Un personnage aux multiples casquettes
Don Isaac Abravanel1 n’est pas quelqu’un de facile à définir, tant sa biographie est longue, et ses titres nombreux. Grand érudit, auteur de nombreux ouvrages juifs considérés comme incontournables, conseiller des rois, financier et philanthrope, on peut dire qu’Abravanel portait plusieurs casquettes !
Sa biographie n’est pas moins complexe. Sa famille était considérée comme l’une des familles juives les plus nobles et selon eux, les Abravanel appartiendraient à la dynastie du roi David. Né en 1437 à Lisbonne, il y étudia au côté des grands maîtres de son époque. Une fois adulte, il amassa rapidement une grande fortune, grâce à son intelligence rare et son sens des affaires. Très philanthrope, il n’hésita pas à dépenser une large partie de sa fortune pour libérer des Juifs vendus en esclavage, en Afrique du Nord.
Abravanel retourna ensuite en Castille (que ses parents avaient fui en 1391, suite aux persécutions anti-juives) où les affaires prospéraient. Après le décès du roi Alphonse V, son fils, Jean II, décida de faire main-basse sur la fortune des Abravanel et l’accusa de haute trahison, l’obligeant à fuir avec sa famille. En 1483, il s’installa à Tolède où il rédigea une bonne partie de son commentaire sur la Bible. Il fut vite nommé conseiller à la cour de Ferdinand II d’Aragon et d’Isabelle la catholique. Mais à cette époque, l’Inquisition commençait sa sombre tâche sur le sol espagnol. Le 31 mars 1492, les cruels Ferdinand et Isabelle signèrent le décret de l’Alhambra, qui laissait aux Juifs le choix historique : l’exil ou la croix.
La fuite d’Espagne
Abravanel, alors très haut placé dans la politique du pays, essaya par trois fois de faire annuler ce décret. Le roi et la reine tenaient tant à lui, qu’ils ne l’inclurent pas dans le décret royal. Ils lui proposèrent même de garder neuf autres hommes juifs afin qu’il puisse disposer d’un minyan.
Abravanel demeura inflexible et refusa d’abandonner son peuple. Il tenta cependant de soudoyer les souverains, en leur proposant toute sa fortune pour annuler le décret. La légende raconte que les souverains étaient sur le point de céder, mais l’inquisiteur Torquemada rentra alors et dit au roi : « Judas a vendu son maître pour 30 deniers d’argents, et toi, tu t’apprêtes à le refaire ! ». Devant ce refus, Abravanel rédigea ce que l’on nomme « la réponse au décret d’Alhambra », où il maudit l’Espagne et interdit aux Juifs d’y remettre les pieds (à l’instar du commandement biblique nous interdisant de vivre à nouveau en Égypte).
Dans une tentative désespérée, le roi chercha à kidnapper son petit-fils, pour l’obliger à rester, mais toute la famille Abravanel avait déjà quitté le sol espagnol pour le Portugal.
Toujours appâté par sa fortune, le roi du Portugal persécuta à nouveau Abravanel, l’obligeant à fuir pour l’Italie. Dans sa fuite précipitée, Abravanel n’eut pas le temps d’emporter grand-chose, et préféra laisser sa famille au Portugal, jusqu’à son retour. C’est seul et sans argent qu’il s’installa à Venise.
Le commentaire de la haggada de Pessah
Alors qu’il était déjà âgé, il décida d’écrire un nouvel ouvrage : un commentaire sur la haggada de Pessah. Ce choix n’est pas un hasard, car pour lui la haggada symbolise l’exil et la délivrance. Cet exil qu’il a connu toute sa vie, et cette délivrance en laquelle il espéra jusqu’à son dernier souffle. Abravanel introduit son commentaire par le bouleversant récit de sa vie, qu’il décrit avec cette maîtrise incomparable de l’hébreu que possédaient les rabbins espagnols.
Loin de se lamenter, Abravanel affirme écrire ce commentaire pour aider ses frères juifs exilés et persécutés. Sa compassion pour le peuple juif est telle qu’on a parfois l’impression que sa propre douleur n’existe pas. Ce commentaire déborde d’idées passionnantes et je le conseille vivement à ceux et celles qui maîtrisent suffisamment l’hébreu ancien. Je voudrais ramener une question parmi les cent qu’Abravanel pose, ainsi que sa réponse.
