Les Sages du Midrash nous donnent un enseignement très étrange au sujet de l’ouverture de la Mer de Joncs1. Ils disent que lorsque les enfants d’Israël marchaient au milieu de la mer sur la terre sèche, ils avaient à leur disposition de merveilleux arbres fruitiers, avec des pommes et des grenades2. Quel est l’intérêt de ces arbres fruitiers ? Pourquoi les Sages parlent-ils en particulier des arbres fruitiers ? Et pourquoi ne pas dire qu’il y avait aussi des barres chocolatées ?
Il me semble que les Sages n’ont pas inventé cette histoire, mais ont été inspirés par des parallèles textuels fascinants. Pour s’en rendre compte, il faut lire le récit de l’ouverture de la mer avec un regard nouveau et en se posant l’une de mes questions favorites : où avons-nous déjà vu ces mots, idées ou concepts ailleurs dans la Bible ?
L’ouverture de la mer comme création
Immédiatement avant que la mer ne s’ouvre, il est dit :
וַיֵּט מֹשֶׁה אֶת־יָדוֹ עַל־הַיָּם וַיּוֹלֶךְ יְהֹוָה אֶת־הַיָּם בְּרוּחַ קָדִים עַזָּה כׇּל־הַלַּיְלָה וַיָּשֶׂם אֶת־הַיָּם לֶחָרָבָה וַיִּבָּקְעוּ הַמָּיִם׃
Moshe étendit sa main sur la mer et l’Éternel fit reculer la mer, toute la nuit, par un vent d’est impétueux et il mit la mer à sec et les eaux furent divisées.
Il fait sombre, il n’y a rien d’autre que de l’eau, sur laquelle plane un souffle divin. Cela ne vous rappelle-t-il rien ? Personnellement, cela me fait penser au tout début de la Création du monde, lorsque Dieu créa le ciel et la terre. Il est dit en effet3 :
וְהָאָרֶץ הָיְתָה תֹהוּ וָבֹהוּ וְחֹשֶׁךְ עַל־פְּנֵי תְהוֹם וְרוּחַ אֱלֹהִים מְרַחֶפֶת עַל־פְּנֵי הַמָּיִם:
Les ténèbres couvraient la face de l’abîme, et le souffle de Dieu planait à la surface des eux.
Nous ne pensons pas souvent à ce à quoi le monde pouvait ressembler avant la création que la Torah décrit. La seule chose qu’il y avait, au début, c’était de l’eau. Il y avait de l’eau partout et il faisait sombre, et le souffle divin planait sur l’eau. Maintenant, juste avant l’ouverture de la Mer des joncs, nous sommes dans la même configuration.
Quelle est la première chose qui se passe dans la création ? Dieu crée la lumière puis sépare l’obscurité de la lumière4. Retrouve-t-on ces éléments dans notre parasha ? Il semble bien que oui. Dieu utilise une colonne de nuée pour conduire le peuple d’Israël. La colonne de nuée se déplace de l’avant vers l’arrière du peuple. Le texte dit :
וַיָּבֹא בֵּין מַחֲנֵה מִצְרַיִם וּבֵין מַחֲנֵה יִשְׂרָאֵל וַיְהִי הֶעָנָן וְהַחֹשֶׁךְ וַיָּאֶר אֶת־הַלָּיְלָה וְלֹא־קָרַב זֶה אֶל־זֶה כׇּל־הַלָּיְלָה׃
[La nuée] passa ainsi entre le camp égyptien et celui des enfants d’Israël : pour les uns il y eut nuée et ténèbres, pour les autres la nuit fut éclairée ; et, de toute la nuit, les uns n’approchèrent point des autres.
Cette nuée permet de séparer la lumière de l’obscurité. Les enfants d’Israël avaient la lumière, et les Egyptiens, l’obscurité. On retrouve donc, à la Mer de Joncs, cette séparation entre la lumière et l’obscurité.
