C’est chose connue : le judaïsme est une religion interprétative. Mais interpréter et a fortiori réinterpréter un texte est un art difficile.
Il y a tout d’abord ceux qui s’opposent au principe même d’interprétation. Pour les fondamentalistes du texte, il faut sauvegarder ce dernier de l’histoire, le cristalliser, le figer en une unité de sens débarrassée de tout changement, de toute histoire et de tout dissensus. Pour ceux-là, l’interprétation est vue comme une impardonnable contamination du texte divin par l’humain. Évidemment, ce n’est jamais le texte tel qu’il est qui est déifié, c’est le texte tel que le fondamentaliste nous dit qu’il doit être lu, de manière à exclure toutes les autres lectures.
Et puis il y a ceux qui adhèrent à l’idée d’interprétation, mais y voient un instrument visant à ne garder du texte que ce qui correspond à la vision du monde qu’on défend. L’interprétation ne sert plus à perpétuer une polyphonie faisant la richesse d’une tradition, mais au contraire à élaguer toutes les interprétations ne corroborant pas sa propre opinion. Opinion souvent désespérément ancrée dans les petites querelles et divisions idéologiques du moment présent.
Mais quel rapport avec notre parasha, me diriez-vous ? J’aimerais soutenir qu’on trouve dans Vayehi la plus ancienne des réinterprétations juives. Une drasha, rédigée à l’intérieur même du texte biblique, nous prouvant à la fois le caractère traditionnel et polyphonique de l’interprétation juive : ceci, autour des bénédictions de Jacob agonisant à ses enfants.
La bénédiction de Gad
Jacob, sur son lit de mort, bénit un à un ses enfants dans ce qui semble être une semi-prophétie sur l’avenir du peuple juif. Jacob fit venir ses fils et il dit : « Rassemblez-vous, je veux vous révéler ce qui vous arrivera dans la suite des jours. » (Gen. 49 :1). S’ensuit l’un des textes peut-être les plus difficiles d’accès de la Genèse, tout d’abord car l’emploi du langage poétique n’est pas sans poser des difficultés aux meilleurs des exégètes, mais aussi car les versets sont riches en allusions et sous-entendus prophétiques. Mais une bénédiction, celle de Gad, et le verset qui la précède détonnent avec le reste du poème :
לִישׁוּעָתְךָ קִוִּיתִי יְהֹוָה׃
גָּד גְּדוּד יְגוּדֶנּוּ וְהוּא יָגֻד עָקֵב׃
En ta délivrance, mon Dieu, j’espère.
Gad sera assailli d’ennemis, mais il les assaillira à son tour. (Gen. 49 :18-19)
Comme pour Yehouda ou pour Dan, Jacob construit sa bénédiction autour du nom de son fils. Si Yehouda sera « reconnu (yodou) par ses frères » (49 :8), Dan « jugera (yadin) son peuple » (49 :16). Dans les deux cas, le verbe employé découle directement du nom du fils.
A première vue, il semblerait que la bénédiction de Gad soit aussi basée sur la racine de son nom : « Gad gédoud yagoudénou véou yagoud akev », pas besoin de parler l’hébreu pour percevoir les multiples dérivées de la racine GD employées dans ce verset. Ainsi Gad signifierait « l’assaillant », de la racine גדד. Mais tandis que Yehouda signifie effectivement « celui qui sera reconnu » et Dan signifie « le juge » le nom de Gad ne découle pas de la racine גדד, même s’il partage avec elle une musicalité évidente. Comme l’explique notamment le Rashbam (France, 11e siècle), cette éventualité est à la fois impossible d’un point de vue grammatical et éloignée du nom qui lui est attribué à la naissance.
Les origines du nom de Gad
Comme à l’accoutumée dans la Bible, c’est la mère (adoptive) de Gad, Léa, qui nomme son fils :
ותֹּאמֶר לֵאָה, בגד (בָּא גָד); וַתִּקְרָא אֶת-שְׁמוֹ, גָּד.
Léa dit Bagad (Ba Gad) et appela son nom Gad.
Ce verset possède deux sens possibles, celui du Ktiv : בגד et celui du Kri בא גד. Il existerait donc deux interprétations du nom de Gad :
- בגד– Il m’a trompé
Le Ktiv, la tradition écrite de la Bible, donne au mot Bagad la signification de « Il m’a trompé ». Ce nom attribué par Léa à son fils Gad peut s’interpréter de trois manières : premièrement, Léa ferait allusion à l’attitude de Jacob qui l’a délaissée au profit de Rachel. Deuxièmement, comme proposé par Rashi (France, 11e siècle), Léa reprocherait à Jacob de s’être tourné vers sa servante Zilpa. Troisièmement, d’après le Midrash, Léa aurait elle-même trompé Jacob en donnant ses vêtements à sa servante pour lui faire croire qu’elle partageait sa couche. Quelle que soit l’interprétation retenue, le nom de Gad d’après le Ktiv rappelle une trahison, que ce soit de Jacob envers Léa ou l’inverse. Il s’agit d’un nom difficile à porter pour un enfant, un nom qui évoque en permanence la tromperie entre ses parents.
