S’il est des rituels archaïques dérangeants pour l’esprit juif moderne, celui de la sotah, décrit dans la parashat Nasso, serait probablement au premier rang. Il s’agit d’un dispositif par lequel un mari jaloux soumet sa femme à une ordalie, un test divin, qui déterminera si oui ou non elle lui a été infidèle.

Au lendemain de la lecture de la meguila lors de la fête de Shavuot, dans laquelle l’héroïne, Ruth – femme exemplaire récompensée de sa fidélité à sa belle-mère et au peuple de son défunt mari – se voit promue socialement en épouse de Boaz et spirituellement en ancêtre du mashiah, la sotah apparaît l’extrême inverse de la même pièce.

Dans une société patriarcale où l’honneur du chef de famille est de prime importance, la femme soupçonnée d’adultère se voit exposée au risque de la violence conjugale, voire pire. En effet, le rituel de la sotah s’ouvre non pas sur un cas d’adultère, dont l’issue est très claire selon la halakha, mais uniquement sur son soupçon.  Sans témoins et sans preuves, ne reste au mari jaloux que le doute qui ronge et le feu du ressentiment, et la tentation de laver par lui-même l’humiliation publique, aux yeux de communautés fermées où tout le monde se connaît.

D’un extrême à l’autre, de la femme encencée à la femme diffamée, le rituel de la sotah, aux antipodes de l’histoire de Ruth, et dans son pshat d’une violence incontestable pour la femme. Tout d’abord, le sombre rituel est déclenché non pas des faits mais par l’état d’esprit de son mari :

במדבר ה:יד

וְעָבַר עָלָיו רוּחַ־קִנְאָה וְקִנֵּא אֶת־אִשְׁתּוֹ וְהִוא נִטְמָאָה אוֹ־עָבַר עָלָיו רוּחַ־קִנְאָה וְקִנֵּא אֶת־אִשְׁתּוֹ וְהִיא לֹא נִטְמָאָה׃

Nombres 5:14

Si un esprit de jalousie s’empare de lui et qu’il devient jaloux de sa femme, alors qu’elle s’est rendue impure ; ou si un esprit de jalousie s’empare de lui et qu’il devient jaloux de sa femme, alors qu’elle ne s’est pas rendue impure.


Qu’elle ait effectivement été infidèle ou non importe peu. C’est “l’esprit de jalousie” du mari qui déclenche le rituel. Ensuite, l’humiliation publique l’attend au Temple. Le mari l’y ayant conduite, apportant pour elle une offrande de grains, le prêtre prend de la poussière de la terre du sol du lieu saint qu’il met dans de l’eau sainte. Il “présente la femme devant Dieu”1et lui découvre la tête. Après avoir entendu le serment prononcé par le prêtre, la femma doit répondre deux fois “amen”. Puis les mots seront inscrits avant d’être effacés par le prêtre, dans les eaux de l’ordalie :

במדבר ה:כג
וְכָתַב אֶת־הָאָלֹת הָאֵלֶּה הַכֹּהֵן בַּסֵּפֶר וּמָחָה אֶל־מֵי הַמָּרִים׃
Nombres 5:23

Le prêtre écrira ces malédictions dans un livre, puis les effacera dans les eaux amères.

Après avoir brûlé l’offrande, le prêtre fait boire à la femme la potion et c’est là que se trouve le test divin : si elle est coupable, « son ventre gonflera et ses cuisses seront distendues » (métaphore de stérilité), et elle sera maudite. Si elle est innocente, non seulement rien ne lui arrivera, mais le texte lui promet des enfants.

Un traité talmudique entier est consacré à ce rituel, dont pourtant seules de rares traces textuelles témoignent d’une mise en application, et qui a depuis longtemps été aboli :

משנה סוטה ט:ט
מִשֶּׁרַבּוּ הַמְנָאֲפִים, פָּסְקוּ הַמַּיִם הַמָּרִים, וְרַבָּן יוֹחָנָן בֶּן זַכַּאי הִפְסִיקָן, שֶׁנֶּאֱמַר (הושע ד) לֹא אֶפְקוֹד עַל בְּנוֹתֵיכֶם כִּי תִזְנֶינָה וְעַל כַּלּוֹתֵיכֶם כִּי תְנָאַפְנָה כִּי הֵם וְגוֹ’.
Mishna Sotah 9:9

Lorsque les adultères se multiplièrent, les eaux amères cessèrent (d’agir) ; et Rabban Yohanan ben Zakkai les abolit, comme il est dit :  » Je ne punirai pas vos filles lorsqu’elles se prostituent, ni vos belles-filles lorsqu’elles commettent l’adultère (…) » (Osée 4:14).

