Le concept de Daat Torah
J’ai déjà eu l’occasion de noter le rapport malsain qu’entretient en Israël le politique avec le religieux. À la moindre affaire étatique, relevant du politique pur, sont publiés dans les rues de Bnei Brak les avis présumés des Guedolim, les Grands du monde haredi. Ces interventions sont justifiées au nom du Daat Torah, qui serait une sorte de droit divin, conférant aux instances religieuses le presque rôle d’oracle de Dieu. Les Guedolim posséderaient ainsi des dons quasi-prophétiques qui leur permettraient de donner un avis pur et objectif, l’avis de la Torah elle-même !
Dans un article intitulé La doctrine du Daat Torah1, le professeur israélien Benjamin Braun définit ainsi ce concept :
« Dans les dernières décennies, l’expression Daat Torah a pris un nouveau sens, qui n’est pas relié à ses sources originelles. Ce concept représente la doctrine qui confère aux Grands de la Tora une autorité absolue dans tous les domaines et sujets, particulièrement dans les affaires publiques. C’est le Daat Torah dans sa nouvelle signification. »
Les dérives et contestations autour des Guedolim
C’est au Daat Torah qu’on fait appel pour justifier l’anathème d’un livre (et de son auteur) jugé hérétique, car présentant un point de vue différent de celui des Guedolim. C’est le même Daat Torah qui enjoint les foules à manifester pour empêcher le vote d’un tel candidat, ou pour obliger la fermeture d’un parking ouvert le Shabbat. C’est aussi ce Daat Torah qui décide de l’excommunication d’un chanteur religieux jugé trop indépendant et qui interdit au public d’acheter ses disques. Ce Daat Torah va jusqu’à dicter ce que l’on peut dire ou penser.
Déjà en 2013, le Rav Hayim Amsellem, alors député du parti Shass, avait beaucoup fait parler de lui en rejetant ce concept, car cela l’obligeait à effacer ses idées politiques au profit de celles des Guedolim. Ainsi, après avoir affirmé qu’une partie du public haredi devait commencer à travailler et à faire l’armée, le Rav Amsellem s’était vu appeler à rendre son siège au parti, pour ses idées jugées hérétiques, réformées, et dangereuses pour le monde de la Torah.
Il faut également rajouter que bien souvent, l’avis des Guedolim est falsifié de manière honteuse. Les Guedolim, hommes entièrement voués à l’étude de la Torah, peuvent subir une désinformation de la part de leurs proches, seules sources de renseignements extérieurs. Ainsi, le Rav Ovadia Yossef avait signé une lettre très dure contre le Rav Amsellem, mais celui-ci, voulant exposer ses positions au Rav, s’était vu refuser l’entrée de son bureau par les proches du Rav Ovadia ! Il est donc très difficile de distinguer entre l’avis du Gadol et l’avis de son secrétaire.
« La Torah n’est pas la possession d’un individu ou d’un clergé, mais celle de toute personne qui prend la peine de s’y investir. »
Une apparente contradiction
Il m’arrive régulièrement de débattre avec des coreligionnaires ultra-orthodoxes sur des thèmes polémiques opposant ultra et moderne orthodoxie – rapport entre sionisme et Torah, enrôlement à l’armée, monde des yeshivot, politique et casherout, conversions… – mais généralement le débat prend fin après avoir exposé une idée apparemment exacte dans les textes, mais en contradiction avec l’avis (toujours présumé) des Guedolim. L’interlocuteur estime que s’opposer à un tel avis revêt une forme d’hérésie. Pourquoi ? Parce que la Torah nous ordonne :
וְעָשִׂיתָ עַל־פִּי הַדָּבָר אֲשֶׁר יַגִּידוּ לְךָ … עַל־פִּי הַתּוֹרָה אֲשֶׁר יוֹרוּךָ וְעַל־הַמִּשְׁפָּט אֲשֶׁר־יֹאמְרוּ לְךָ תַּעֲשֶׂה לֹא תָסוּר מִן־הַדָּבָר אֲשֶׁר־יַגִּידוּ לְךָ יָמִין וּשְׂמֹאל׃
Et tu auras soin de te conformer à toutes leurs instructions… Selon la doctrine qu’ils t’enseigneront, selon la règle qu’ils t’indiqueront, tu procéderas ; ne t’écarte de ce qu’ils t’auront dit ni à droite ni à gauche
Rashi commente la fin de ce verset en soulignant : « Même s’ils te disent que la gauche est droite et que la droite est gauche [tu les écouteras] ».
A priori, ces versets suffiraient à prouver mon « hérésie » ainsi que l’aspect totalitaire de la Torah, qui interdirait de penser de façon indépendante. Cependant, nos Sages nous enseignent :
בִּשְׁלשָׁה כְּתָרִים נִכְתְּרוּ יִשְׂרָאֵל. כֶּתֶר תּוֹרָה וְכֶתֶר כְּהֻנָּה וְכֶתֶר מַלְכוּת… כֶּתֶר תּוֹרָה הֲרֵי מֻנָּח וְעוֹמֵד וּמוּכָן לְכָל יִשְׂרָאֵל. שֶׁנֶּאֱמַר (דברים לג:ד) « תּוֹרָה צִוָּה לָנוּ משֶׁה מוֹרָשָׁה קְהִלַּת יַעֲקֹב ». כָּל מִי שֶׁיִּרְצֶה יָבוֹא וְיִטּל.
Il y a trois couronnes, celle de la Torah, celle de la prêtrise et celle de la royauté […]. La couronne de la Torah est déposée et se tient prête pour tout Israël ; comme il est dit (Deut 33:4) : « La Torah que Moïse nous a ordonnée est l’héritage de la communauté de Jacob ». Que celui qui le désire vienne et la prenne.
Selon ce texte, la Torah n’est pas la possession d’un individu ou d’un clergé, mais celle de toute personne qui prend la peine de s’y investir.
Cette contradiction apparente entre autonomie religieuse et dogmatisme, en a perturbé plus d’un. En réalité, le Daat Torah relève d’une utilisation politique et tronquée d’un concept ne touchant qu’au Grand Sanhédrin, qui siégeait à Jérusalem il y a de cela 2000 ans. Sur le site, vous trouverez plusieurs articles étayant cette affirmation. Bonne lecture !
Contenu issu du blog Aderaba, publié pour la première fois le 29 novembre 2010, mis à jour le 23 avril 2017.