2. בא גד – Voilà ma chance
Selon le Kri, la tradition orale, Bagad serait en fait deux mots distincts, Ba Gad, ce qui veut dire « Gad est venu ». Mais qui est Gad ? Rashi, Ibn Ezra (Espagne, 12e siècle) ou encore le Rashbam, nous disent qu’il s’agit là de la chance. Avec cette nouvelle naissance, la chance aurait enfin souri à Léa.
Mais tout juif ne sait-il pas qu’en hébreu le mot chance se dit mazal ? Pour comprendre cette interprétation surprenante, il faut relire un verset d’Isaïe (65 :11) :
וְאַתֶּם עֹזְבֵי יְהוָה הַשְּׁכֵחִים אֶת הַר קָדְשִׁי הַעֹרְכִים לַגַּד שֻׁלְחָן וְהַמְמַלְאִים לַמְנִי מִמְסָךְ :
Mais vous qui délaissez le Seigneur, oublieux de ma sainte montagne, vous qui dressez une table pour Gad et remplissez plein les coupes en l’honneur de Meni…
Voilà la seule source biblique où le mot gad est employé pour désigner autre chose que le fils de Jacob et sa tribu : Ibn Ezra et Radak (France 12e siècle) mettent ce verset en parallèle avec le nom du fils de Yaakov. Que signifie ce nom ici ? Il s’agit de l’étoile Gad, le Dieu sémite de la chance. Dans ce verset, Isaïe reproche avec force aux hébreux d’antan de servir cette vieille idole. Ainsi, le nom de Gad serait celui d’une divinité païenne. Cela ne signifie pas nécessairement que Léa était idolâtre, mais plus simplement qu’elle a utilisé le nom d’une idole rentré dans le langage commun pour nommer son fils.
En ta délivrance, mon Dieu, j’espère
Gad portait donc un nom problématique, ce que Jacob ne pouvait ignorer. Est-ce pour cela qu’il fait précéder sa bénédiction d’un curieux verset ?
Que signifie la déclaration mystérieuse « En ta délivrance, mon Dieu, j’espère » ? Samuel David Luzzatto (Italie, 19e siècle) propose une explication :
לישועתך קויתי ה – כשבא לברך את גד, עלה בדעתו לומר גם עליו לשון הנופל על הלשון, כי גד ענינו מזל טוב, והיה יכול לומר – גד, טוב יהי גדו, או גד יהי אתו, וכיוצא בזה; אך נמלך מיד מעצתו וראה כי בה’ לבדו ראוי לבטוח, ולא במזלות ובצבא השמים; על כן אמר לישועתך קויתי ה’ ולא לישועת המזל.
Quand vint le tour de Gad, Jacob pensa le bénir en utilisant un dérivé de son nom. Gad signifiant chance, il aurait pu par exemple dire « Gad jouira d’une bonne chance » ou « La chance sera avec Gad ». Mais il ne fit pas ça et se rappela qu’il convient de n’avoir confiance qu’en Dieu et non envers le destin et les astres. C’est pourquoi il dit (en introduction) : « En ta délivrance, mon Dieu, j’espère ».
Autrement dit, Jacob s’éloigne consciemment de la signification première du nom de Gad. Il n’existe qu’un Dieu, Hashem, c’est en lui que nous croyons et non pas au destin. Malgré les difficultés grammaticales, le nom de Gad n’est plus lié au nom d’un dieu païen ou au drame du couple Léa-Jacob, mais découle désormais d’une toute autre racine, גדד.
Que nous apprennent donc ces étranges versets ? Que Jacob était le premier des darshanim, le premier à interpréter : il nous propose une drasha similaire dans sa nature à celles de la tradition rabbinique. La drasha, quand elle est réussie, n’est pas un effacement du texte, mais plutôt une lecture substitutive. Un nouveau sens littéral s’impose, sans pour autant effacer la trace du sens premier. Le changement se fait sans grandes proclamations, sans polémiques et sans rupture avec le texte. Le changement s’impose comme s’il avait toujours été là, évident.
La drasha prenant la forme de lecture substitutiveest au cœur de la tradition rabbinique. C’est sur cette méthode que s’appuient par exemple les Sages pour neutraliser toute possibilité d’application littérale de la loi du talion, ou encore de la mise à mort de l’enfant rebelle. C’est sur cette méthode que s’appuie aussi Maïmonide (Espagne, 12e siècle) pour rejeter toute trace d’anthropomorphisme juif : cette lecture est ancrée dans la tradition juive à tel point que les enfants juifs, siècles après siècles, ont beau lire que l’humain fut créé à l’image et à l’apparence de Dieu, ils l’interprètent immédiatement dans un sens non-corporel et seraient bien surpris de découvrir qu’une autre lecture est envisageable.
La drasha vient toujours répondre à un problème, qu’il soit éthique, religieux ou philosophique. Mais la réponse qu’elle propose n’est ni une apologie fondamentaliste, ni une rupture religieuse. Ellene touche pas au verset originel, elle n’est dans la cancel culture. En proposant une nouvelle interprétation, elle nous convainc du caractère irrecevable de la lecture qu’elle combat tacitement, au point de changer parfois le sens littéral des versets, sans en modifier pourtant la moindre virgule.