Quatre versets de la Torah, le premier dans notre parasha, le deuxième dans Ki Tissa, et deux issus de la Paracha Tsav, semblent suggérer que la sainteté est contagieuse1 :

  • L’autel : « Tout ce qui touche l’autel sera consacré »2 (Ex 29:37) ;
  • Les ustensiles du Tabernacle : « Tout ce qui les touche [les objets du Tabernacle] sera consacré »3 ;
  • L’offrande de farine : « Tout ce qui touche ces [offrandes de farine] deviendra saint »4  ;
  • L’offrande pour le péché : « Tout ce qui touche sa chair [la chair de l’offrande pour le péché] deviendra saint »5.

Sur la base de ces versets, de nombreux chercheurs critiques modernes, comme Nahum Sarna6, affirment qu’à l’origine, la sainteté dans l’Israël antique était perçue comme contagieuse.

La littérature rabbinique ne considère pas la sainteté comme contagieuse

Dans la littérature rabbinique classique, ces versets de la Torah ne sont jamais interprétés comme signifiant que quelqu’un ou quelque chose peut devenir saint en touchant des choses saintes. Dans la conception halakhique, si l’impureté peut se transmettre par contact, la sainteté, elle, ne le peut pas.

Pourquoi ? Je pense que la fidélité rabbinique au principe de la non-contagiosité de la sainteté repose vraisemblablement sur des considérations théologiques. Carol M. Meyers et Eric M. Meyers le soutiennent de façon convaincante7 :

Bien que la souillure soit contagieuse (…), la sainteté, en revanche, ne l’est pas. La sanctité est bien plus difficile à acquérir et doit être générée par un engagement ou un comportement direct. Chaque individu devient responsable du respect des normes qui mènent vers la sainteté. Cette leçon a profondément influencé le développement du judaïsme classique, dans lequel l’adhésion à la halakha, aux normes ou à la loi, est devenue le seul vecteur pour atteindre… la sainteté.

Autrement dit, dans le judaïsme halakhique, l’idée que la sainteté pourrait se répandre par simple contact est impensable, et les textes qui semblent le suggérer ont été réinterprétés.

Seuls les objets destinés acquièrent la sainteté

Les premiers textes de midrash halakha affirment que les deux versets de l’Exode (l’autel – 29:37 et les ustensiles du Tabernacle – 30:29) portent sur le « moment opportun ». Certains objets que l’on souhaite utiliser à des fins saintes acquièrent un statut sacré dès l’instant où ils sont placés sur l’autel ou dans un ustensile du Temple8. Mais comme le précise Rashi : « tout objet qui n’y a pas sa place ne devient pas saint »9 par contact avec le saint autel ou un ustensile sacré10.

Cette explication vaut pour l’autel et les ustensiles sacrés mentionnés dans l’Exode, car il est logique de supposer que ces objets saints pourraient transmettre la sainteté. Mais dans les deux versets de Tsav, il semble qu’un aliment saint — une offrande de farine ou une offrande pour le péché — transmette la sainteté à ce qui ou à celui qui le touche, ce qui paraît bien moins plausible.

Là encore, les rabbins refusent de voir l’idée d’une sainteté contagieuse ; ils affirment que le mot « toucher » renvoie à la בליעה — « déglutition » ou « absorption » d’une partie de la matière sainte dans l’objet non sacré11. Dans le système halakhique, cette « absorption » ne peut résulter d’un simple contact ou d’un toucher ; une action plus active est nécessaire, comme la cuisson des éléments mélangés ensemble. Dans un tel cas, les mêmes restrictions qui s’appliquent à l’aliment consacré s’appliquent désormais au mélange — c’est-à-dire à l’objet non sacré dans lequel une partie de l’objet sacré a pénétré.