Continuons. Que se passe-t-il ensuite dans la création ? Il y a cette phrase un peu mystérieuse de Dieu :
וַיֹּאמֶר אֱלֹהִים יְהִי רָקִיעַ בְּתוֹךְ הַמָּיִם וִיהִי מַבְדִּיל בֵּין מַיִם לָמָיִם׃
Dieu dit : Qu’un ciel s’étende au milieu des eaux, et forme une barrière entre les unes et les autres.
Il y eut alors les eaux supérieures et les eaux inférieures – quoi que cela signifie – et le ciel se trouva entre les deux. Cela ne vous rappelle-t-il rien lors de l’ouverture de la mer ? Certainement ! La mer est aussi séparée en deux, mais cette fois, la séparation se fait horizontalement et non verticalement comme lors de la création :
וַיָּבֹאוּ בְנֵי־יִשְׂרָאֵל בְּתוֹךְ הַיָּם בַּיַּבָּשָׁה וְהַמַּיִם לָהֶם חוֹמָה מִימִינָם וּמִשְּׂמֹאלָם׃
Les enfants d’Israël entrèrent au milieu de la mer à sec, et les eux se dressaient en muraille à leur droite et à leur gauche.
Et encore : au moment de la création – après la séparation entre la lumière et l’obscurité et la séparation entre les eaux et les eaux – Dieu fit encore une séparation, entre les eaux et la terre ferme :
וַיֹּאמֶר אֱלֹהִים יִקָּווּ הַמַּיִם מִתַּחַת הַשָּׁמַיִם אֶל־מָקוֹם אֶחָד וְתֵרָאֶה הַיַּבָּשָׁה וַיְהִי־כֵן׃
DIeu dit : Que les eaux répandues sous le ciel se réunissent sur un même point, et que le sol apparaisse.
A l’ouverture de la mer, il s’est produit le même phénomène, la division de la mer et les eaux qui se rassemblent, permettant que la terre sèche apparaisse, comme on a vu au verset 21. C’est toute l’histoire de la création du monde qui se répète !
Dans la création, le fait que la terre ferme soit apparue a permis la vie sur terre. La végétation, la vie animale, la vie humaine. Et dans la Mer de joncs, qu’a permis l’assèchement de la terre ? Il a aussi permis la vie. Le peuple d’Israël fait alors face à la possibilité d’extinction, l’Egypte est à ses trousses, mais quand la mer se divise et qu’un chemin de terre ferme s’ouvre entre les vagues, alors la vie reprend espoir, la vie redevient possible. Et nous savons que le peuple n’était pas seul, il était accompagné du bétail grand et petit. La continuation de la vie animale et de la vie humaine sont rendus possibles grâce à la séparation de la mer et à l’apparition d’une terre ferme.
Cependant, l’élément suivant de la création semble manquer dans la mer. Le verset dit :
וַיֹּאמֶר אֱלֹהִים תַּדְשֵׁא הָאָרֶץ דֶּשֶׁא עֵשֶׂב מַזְרִיעַ זֶרַע עֵץ פְּרִי עֹשֶׂה פְּרִי לְמִינוֹ אֲשֶׁר זַרְעוֹ־בוֹ עַל־הָאָרֶץ וַיְהִי־כֵן׃
Dieu dit : Que la terre produise des végétaux ; des arbres fruitiers portant, selon leur espèce, un fruit qui perpétue sa semence sur la terre.
Où trouve-t-on les arbres fruitiers dans la Mer de joncs ? Il me semble que c’est là que les Sages entrent en jeu. L’élément de la création qui manque maintenant c’est la vie des plantes, des arbres. Les Sages, avec leur commentaire, semblent nous donner un petit indice, et nous poussent à voir, dans l’ouverture de la mer, une sorte de nouvelle création. « Oui, bien sûr », semblent-ils dire, « il y avait des arbres. Tout comme il est dit dans la création « un arbre fruitier qui fait un fruit selon son espèce ».
L’ouverture de la mer comme l’ultime révélation de Dieu
Les Sages n’ont donc pas inventé un joli conte de fée, au hasard, simplement pour rendre l’ouverture de la Mer de joncs encore plus extraordinaire. Ils veulent nous aider à discerner un modèle, ou une disposition, qui s’est reproduite après la création spécifiquement pour les enfants d’Israël. La séparation entre la lumière et l’obscurité, la séparation entre des masses d’eau, et la séparation entre la terre et la mer.