Le rituel, nous dit la Mishna, n’a pas été aboli parce que les femmes ne trompent plus leur mari, mais parce que, comme le poursuit Osée, les hommes n’en faisant pas mieux, ils ne sont pas légitimes à punir leur femme pour de quelconques égarements.

Pourtant, chaque année, nous relisons dans la Torah ce rituel qui semble demeurer unilatéral, injuste et violent. Pourquoi continuer à le lire ? Peut-être qu’une autre lecture, qui replacerait ce rituel dans son contexte culturel d’énonciation, nous permettrait de le voir sous un autre éclairage.

La proposition est la suivante : et s’il y avait dans l’ordalie une logique rédemptrice, qui sauverait les hommes de la tyrannie de leurs émotions ? Et si le rituel de la sotah, loin d’être une punition, était avant tout une protection ?

Ce que fait la sotah, de même que les mécanismes d’oeil pour oeil ou des villes refuge, c’est peut-être qu’il protège contre la violence de la vengeance. Il faut se rendre au Temple. Le mari lui-même, bien qu’il n’en soit pas l’objet, est soumis au rituel, au verdict divin. Ne serait-ce que le temps du chemin, qui temporise, et la médiation de la ritualité, qui amènent le mari à déférer la réponse à une autorité autre que lui-même, créent un sas qui, au moins dans une certaine mesure, tempère l’impulsivité émotionnelle. Ainsi, la ritualité encadre le couple et crée un espace de réparation entre mari et femme. Le dispositif de la sotah fait sortir le couple de la subjectivité interpersonnelle.

Ensuite, contrairement à un jugement des Hommes, qui requiert des témoins, le rituel en appelle au décret divin. Le grand avantage de l’ordalie, c’est que, si le témoignage peut être biaisé et si le doute du mari peut le rendre fou, lorsqu’on se soumet ensemble au jugement divin par l’épreuve du corps, le verdict du rituel est incontestable : celui qui sort indemne de l’ordalie est innocent, un point c’est tout, et cela nettoie tous les cœurs de tout soupçon.

Le grand avantage de l’ordalie, c’est que, si le témoignage peut être biaisé, si le doute du mari peut le rendre fou, lorsque l’on a en commun de se soumettre au jugement divin par l’épreuve du corps, le verdict du rituel est incontestable: celui qui survit à l’ordalie est innocent un point c’est tout, et cela nettoie tous les coeurs de tout soupçon.

Redoutable épreuve pratiquée au Moyen Âge, dont il pouvait être difficile de réchapper lorsque la personne était soumise au fer rouge, à l’eau brûlante ou à d’autres tortures, la modalité de l’ordalie de la sotah semble au contraire presque conçue pour que la femme en ressorte indemne, et donc lavée de tout soupçon : a priori, le fait de boire une eau mêlée à un peu de poussière dans laquelle se dissout un morceau de parchemin à l’encre effacée ne semble pas être en mesure de détruire le corps.

Et si le rituel était donc conçu pour prouver l’innocence de la femme, c’est-à-dire non seulement lui épargner la mise à mort ou la répudiation, mais aussi la violence conjugale à long terme ? C’est ce que semble suggérer toute une tradition de commentaires sur ce rituel étrange. Là résiderait la réelle efficacité de la sotah. En remettant son doute et sa jalousie entre les mains de Dieu, le rituel donne une chance de laver, pour l’homme, sa jalousie ; pour la femme, la diffamation.

L’eau, dans la tradition juive, est un élément liminal essentiel : c’est bien l’eau du mikveh qui fait passer de l’impureté à la pureté. L’eau, dans la tradition juive, est un élément liminal essentiel : c’est bien l’eau du mikveh qui fait passer de l’impureté à la pureté. L’eau de la sotah serait peut-être à lire non comme une ordalie, mais comme un remède : en faisant boire à la femme l’eau amère de la jalousie de son mari, le couple peut tourner la page. Le rituel ouvrirait la possibilité de créer une preuve d’innocence pour la femme, qui lavera le mari a posteriori de tout soupçon, à ses propres yeux, mais aussi aux yeux de la communauté.