Certains principes halakhiques de la catégorie rabbinique des « mélanges » (תערובות) sont ainsi liés à nos versets du Lévitique ou en sont dérivés. Comme l’exprime le chercheur du Jewish Theological Seminary et de l’Institut Schechter, Shamma Friedman12 :

Plutôt qu’une qualité semblable à l’électricité qui se transmettrait à travers toute matière par contact, la sainteté est limitée à la substance même du sacrifice originel et ne se transfère à un autre objet que si cet objet absorbe une partie du liquide de l’offrande pour le péché.

L’explication du Rashbam

Au Moyen Âge, plusieurs commentateurs juifs traditionnels de la Bible étaient disposés, à l’occasion, à interpréter des passages légaux de la Torah à rebours de l’exégèse rabbinique standard. Le plus audacieux de ces exégètes était sans doute le Rashbam, le petit fils de Rashi13.

Dans le cas des quatre versets de la Torah qui semblent décrire une sainteté contagieuse, le Rashbam adopte une remarquable position intermédiaire. Il ne suggère pas qu’un objet ayant touché l’autel ou la chair d’une offrande pour le péché devienne saint. Il écrit plutôt que le mot יקדש dans ces quatre versets ne désigne pas le résultat d’un contact avec des objets saints (comme le supposent tous les exégètes rabbiniques et la plupart des modernes), mais se réfère à la préparation qui doit être accomplie avant de toucher l’autel ou la nourriture sacrificielle. Une personne doit יקדש — se purifier — avant de toucher l’objet saint14.

Interpréter le verset comme renvoyant à un processus de purification constitue une rupture avec la tradition interprétative rabbinique, mais n’est pas en contradiction avec la halakha15. L’interprétation du Rashbam était probablement motivée par l’incohérence de l’explication rabbinique standard, qui lit la même expression — kol ha-noguea beX yikdash (tout ce qui ou quiconque touche X deviendra saint) — d’une façon dans l’Exode et d’une autre dans le Lévitique ; son interprétation, elle, lit cette expression de manière identique tout au long du texte. Il a peut-être aussi estimé que les explications rabbiniques s’éloignaient trop du sens littéral des mots16. Existait-il peut-être un autre attrait à l’explication par la « préparation » ?

La « préparation » comme pshat : Levine vs. Milgrom

Cette interprétation a trouvé un certain écho parmi les chercheurs critiques modernes. Baruch Levine a ainsi soutenu, dans la lignée du Rashbam, que ces versets signifient que les personnes doivent se purifier avant de toucher les choses saintes.

Il appuie cette explication en soulignant la symétrie entre les deux parties du verset de Lévitique 6:11. La première moitié du verset — כל זכר בבני אהרן יאכלנה (seuls les mâles parmi les descendants d’Aaron peuvent en manger) — restreint la liste de ceux qui seraient autorisés à manger l’offrande pour le péché. La fin du verset — כל אשר יגע בהם יקדש (quiconque la touche doit d’abord se purifier) — restreint davantage cette liste. Les mangeurs doivent non seulement être des prêtres mâles descendants d’Aaron, mais ils doivent également avoir accompli une cérémonie préparatoire de purification17.

Jacob Milgrom, cependant, rejette catégoriquement cette lecture, arguant que l’expression kol ha-noguea beX yikdash est si semblable à l’expression courante dans le Lévitique kol ha-noguea’ beX yitma qu’elles doivent être interprétées de la même manière18. Si cette dernière expression signifie que le toucher d’une chose impure transmet l’impureté, alors la première expression, selon Milgrom, doit signifier que le toucher d’une chose sainte transmet la sainteté19.

Ibn Ezra défend la sainteté contagieuse

Il est notable qu’un exégète juif classique, Abraham Ibn Ezra, interprète bien ces versets comme signifiant que le contact avec des objets saints transmet la sainteté (dans ses commentaires sur l’Exode, le Lévitique et Haggai)20. Aussi inattendu que soit le fait qu’un commentaire classique formule cette suggestion, cela est particulièrement surprenant venant d’Ibn Ezra, car lorsque le pshat est en désaccord avec la tradition rabbinique, Ibn Ezra est plus conservateur que son contemporain du nord de la France, le Rashbam, qui lui est pourtant plus âgé21. En fait, Ibn Ezra déclare explicitement dans sa propre introduction à son commentaire sur la Torah qu’il n’interprétera pas les passages légaux d’une manière contraire à la halakha rabbinique.