Pour l’Egypte, l’ensemble de ces séparations se sont effondrées. À l’aube, sur le camp des Egyptiens, Dieu sème le désordre5. La colonne de feu et la nuée, la lumière et l’obscurité sont maintenant mélangées, pour les Egyptiens. Les deux murs d’eau se sont effondrés, leur séparation s’est estompée. La séparation entre terre et mer a aussi disparu. Une fois de plus, chaos total. Les vagues qui se brisent dans un monde où il n’y a plus que de l’eau. Cela évoque une création à rebours, on revient au tout début de la création.
A travers les plaies, Dieu voulait non seulement se faire connaître comme une force puissante, mais Il voulait se dévoiler comme le Dieu créateur du monde6. Toute la sortie d’Egypte tourne autour de cette révélation. Les Egyptiens croyaient en plusieurs dieux, chacun contrôlant son propre domaine. Mais le judaïsme enseigne une vérité différente. Il n’y a qu’un seul Dieu, qui est en charge de tout, qui contrôle tout. C’est le Dieu qui est capable de commander le Nil pour qu’il se transforme en sang, capable de diriger le monde des amphibiens en déversant les grenouilles sur l’Egypte, capable de diriger les insectes, les poux, les bêtes sauvages, la pluie, la peste. Capable de dominer la nature en mélangeant des éléments incompatibles comme le feu et la grêle ; capable de contrôler la vie humaine en donnant la mort aux premiers-nés.
A chaque fois, Pharaon a résisté à ce message jusqu’à ce que, finalement, ce soit la création elle-même qui se rejoue. Cette fois, il ne peut plus nier7, il y a bien un seul seul Dieu et Il a crée le monde. Ceux qui en ont reconnu l’existence ont obtenu les avantages de la création et ceux qui l’ont nié, ont vécu le retour vers un monde de chaos, un monde d’avant la création. Tu refuses de reconnaître la force qui a créé tout cet ordre dans le monde ? Par conséquent, tu vivras dans un monde de désordre, de chaos.
Qui sème le vent…
Prenons un peu de recul. Le sort terrible de l’armée égyptienne dans la mer, est un reflet du grand malheur que l’Egypte a causé à l’humanité. Leur refus de voir d’autres humains comme des frères, leur volonté de jeter les bébés garçons dans l’eau et de les laisser mourir sans pitié. Maintenant, les auteurs de ces actes horribles subissent le même sort qu’ils ont infligé à leurs victimes. Eux aussi sont noyés dans l’eau.
Et, à un autre niveau, leur sort correspond à un autre déni, parce que quand vous niez la fraternité des hommes, vous niez également l’existence du « père » qui fait que les hommes sont frères. S’il n’y a pas de créateur, alors il n’y a pas de fraternité parmi l’humanité. S’il n’y a pas de créateur, il n’y a aucune raison que l’on forme une famille. Le mal, le péché, de jeter les bébés dans le Nil n’a été possible que parce que les Egyptiens ont nié l’existence de la source créatrice qui est dans le ciel. A la Mer des Joncs, l’Egypte n’a fait que récolter les fruits de sa théologie maléfique.
Contenu issu du blog Aderaba, publié pour la première fois le 16 janvier 2016
- La Mer Rouge est nommée en hébreu Mer des Joncs ou Mer des Roseaux. ↩︎
- Shemot Rabba 21:10. ↩︎
- Genèse 1:2. Dans ce passage, le mot souffle est à prendre au sens d’esprit. Mais en hébreu le mot רוּחַ est le même utilisé dans notre parasha pour indiquer le vent. ↩︎
- Genèse 1:3. ↩︎
- Exode 14:24. ↩︎
- Voir la série de cours donné par l’auteur sur ce sujet. ↩︎
- Peut-être est-ce la raison pour laquelle certains disent que Pharaon aurait fait teshouva dans la mer ? ↩︎