En 2014, l’organisation rabbinique israélienne Tsohar, la plus grande organisation orthodoxe du pays, exprimait publiquement son opposition à la coutume des kaparot sur des coqs1 et invitait le public à faire ses kaparot sur de l’argent, transmis ensuite aux organismes de charité.
Le coq ou la pièce ?
En effet, la veille de Yom Kippour, il existe une coutume juive qui consiste à acheter un coq pour chaque membre de la famille, à le faire tourner autour de la tête du membre en question en demandant le transfert symbolique de ses fautes sur le coq que l’on égorge ensuite. Cette coutume est connue sous le nom de kaparot.
Selon la totalité des autorités rabbiniques, on peut réaliser le même rituel sans passer par un animal mais en se contentant de donner de l’argent aux nécessiteux en “rachat” de nos fautes. Geste qui nous rappelle d’ailleurs la prière de Rosh Hashana et Kippour où nous affirmons que la prière, la teshouva et la tsedaka annulent les mauvais décrets2. Il n’est pas fait mention de coqs…
Cependant, beaucoup préfèrent continuer l’étrange coutume du coq égorgé, sans doute par folklore, ou peut être parce que le symbole semble plus fort.
Il me semble qu’il existe au moins trois bonnes raisons pour épargner le coq de cette année. Précisons que chaque raison en elle-même est déjà amplement suffisante.
1) Les Kaparot, une coutume païenne
Avouons-le, la cérémonie des kaparot n’est pas sans rappeler les pratiques païennes de l’Antiquité, où il était fréquent d’égorger des animaux pour tout un tas de raisons mystiques.
Ainsi, une liste considérable de Rishonim et d’Aharonim se sont opposés à cette coutume en la classant dans la catégorie de darkei haémori, habitudes païennes proscrites par la Torah. Parmi eux, le Rashba3, Nahmanide et le Gaon de Vilna4 !
Précisons encore que les grands décisionnaires penchèrent en faveur de cet avis : Maïmonide ne fait même pas allusion à cette coutume, qu’il considère sans aucun doute comme profondément interdite, et le Shoulkan Aroukh écrit qu’il s’agit d’une coutume erronée dont il faut s’écarter5.
2) Les Kaparot, un problème de casherout
Les grandes communautés ne disposent pas toujours de suffisamment de shohatim (abatteurs rituels) pour répondre à la demande importante lors des kaparot de la veille de Yom Kippour. Par conséquent, l’abattage est souvent fait à la vite, sans véritable respect des règles de la xasherout.
En Israël, c’est un problème de taille qui a poussé les décisionnaires contemporains6 à s’élever contre cette coutume. Rav Ovadia Yossef, ayant lui même découvert des problèmes de ce genre à de très nombreuses reprises, hésita à interdire complétement la coutume. Il finit par se contenter de la déconseiller, en ajoutant qu’il vaut mieux donner des pièces7.
3) Les Kaparot, quelle logique ?
À part les excellentes raisons invoquées plus haut pour annuler la coutume des Kaparot, il convient de rappeler encore un point essentiel : est-il logique de sacrifier inutilement une bête la veille du grand jour où nous demandons à Dieu de nous inscrire dans Le livre de la vie ?
Bien qu’il soit autorisé d’abattre un animal le jour de Yom Tov, il existe une vieille coutume juive qui recommande de ne pas tuer d’animaux le jour de Rosh Hashana. Le Rav Israël Isserline (Troumat Hadeshen) explique ainsi cette coutume :
Chaque abattage fait souffrir la bête (tsaar baalé h’ayim – qui est un grave interdit), cependant la Torah nous l’a tout de même autorisé. Mais en ce jour de jugement, nous implorons la miséricorde divine, et il est dit que sa miséricorde est pour toutes ses créatures ; il est donc logique de s’abstenir de cet acte cruel qu’est l’abattage8.
Selon la tradition juive, la consommation de viande n’a été autorisée que du bout des lèvres9, et tuer une bête inutilement est un grave interdit. De plus, agir de façon cruelle la veille de Yom Kippour, en abattant une bête, est un acte qui contredit nos prières et nos attentes. Comme l’a écrit Rav Hayim David Halevy, ancien grand rabbin de Tel-Aviv :
Pourquoi devrions nous nous montrer cruels envers les animaux précisément la veille de ce Saint Jour, sans aucune raison et sans pitié, au moment où nous demandons à Dieu de nous prêter vie ?!10
La vie pour nous…et pour le coq
Cette coutume présente de lourds problèmes halakhiques et contredit le bon sens humain. Comme l’écrit Rav H. D. Halevy, la raison principale qui poussa tant de rabbins à rejeter cette coutume est le fait que celle-ci est étrange et inexplicable11. De plus, rien n’est plus absurde que de tuer sans raison un animal la veille du jour où nous demandons la vie.
Comme toutes les autorités halakhiques contemporaines autorisent également de donner des pièces d’argent à la place des kaparot, il convient de mettre fin à cette coutume et de se concentrer sur la prière, le retour vers les mitsvot et le rétablissement de la justice.
Pour plus d’approfondissements, je recommande la responsa détaillée du Rav H. D. Halevy. (texte en hébreu).
Article publié pour la première fois le 30 septembre 2014 sur le blog Aderaba.
- Voir l’article en hébreu ici. ↩︎
- Extrait de la prière Ountané tokef. ↩︎
- Sheelot Ou-Teshouvot HaRashba 1:395. ↩︎
- Voir Beit Yosef Orakh Haim 605. ↩︎
- Shoulkhan Aroukh OH 605. Les mots “coutume erronée” (מנהג שטות) ont été censurés dans certaines éditions. Rav Moshé Isserles, le Rema, défend cépendant cette coutume, ibid. ↩︎
- Voir par exemple Yehavei Daat 2:71 et Assé lekha Rav 3:20. ↩︎
- Voir ici. ↩︎
- Shout Maharya 1:164 ↩︎
- À ce sujet, voir Hazon hatsimhonout véashalom du Rav Kook, disponible ici ↩︎
- Assé lekha Rav 3:20 ↩︎
- Ibid. ↩︎