Ce dvar Torah est dédié Leylouy nishmat Charles Haïm Ben Zvi Leben, mon père, dont c’est le 5e Yortzeit et qui a étudié, m’a transmis et m’a permis, à mon tour, d’étudier et de transmettre.
La parasha de Vaethanan s’ouvre sur une supplication poignante de Moïse. Il implore Dieu – וָאֶתְחַנַּן אֶל־יְהֹוָה – de lui permettre d’entrer en Terre d’Israël. Mais « l’Éternel, irrité contre moi [Moïse] à cause de vous / וַיִּתְעַבֵּר יְהֹוָה בִּי לְמַעַנְכֶם » refuse. Il autorise Moïse uniquement à monter au sommet du mont Pisga, pour contempler la Terre promise de loin1. Ce moment marque une transition majeure, un passage. Moïse ne peut pas accompagner le peuple en terre d’Israël, mais il leur transmet ce dont ils ont besoin pour continuer sans lui.
C’est d’ailleurs l’essence du livre du Deutéronome : une transmission ultime. Dans Vaethanan, Moïse rappelle les fondements reçus au Sinaï quarante ans plus tôt : les Dix Commandements, le premier paragraphe du Shema Israël, ainsi qu’un avertissement répété contre l’idolâtrie.
Ce qui frappe à la lecture attentive de la parasha, c’est la fréquence remarquable de la racine ש.מ.ר / garder, observer, décliné sous plusieurs formes, par exemple : וּשְׁמַרְתֶּם / vous garderez2 ; הִשָּׁמֶר לְךָ / garde-toi3 au verset 4:9 ; וְנִשְׁמַרְתֶּם מְאֹד לְנַפְשֹׁתֵיכֶם / prenez donc bien garde à vous-même4.
Ce terme apparaît un total de 15 fois dans le texte, presque toujours appliqué au peuple. Une seule fois, il est attribué à Dieu Lui-même, lorsqu’il est dit qu’Il est le gardien du serment fait aux patriarches :
כִּי מֵאַהֲבַת יְהֹוָה אֶתְכֶם וּמִשׇּׁמְרוֹ אֶת־הַשְּׁבֻעָה אֲשֶׁר נִשְׁבַּע לַאֲבֹתֵיכֶם הוֹצִיא יְהֹוָה אֶתְכֶם בְּיָד חֲזָקָה וַיִּפְדְּךָ מִבֵּית עֲבָדִים מִיַּד פַּרְעֹה מֶלֶךְ־מִצְרָיִם׃
C’est parce que l’Éternel vous a favorisés et a tenu le serment fait à vos pères que l’Éternel vous a libérés d’une main puissante et vous a sauvés de la maison de servitude, du pouvoir de Pharaon, roi d’Égypte.
On notera aussi que le commandement du Shabbat est formulé ici par שָׁמוֹר אֶת־יוֹם הַשַּׁבָּת / observe le jour du Shabbat5, contrairement à זָכוֹר אֶת־יוֹם הַשַּׁבָּת / souviens-toi du jour du Shabbat dans la parasha de Yitro6. Même si, selon Rashi qui s’appuie sur le Midrash, les deux expressions ont été prononcées simultanément au Sinaï : שְׁנֵיהֶם בְּדִבּוּר אֶחָד וּבְתֵבָה אַחַת נֶאֶמְרוּ, וּבִשְׁמִיעָה אַחַת נִשְׁמְעוּ / Tous les deux ont été prononcés en une seule parole et comme un seul mot, et ont été entendus en une seule fois (Mekhilta).
À cinq reprises dans notre texte, le verbe לשמור est directement associé au verbe לעשות / faire. La première occurrence se trouve au verset 4:6 :
וּשְׁמַרְתֶּם וַעֲשִׂיתֶם כִּי הִוא חׇכְמַתְכֶם וּבִינַתְכֶם לְעֵינֵי הָעַמִּים אֲשֶׁר יִשְׁמְעוּן אֵת כׇּל־הַחֻקִּים הָאֵלֶּה וְאָמְרוּ רַק עַם־חָכָם וְנָבוֹן הַגּוֹי הַגָּדוֹל הַזֶּה׃
Observez-les et faites-les, car ce sera la preuve de votre sagesse et de votre discernement aux yeux des autres peuples, qui, en entendant parler de toutes ces lois, diront : « Assurément, cette grande nation est un peuple sage et intelligent. »
Rashi commente succinctement : ושמרתם, זוֹ מִשְׁנָה / Observez-les, C’est la Mishna, c’est-à-dire l’étude des lois ; (ועשיתם, כְּמַשְׁמָעוֹ (שם / Faites-les, C’est l’accomplissement des lois, selon son sens littéral. Rashi reprend ici une explication qu’il a déjà donnée en commentant un verset du livre du Lévitique7, et qu’il tire du Sifrei8.