Il est difficile de comprendre pourquoi il a accepté de le faire dans ce cas. Comme nous ne savons pas dans quelle mesure il était familier des textes rabbiniques22 — il l’était certes moins que le Rashbam —, il a peut-être involontairement contredit la tradition dans ce cas.

Intégrer la vision rabbinique

Comme je l’ai dit en introduction, les rabbins n’acceptent pas l’idée d’une sainteté contagieuse, et ce rejet a des racines théologiques profondes. Même un exégète orienté vers le peshot comme le Rashbam, qui ignorait fréquemment le cours historique de l’exégèse juive traditionnelle, se refusait à violer une valeur juive incontestée et centrale comme celle-ci. Et bien qu’ibn Ezra suggère que la sainteté est contagieuse, il finit lui aussi par trouver un moyen d’approcher la vision rabbinique.

Commentant Haggai 2:14, où le prophète dit que tout ce que les enfants d’Israëm offrent au Temple est impur (טמא) en raison de leur comportement actuel, Ibn Ezra observe :

Il est désormais clair que le pouvoir d’un objet saint de transmettre la sainteté à un objet qui n’est pas saint par contact à travers un intermédiaire n’est pas comparable [c’est-à-dire n’est pas aussi fort] au pouvoir d’une personne rendue impure par contact avec un mort de transmettre l’impureté.

Ibn Ezra souligne ainsi que, bien que la sainteté soit contagieuse, l’impureté l’est bien davantage — une bonne leçon pour nous tous, anciens et modernes.

