituel.4
Contenu issu du blog Aderaba, publié pour la première fois le 1er septembre 2013.
- Tudela 1075- Le Caire 1171. ↩︎
- Voir le text intégral du poème ici. ↩︎
- Dans plusieurs communautés sepharades, le soir de Yom Kippour, avant la prière de Kol Nidrei, on chante ce piyout, attribué à Rabbi Yehouda Halevy (selon certain plutôt à Ibn Ezra). Le texte intégral est disponible ici. ↩︎
- Abraham Isaac HaCohen Kook, Orot Hakodesh, 2:314. ↩︎