Le Sifté Hakhamim9, précise, lui aussi, que l’action de garder c’est l’étude, et celle de faire, c’est l’accomplissement des mitsvot. Et il rajoute qu’il ne peut y avoir de véritable accomplissement sans étude : השמירה הוא הלימוד, והעשיי’ הוא קיום המצות, שכל שאינו לומד אינו עושה.
On comprend alors qu’il ne s’agit pas d’obéir aveuglément aux mitsvot. Moïse insiste sur une approche consciente et réfléchie : étudier pour comprendre, comprendre pour faire. Il y a un lien indissociable entre connaissance et pratique.
Le Netsiv10, dans son commentaire Haamek Davar sur ce même passage, distingue deux niveaux :
ושמרתם. זו משנה. מה שכבר נחקר ויצא הלכה:
ועשיתם. מחדש והזהיר אשר בכל דור ישמרו לשנות מה שיצא החקירה בדור העבר ויוסיפו לקח לחקור ולהגדיל תורה:
Observez-les. Ceci est la Mishna. Ce qui a déjà été étudié et dont la halakha a été établie.
Et vous ferez. De nouveau, et il a averti que dans chaque génération ils doivent veiller à modifier ce qui est sorti de l’étude de la génération précédente et ajouter de l’enseignement pour étudier et agrandir la Torah.
D’un côté donc, ce qui a déjà été tranché et dont découle la loi pratique et de l’autre, ce qui relève de la transmission et de l’approfondissement.
Il évoque ainsi la chaîne de la transmission, de Moïse à Josué, des anciens aux prophètes. L’étude et la pratique ne prennent sens que dans la perspective de la transmission. Il ne s’agit pas à chaque fois de créer sa propre étude, mais de recevoir de ses maîtres pour continuer soi-même à étudier afin de faire et de transmettre à son tour.
Et justement, cette dimension de transmission est centrale dans notre parasha. Elle rappelle explicitement l’importance de raconter à ses enfants :
כִּי־יִשְׁאָלְךָ בִנְךָ מָחָר לֵאמֹר מָה הָעֵדֹת וְהַחֻקִּים וְהַמִּשְׁפָּטִים אֲשֶׁר צִוָּה יְהֹוָה אֱלֹהֵינוּ אֶתְכֶם׃
Quand ton fils t’interrogera un jour, en disant : « Qu’est-ce que ces statuts, ces lois, ces règlements, que l’Éternel, notre Dieu, vous a imposés ? »
À cette question, qui est celle de l’enfant sage de la Haggada de Pessah, on répond :
וְאָמַרְתָּ לְבִנְךָ עֲבָדִים הָיִינוּ לְפַרְעֹה בְּמִצְרָיִם וַיֹּצִיאֵנוּ יְהֹוָה מִמִּצְרַיִם בְּיָד חֲזָקָה׃
Tu diras à tes enfants : « Nous étions asservis à Pharaon, en Égypte, et l’Éternel nous en fit sortir d’une main puissante. »
C’est l’histoire de la sortie d’Egypte que l’on déroule à ce moment, le don de la Torah et l’application des mitsvot :
וַיְצַוֵּנוּ יְהֹוָה לַעֲשׂוֹת אֶת־כׇּל־הַחֻקִּים הָאֵלֶּה לְיִרְאָה אֶת־יְהֹוָה אֱלֹהֵינוּ לְטוֹב לָנוּ כׇּל־הַיָּמִים לְחַיֹּתֵנוּ כְּהַיּוֹם הַזֶּה׃
Alors l’Éternel nous a commandé de faire toutes ces lois, de révérer notre Dieu l’Éternel, pour notre bien durable et pour que nous soyons heureux à jamais et pour qu’Il conserve nos jours comme Il l’a fait jusqu’ici.
Tout cela nous révèle un fil conducteur fondamental dans cette parasha : autour des grands principes – monothéisme, interdiction de l’idolâtrie, Dix Commandements, Shema Israël – se déploie un triptyque indissociable : l’étude, l’accomplissement, et la transmission. C’est cet héritage que le peuple reçoit : la capacité de continuer sans Moïse, à condition de maintenir ces trois piliers vivants.
- Deutéronome 3:23-27. ↩︎
- Deutéronome 4:6. ↩︎
- Deutéronome 4:9. ↩︎
- Deutéronome 4:15. ↩︎
- Deutéronome 5:12. ↩︎
- Exode 20:8. ↩︎
- Voir Rashi sur Lévitique 22:31. ↩︎
- ושמרתם זו משנה, ועשיתם זו מעשה, voir Sifrei Devarim 58 (Midrash Halakha composé autour du IIIe siècle de notre ère). ↩︎
- Commentaire sur Rashi, rédigé par Shabbetai ben Joseph Bass au XVIIe siècle à Amsterdam. ↩︎
- Naftali Zvi Yehuda Berlin, Rosh Yeshiva de la Yeshiva de Volojine (actuelle Biélorussie) au XIXe siècle. ↩︎