  1. Voir l’article du même titre dans Purity, Holiness and Identity in Judaism and Christianity : Essays in Memory of Susan Haver, ed. C. Ehrlich, A. Runesson & E. Schuller, Tubingen 2013. ↩︎
  2. Exode 29:37. ↩︎
  3. Exode 30:29. ↩︎
  4. Lévitique 6:11. ↩︎
  5. Lévitique 6:20. Tous ces versets pourraient alternativement signifier que c’est celui qui — et non ce qui — touche ces objets qui devient saint. ↩︎
  6. Nahum Sarna, The JPS Torah Commentary : Exodus, Philadelphia 1991, ad Exod 29:37. ↩︎
  7. C.L. Myers & E.M. Meyers, Haggai, Zecharias 1-8, Anchor Bible 25b, New York 1987. ↩︎
  8. Voir Sifra Tsav 1 : Rabbi Yose le Galiléen dit : Lorsque le texte dit « Tout ce qui touche l’autel devient saint », je pourrais conclure que cela s’applique à la fois aux objets qui ont leur place sur l’autel et à ceux qui n’y ont pas leur place. C’est pourquoi le texte dit « brebis ». Tout comme les brebis ont leur place sur l’autel [de même le verset se réfère-t-il à d’autres objets qui ont leur place sur l’autel,] mais non aux objets qui n’y ont pas leur place… Lorsque le verset dit « Tout ce qui touche l’autel devient saint », il nous enseigne que l’autel transmet la sainteté aux objets dignes de devenir saints. Et comment savons-nous que les [ustensiles du] Temple [qui sont saints] ne transmettent la sainteté [qu’]aux objets dignes de devenir saints ? Afin de nous enseigner ce principe, le verset dit… » (traduction de l’auteur). ↩︎
  9. Rashi, Exode 30:29. ↩︎
  10. Outre le texte cité à la note 4, voir aussi mishna Zevahim 9:1 et 9:7 ; TB Zevahim 83a et 86a. ↩︎
  11. Voir en particulier Sifra Tsav 3 : כל אשר יגע בבשרה יקדש, יכול אעפ »י שלא בלע תלמוד לומר בבשרה, עד שיבלע. Ce midrash halakha est cité fréquemment dans le Talmud ; voir par exemple TB Pessahim 45a et Nazir 37b. ↩︎
  12. Shamma Friedman, « The Holy Scriptures Defile the Hands », dans M. Brettler et M. Fishbane (éds.), Minhah le-Nahum (Sheffield, 1993), p. 122 (emphase dans l’original). ↩︎
  13. Voir l’article de l’auteur « Tradition or Context: Two Exegetes Struggle with Peshat », dans From Ancient Judaism to Modern Israel, éd. par J. Neusner et E. Frerichs, volume 3 (Atlanta, 1989), pp. 173-186, et plus récemment l’introduction à mon Peirush ha-Rashbam al ha-Torah (Jérusalem, 2009), esp. pp. 16-18. ↩︎
  14. Cette interprétation se trouve même avant le Rashbam, par exemple dans le Ps.-Jon. ad loc., ainsi que dans la LXX et la Vulgate. Le Rashbam répète cette explication quatre fois dans son commentaire sur la Torah : voir ad Exode 29:37, 30:29, Lévitique 6:11 et 11:8. ↩︎
  15. Il est vrai que le Rashbam était prêt à interpréter des versets d’une manière directement contraire à la halakha rabbinique, et il le dit explicitement à plus d’une reprise dans son commentaire. Pour en savoir plus, voir l’essai de Zev Farber sur TABS, « Can the Torah Contradict Halacha? ↩︎
  16. L’un des meilleurs compliments à double tranchant de l’histoire des commentaires juifs de la Bible doit être celui du Rabbin David Zvi Hoffmann dans son commentaire sur Lév 6:11, où il qualifie le commentaire du Rashbam sur ce verset de meilleure de toutes les explications qui rejettent la tradition juive : « Dies ist noch die vernünftigste aller antitraditionellen Erklärungen » (Das Buch Leviticus übersetzt und erklärt, Berlin, 1906, p. 238). Hoffmann n’apprécie pas l’habitude du Rashbam d’ignorer l’exégèse rabbinique pour suivre sa propre voie, mais il considère l’approche du Rashbam préférable à celle des critiques qui voient dans le verset une sainteté contagieuse. ↩︎
  17. The JPS Torah Commentary: Leviticus (Philadelphia, 1989) ad loc. ↩︎
  18. Voir Lévitique 11:24, 26, 27 et 31 ; 15:10, 19 et 27. ↩︎
  19. Anchor Bible Leviticus, volume 1, New York 1991, esp. pp. 444-456. ↩︎
  20. Commentaire long sur Exode 29:37 ; commentaire sur Lévitique 6:11 et 20, et sur Haggai 2:12. cf. Friedman, p. 121, note 2, qui écrit qu’ibn Ezra « s’approche de la sainteté communicable ». Sur une possible contradiction dans le commentaire d’ibn Ezra sur Nombres 11:8, voir Uriel Simon, The Ear Discerns Words: Studies in ibn Ezra’s Exegetical Methodology [hébreu] (Ramat Gan 2013), p. 95, note 67. Sur la possible dépendance d’ibn Ezra à l’égard de Menahem ibn Saruq, voir Simon, ibid., note 68. ↩︎
  21. Voir l’article de l’auteur « Tradition or Context », cité à la note 13 ci-dessus. Voir aussi plus récemment l’article « Lonely Man of Peshat », Jewish Quarterly Review 99:2 (printemps 2009), pp. 291-300. ↩︎
  22. Le Maharshal, dans son Yam Shel Shelomo, dans l’introduction au traité Houlin, dit qu’Ibn Ezra « ne connaissait pas le Talmud (לא היה בעל תלמוד). ↩︎