Abravanel pose une question bouleversante sur ce passage, question que se sont sûrement posée d’autres juifs, à d’autres époques douloureuses. Il écrit :
« Qu’avons-nous gagné, nous les hommes de l’exil, à ce que nos ancêtres soient sortis d’Égypte ? Et si Dieu n’avait pas fait sortir nos ancêtres d’Égypte, nous serions encore les esclaves des pharaons, nous et nos descendants. Cet esclavage n’est-il pas préférable à notre exil en terres d’Edom [monde chrétien] et d’Ismaël [monde musulman] ? Comme l’ont dit nos ancêtres : nous préférons servir l’Égypte plutôt que de mourir dans le désert2 ! Désert des nations, qui nous détruisent et nous déportent, c’est à qui périra par l’épée, par la famine ou par la captivité…3. La menace de l’abandon de la foi est devenue grande, à cause des malheurs infinis. »
Une question poignante, qui traduit un véritable dilemme chez l’auteur. Lorsque je l’ai lu, je me suis également remémoré le témoignage du Rav Sinaï Adler, un rescapé d’Auschwitz aujourd’hui grand rabbin d’Ashdod. Il racontait que durant le Pessah de 1944, il se trouvait à Auschwitz. Durant les quelques minutes de répit qu’il trouva, il se mit à réciter la Haggada avec l’un de ses amis. Mais lorsqu’ils récitèrent ce passage, ils furent troublés. Comment remercier Dieu pour nous avoir fait sortir d’Égypte lorsque nous sommes à Auschwitz ? La description de l’esclavage en Égypte apparaissait comme douce à côté des camps de la mort. « Voici le pain pauvre que nos ancêtres mangèrent en Égypte », eux au moins, avaient du pain, dit le Rav Adler…
Abravanel apporte plusieurs réponses à cette question bouleversante. La dernière de ses réponses me semble être la plus centrale, et reste une réponse juive éternelle face à l’oppression :
« Si nous n’étions pas sortis d’Égypte, dit Abravanel, nous ne serions jamais arrivés au Mont Sinaï, nous n’aurions pas reçu la Torah et les mitsvot, la présence divine ne serait pas parmi nous, nous n’aurions pas été le peuple choisi par Dieu et sa providence n’aurait pas fait un avec nous. Cela est le but suprême et notre plénitude, plénitude spirituelle. Toutes ces choses-là demeurent avec nous, bien que nous soyons en exil. »
Une réponse d’autant plus poignante qu’Abravanel en est l’application pratique la plus parfaite. Lui qui a tout perdu lors des différents exils : son argent, son statut social, sa famille. Que reste-t-il ? La Torah et les mitsvot, la foi en Dieu, celle pour laquelle il a tout perdu. Je n’avais pas lu cette réponse pour la partager avec le Rav Adler, mais je pense qu’elle lui aurait plu. Après tout, lui aussi est un symbole de cette foi ardente.
Je finis cependant avec les propos du Rav Adler. A la fin de la lecture de la haggada, Rav Adler et son ami conclurent sur le traditionnel « l’an prochain à Jérusalem ». Pourtant, nous dit-il, Jérusalem semblait à des milliards d’années lumières de l’endroit où je me trouvais. Mais voilà qu’un an plus tard, pour Pessah de 1945, j’étais à Jérusalem…
En l’entendant dire cela, encore ému 65 ans plus tard, je ne pouvais m’empêcher de penser avec humour aux célèbres paroles de Theodor Herzl :
אם תרצו, אין זו אגדה.
Si vous le voulez, ce ne sera pas une légende (aggada).
Herzl faisait évidement allusion au sionisme, mais cette phrase résume bien l’histoire de Pessah. Celle-ci peut être אגדה (aggada/légende) ou הגדה (haggada/histoire). A nous de ressentir cette histoire, qu’ont vécu tant de Juifs à travers les générations, comme si elle était nôtre. La haggada peut être classée au rang des « légendes folkloriques », avec encore d’autres récits miraculeux, mais nous croyons qu’il n’en n’est pas ainsi. Comme nous l’enseigne le Talmud : « à chaque génération, chacun doit se considérer comme s’il était lui-même sorti d’Égypte ».
Contenu issu du blog Aderaba, publié pour la première fois le 27 mars 2012.