Plus encore, selon le Baal HaTurim2, le rituel de la sotah aurait même la vertu de consoler la femme peut-être injustement accusée. Commentant le geste d’« effacement » par le prêtre des mots redoutables de la malédiction, ce décisionnaire halakhique médiéval suggère que ce qui sera réellement effacé, lorsqu’elle aura bu les eaux amères, c’est son amertume :

Plus encore, selon le Baal HaTourim , (1270-1343), le rituel de la Sotah aurait même la vertu  de consoler la femme peut être injustement accusée. Commentant le geste d’« effacement » par le prêtre des mots redoutables de la malédiction, il suggère que ce qui sera réellement effacé, lorsqu’elle aura bu les eaux amères, c’est son amertume :

ומחה ד’. ומחה אל מי המרים… מה התם מים חיים דכתיב מקדם לעין אף הכא מים חיים אם נטמאה ומחה ה’ את שמו ואם נמצאת טהורה ומחה ה’ אלהים דמעה ואם היתה עקרה נפקדת ואם היתה יולדת בצער יולדת בריוח:

Et il effacera « il effacera dans les eaux amères » (…) ainsi ici aussi, il s’agit d’eaux vives. Si elle s’est rendue impure, « le Seigneur effacera Son Nom » ; mais si elle est trouvée pure, « le Seigneur Dieu essuiera les larmes ». Et si elle était stérile, elle sera visitée (rendue féconde) ; et si elle enfantait avec douleur, elle enfantera avec aisance.

De même que les larmes peuvent laver la tristesse, l’eau amère viendrait, selon le rav Yakov ben Asher, apaiser les larmes de la femme soupçonnée, et peut-être laver le coeur tourmenté de son mari.

Sans conteste, le rituel en lui-même reste violent. Mais si l’on remet les choses en contexte – à une époque où la femme était l’objet et la propriété de l’homme – s’en remettre à un dispositif rituel permettant de médiatiser le conflit en le faisant sortir du huis-clos familial et de la possible violence d’un mari jaloux, voire de l’arbitraire de la parole de témoins ou de juges, pour s’en remettre au verdict d’une ordalie qui a priori aurait toutes les chances d’innocenter la femme, en appeler à la ritualité plutôt qu’au jugement des hommes, était peut-être le meilleur moyen de protéger la femme, dans les sociétés patriarcales, de la violence masculine. 

Si ce dispositif unilatéral n’existe plus aujourd’hui, c’est que nous n’en aurions plus besoin. Non seulement, comme le dit Osée, les hommes ont perdu le privilège de juger leurs femmes au sujet d’infidélités dont ils ne seraient pas exempts, mais surtout parce qu’aujourd’hui, dans notre société occidentale contemporaine, où les femmes sont en principe considérées comme l’égale des hommes et non plus comme leur bien, la femme ne devrait plus être soumise à l’arbitraire des émotions de son époux. Or les violences conjugales continuent.

Alors peut être avons nous encore besoin de lire, différemment, ce rituel. Peut-être que s’il y a une raison de continuer à être témoins d’un texte si pénible, c’est qu’il reste quelque chose à apprendre d’un rituel archaïque comme la sotah : qu’il est parfois bon de s’en remettre au tiers que constitue le rite, de s’en remettre au divin et à des gestes rituels incarnés, comme, symboliquement, boire l’eau amère de la jalousie au lieu de la laisser aigrir nos entrailles. De même que chaque année, entre Rosh Hashana et Kippour, à travers le tashlikh, nous jetons dans une eau vive nos chutes et nos regrets, afin qu’ils soient emportés par le courant, et que nous en soyons lavés. Les rites archaïques ont parfois du bon.

  1. Nombres 5:18. ↩︎
  2. Rabbi Yaakov Ben Asher (Cologne 1270-Tolède 1343) est un décisionnaire rabbinique et législateur, il est appelé le Baal HaTourim de par son œuvre majeure. ↩︎